‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 2 sur 59 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

LEUCOÉ - CRITON

Au lever du rideau, on entend quelques coups frappés à la porte. La servante traverse la scène, en s'éttrant, et va ouvrir.

LEUCOé

Entre, jeune homme!

CRITON, esclave à barbe blanche

Par Zeus, tu ne m'as pas bien regardé. Considère ma barbe blanche et tu ne m'appelleras plus Jeune homme.

LEUCOé

Je pensais que c'était une toison factice dont les joyeux garçons ornent leurs frais visages afin de rire et d'étonner les belles. En vérité, ta peau est rose comme les doigts de l'Aurore et tes regards brillent comme le soleil printanier!

CRITON

Tu es bien honnête!

LEUCOé

Assieds-toi, aimable inconnu (Il s'étend sur un siège bas.) Je vais annoncer à ma maîtresse que tu veux l'entretenir...

CRITON

Eh ! je ne veux pas l'entretenir. Je suis chargé pour elle d'un message. Je suis le premier esclave de Xantippe; mon nom est Criton.

LEUCOé

Lève-toi! vieillard chancelant, au visage creusé de rides sinistres, aux yeux déjà morts. Ne pouvais-tu me faire connaître, sans tarder, ta triste condition?

CRITON

Et comment, servante stupide, m'as-tu pris pour un riche étranger et m'as-tu accablé de flatteries ridicules?

LEUCOÉ

Elles ne t'ont point paru ridicules. En écoutant mes paroles douces et mensongères, tu ronronnais, tu fermais à demi les yeux, comme fait un chat dont on gratte le cou.

CRITON

C'est que la vanité des hommes survit à toutes leurs illusions.

LEUCOé

Es-tu philosophe, aussi?

CITRON

Oui, puisque je suis esclave.

LEUCOÉ

Tu n'es entré dans la maison de Xantippe que depuis quelques jours? Car je ne te connais pas.

CRITON

Je la sers depuis hier.

LEUCOÉ

Ne m'as-tu pas dit que tu es son premier esclave? Tu te vantais sans doute?

CRITON

Je disais vrai.

LEUCOÉ

Pourquoi t'aurait-elle élevé si vite à ce poste de confiance? Comment aurais-tu gagné sa sympathie? Tu n'as jamais été beau, et tu n'es plus robuste.

CRITON

Sans doute; mais je suis son oncle maternel.

LEUCOÉ

Ah! Je vois, ami, que la fortune t'a été cruelle. Tu as perdu brusquement toutes tes richesses.

CRITON

Ne pleure pas sur ma destinée. Je n'étais plus assez vigoureux pour cultiver la terre. Mon maître, qui était un homme dur, me battait. Je me suis réfugié auprès de ma nièce qui est une femme d'une grande douceur.

LCUCOé

La qualité de sa chair est en effet célèbre dans Byzance.

CRITON

Tu m'emplis d'orgueil. i$

LEUCOé

Ainsi Xantippe n'appartenait pas à une famille opulente, comme elle se platt à l'affirmer?

CRITON

Elle était la fille d'un petit fermier et, dès son jeune âge, elle excellait à traire les vaches. Nous l'entourions souvent dans l'étable et nous admirions ses petites mains près des pesantes mamelles que gonflait le lait. Le liquide chaud et nourricier tombait lourdement dans les vases de terre...

LEUCOÉ

C'était une vocation. Aujourd'hui elle trait les hommes et leur arrache, de ses doigts caressants, toute leur richesse.

CRITON

La brave enfant!

LCUCOé

Mais te plairatt-il de me faire connaître le message dont elle fa chargé?

CRITON

Si ta maîtresse y consent, elle viendra lui faire visite en compagnie du jeune Clinias, son amant.

LEUCOé

Tais-toi, vieillard ignorant, et ne prononce pas d'imprudentes paroles! Le jeune Clinias n'est pas l'amant de Xantippe.

CRrroN

0 présomptueuse, tu crois tout savoir et tu ignores tout. Apprends donc que, ce matin, je suis entré dans la chambre, et que le jeune Clinias avait, auprès d'elle, passé toute la nuit.

LEUCOé

Eh bien, esclave indiscret ?

CRrroN

Eh bien, servante entêtée, il me semble que j'ai le droit d'en conclure que Clinias est l'amant de Xantippe?

LEUCOE

0 Criton que tu es! N'est-il pas certain que deux banquiers levantins donnent à Xantippe des sommes considérables, qu'ils sont âgés et ennuyeux?

CRITON

Tout Byzance le sait.

LEUCOÉ

Leurs largesses ne leur donnent-elles pas le droit au titre honorable d'amant?

CRITON

Certes!

LEUCOÉ

Clinias n'est-il pas un adolescent dont le patrimoine est faible et le visage adorable?

CRITON

Je l'avoue !

LEUCOÉ

Et tu veux le désigner par le mot qui convient à des personnages caduques, riches et laids?

CRITON

Comment donc dois-je appeler le rôle qu'il joue auprès de ma maîtresse ?

LEUCOÉ

Tu dois te taire et même ne rien voir.

CRITON

Cependant, comment nommez-vous à Byzance celui qui jouit gratuitement des faveurs d'une femme que les autres paient sans en jouir?

LEUCOÉ

Ces derniers sont les amants, mais l'autre est l'aimé.

CRITON

Très bien!

LEUCOÉ

Au revoir! Je vais annoncer à ma maîtresse la prochaine visite de Xantippe. Elle est déjà levée.

CRITON

Je le pense bien. Le soleil se couchera bientôt.

Lcucoé Oh! nous nous levons très tard. «

CRITON

A-t-elle passé la nuit auprès de l'amant, ou de l'aimé?

LCUCOé

Que t'importe?

CRrroH Dis! Dis! Je ne suis pas bavard.

LEUCOé

Mais le désir de savoir t'excite.

CRITON

Oui! Oui!

LCUCOÉ

Près de l'aimé! Au revoir, Criton.

CRITON

Au revoir... Cçmment t'appelles-tu ?

LEUCOé

Leucoé.

CRrroN

Au revoir, belle Leucoé.

(Criton sort).

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