SCÈNE I
LEUCOÉ - CRITON
Au lever du rideau, on entend quelques coups frappés à la porte. La servante traverse la scène, en s'éttrant, et va ouvrir.
LEUCOé
Entre, jeune homme!
CRITON, esclave à barbe blanche
Par Zeus, tu ne m'as pas bien regardé. Considère ma barbe blanche et tu ne m'appelleras plus Jeune homme.
LEUCOé
Je pensais que c'était une toison factice dont les joyeux garçons ornent leurs frais visages afin de rire et d'étonner les belles. En vérité, ta peau est rose comme les doigts de l'Aurore et tes regards brillent comme le soleil printanier!
CRITON
Tu es bien honnête!
LEUCOé
Assieds-toi, aimable inconnu (Il s'étend sur un siège bas.) Je vais annoncer à ma maîtresse que tu veux l'entretenir...
CRITON
Eh ! je ne veux pas l'entretenir. Je suis chargé pour elle d'un message. Je suis le premier esclave de Xantippe; mon nom est Criton.
LEUCOé
Lève-toi! vieillard chancelant, au visage creusé de rides sinistres, aux yeux déjà morts. Ne pouvais-tu me faire connaître, sans tarder, ta triste condition?
CRITON
Et comment, servante stupide, m'as-tu pris pour un riche étranger et m'as-tu accablé de flatteries ridicules?
LEUCOÉ
Elles ne t'ont point paru ridicules. En écoutant mes paroles douces et mensongères, tu ronronnais, tu fermais à demi les yeux, comme fait un chat dont on gratte le cou.
CRITON
C'est que la vanité des hommes survit à toutes leurs illusions.
LEUCOé
Es-tu philosophe, aussi?
CITRON
Oui, puisque je suis esclave.
LEUCOÉ
Tu n'es entré dans la maison de Xantippe que depuis quelques jours? Car je ne te connais pas.
CRITON
Je la sers depuis hier.
LEUCOÉ
Ne m'as-tu pas dit que tu es son premier esclave? Tu te vantais sans doute?
CRITON
Je disais vrai.
LEUCOÉ
Pourquoi t'aurait-elle élevé si vite à ce poste de confiance? Comment aurais-tu gagné sa sympathie? Tu n'as jamais été beau, et tu n'es plus robuste.
CRITON
Sans doute; mais je suis son oncle maternel.
LEUCOÉ
Ah! Je vois, ami, que la fortune t'a été cruelle. Tu as perdu brusquement toutes tes richesses.
CRITON
Ne pleure pas sur ma destinée. Je n'étais plus assez vigoureux pour cultiver la terre. Mon maître, qui était un homme dur, me battait. Je me suis réfugié auprès de ma nièce qui est une femme d'une grande douceur.
LCUCOé
La qualité de sa chair est en effet célèbre dans Byzance.
CRITON
Tu m'emplis d'orgueil. i$
LEUCOé
Ainsi Xantippe n'appartenait pas à une famille opulente, comme elle se platt à l'affirmer?
CRITON
Elle était la fille d'un petit fermier et, dès son jeune âge, elle excellait à traire les vaches. Nous l'entourions souvent dans l'étable et nous admirions ses petites mains près des pesantes mamelles que gonflait le lait. Le liquide chaud et nourricier tombait lourdement dans les vases de terre...
LEUCOÉ
C'était une vocation. Aujourd'hui elle trait les hommes et leur arrache, de ses doigts caressants, toute leur richesse.
CRITON
La brave enfant!
LCUCOé
Mais te plairatt-il de me faire connaître le message dont elle fa chargé?
CRITON
Si ta maîtresse y consent, elle viendra lui faire visite en compagnie du jeune Clinias, son amant.
LEUCOé
Tais-toi, vieillard ignorant, et ne prononce pas d'imprudentes paroles! Le jeune Clinias n'est pas l'amant de Xantippe.
CRrroN
0 présomptueuse, tu crois tout savoir et tu ignores tout. Apprends donc que, ce matin, je suis entré dans la chambre, et que le jeune Clinias avait, auprès d'elle, passé toute la nuit.
LEUCOé
Eh bien, esclave indiscret ?
CRrroN
Eh bien, servante entêtée, il me semble que j'ai le droit d'en conclure que Clinias est l'amant de Xantippe?
LEUCOE
0 Criton que tu es! N'est-il pas certain que deux banquiers levantins donnent à Xantippe des sommes considérables, qu'ils sont âgés et ennuyeux?
CRITON
Tout Byzance le sait.
LEUCOÉ
Leurs largesses ne leur donnent-elles pas le droit au titre honorable d'amant?
CRITON
Certes!
LEUCOÉ
Clinias n'est-il pas un adolescent dont le patrimoine est faible et le visage adorable?
CRITON
Je l'avoue !
LEUCOÉ
Et tu veux le désigner par le mot qui convient à des personnages caduques, riches et laids?
CRITON
Comment donc dois-je appeler le rôle qu'il joue auprès de ma maîtresse ?
LEUCOÉ
Tu dois te taire et même ne rien voir.
CRITON
Cependant, comment nommez-vous à Byzance celui qui jouit gratuitement des faveurs d'une femme que les autres paient sans en jouir?
LEUCOÉ
Ces derniers sont les amants, mais l'autre est l'aimé.
CRITON
Très bien!
LEUCOÉ
Au revoir! Je vais annoncer à ma maîtresse la prochaine visite de Xantippe. Elle est déjà levée.
CRITON
Je le pense bien. Le soleil se couchera bientôt.
Lcucoé Oh! nous nous levons très tard. «
CRITON
A-t-elle passé la nuit auprès de l'amant, ou de l'aimé?
LCUCOé
Que t'importe?
CRrroH Dis! Dis! Je ne suis pas bavard.
LEUCOé
Mais le désir de savoir t'excite.
CRITON
Oui! Oui!
LCUCOÉ
Près de l'aimé! Au revoir, Criton.
CRITON
Au revoir... Cçmment t'appelles-tu ?
LEUCOé
Leucoé.
CRrroN
Au revoir, belle Leucoé.
(Criton sort).