‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 24 sur 59 · LA BÊTE, RUBIS · texte numérisé non relu

LA BÊTE, RUBIS

La Bête regarde avec timidité l'allée par laquelle vient Rubis. Le monstre s'étend à terre et sa patte ornée d'une grosse émeraude est placée en évidence sur une pierre ou une élévation de mousse.

RUBIS, entrant.

Oh ! la belle émeraude ! (Elle s'approche doucement et veut prendre la bague.)

LA BÊTE, doucement se relève à demi.

Prenez garde, Madame, aux griffes de ma patte : vous pourriez vous blesser.

RUBIS , un peu effrayée.

Ah!

LA b£te, se levant tout à fait.

Je vous fais horreur?

RUBIS

Non!

LA BÊTC

Mais vous avez crié.

RUBIS

Je ne m'attendais pas à vous voir. Je me penchais sur cette pierre comme sur une fleur. Je voulais la cueillir. Si, tout à coup, près d'elle un papillon joli avait pris son vol, j'aurais crié de même. Je ne suis pas très brave. J'ai peur des abeilles et des libellules.

Et VOUS n'avez pas peur de moi?

RUBIS

De vous? Non!

LA BÊTE

Non? Pourtant je suis le monstre.

RUBIS

Qui? Vous?

LA BÊTE

Moi!

RUBIS

Non!

LA BÊTE

Je ne suis pas le monstre ?

RUBIS

Vous parliez tout à l'heure et de pattes et de griffes.

LA BÊTE

Voyez!

RUBIS

Ce sont des mains puissantes. Les ongles un peu larges sont transparents et roses comme des coquillages. (Prenant la main qui est ornée d'une émeraude.)

LA BÊTE

Jamais je n'entendis des paroles si douces. Les filles du village s'enfuient lorsque j'approche.

RUBIS, tenant toujours la main Les sottes !

LA BÊTE

Les jeunes mères s'écrient : « C'est la bête ! » et, quand leurs enfants sont méchants, elles les menacent de m'appeler pour que je les mange.

RUBIS, tenant toujours la main

Pauvre ami!

LA BÊTE

Vous me plaignez?

RUBIS, tenant la main

Je me sens émue de votre sort. Je voudrais vous en faire oublier l'injustice. Je ne vous connais guère et j'ai pitié de vous.

LA BèTE, se dégageant Ah! c'est de la pitié? »

RUBIS

Seigneur?

LA BÊTC

Vous me faites l'aumône de votre compassion. Vous laissez tomber sur moi, comme sur un infirme, un regard charitable.

RUBIS, reprenant la main

Donnez-moi votre main. Est-ce donc ainsi que nous venons en aide aux misérables? Notre sympathie est-elle pour eux si évidente, si palpable?

Est-il donc vrai que vous ayez quelque tendresse pour moi?

RUBIS, baissant les yeux Taisez-vous !

LA BÊTC

Vous rougissez?

RUBIS

Vous oubliez que vous aimez ma jeune soeur. Turquoise.

LA BÊTE

J'ai été charmé par son portrait. J'ai entendu le son délicieux de sa voix. J'ai aperçu sa taille fragile. Mais je n'ai pas encore vu son visage. Je n'ai pas échangé avec elle une parole.

RUBIS

Infidèle déjà! Comme un homme!

LA BÊTE

Rubis!

RUBIS

Pardonnez-moi! Je n'ai pas voulu vous blesser.

LA BÊTE, tristement Comme un homme!

RUBIS

Oui, comme un homme. Car vous n'êtes pas un homme.

LA BÊTE

Hélas!

Vous êtes supérieur à rhumanité.

LA BÊTE

Quoi?

RUBIS

Je dois VOUS l'avouer, et d'ailleurs vous étiez trop clairvoyant pour ne pas l'avoir remarqué : en vous rencontrant, je n'ai pu me défendre d'un trouble subit et profond. Ah! vous n'êtes pas comme les autres!

LA BÊTE, lui prenant la main

Mon amie!

RUBIS

Comme vous devez me mépriser !

LA BÊTE

Non! Non!

RUBIS

Mais il faut que vous sachiez la vérité, car j'ai besoin de votre estime.

LA BÊTE

Je vous estime !

RUBIS

Ne croyez pas que ce soit un vain caprice qui m'attire vers vous : je sais que vous êtes née pour réaliser de grandes choses ?

LA BÊTE

En êtes-vous bien sûre ?

Jusqu'à ce jour vous avez douté de votre puissance. Vous vous êtes enfermé dans la retraite. Vous n'avez pas employé toutes les ressources dont vous disposez.

LA BÊTE, un peu irrité.

Je suis destiné à un brillant avenir, n'est-ce pas ?

RUBIS

Ah ! Déjà VOUS vous éveillez ! J'aime votre exaltation.

LA BÊTE, plus irrité.

Oui ! Oui ! Je comprends ! Sous votre heureuse influence j'étonnerai le monde. La nation sera éblouie par la splendeur de notre existence.

RUBIS, très tendre.

Parlez encore !

LA bEtc, ivre de colère.

Savez-vous que, dans tes caves de mon château, sont accumulées des richesses qui étonneraient vos regards ? C'est un amoncellement d'or et de pierres précieuses. Une poignée de cette matière nous permettrait d'acheter toutes les terres et toutes les consciences de la contrée.

RUBIS

C'est un rêve merveilleux !

LA BÊTE, plus violemment encore.

Tout le monde se prosternerait devant notre puissance, comme je m'agenouille devant vous.

Prenant un de ses colliers et /e passant autour de La Bête.

Acceptez ce lien I

LA BÊTE

Acceptez cet anneau d'émeraude que vous avez tout d'abord aperçu et qui vous a attirée vers ma détresse.

RUBIS, acceptant la bague.

Ah ! mon attiour.

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