‹ Trois pièces galantes [par] NozièreChapitre 27 sur 59 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

LA BÊTE, puis OPALE

LA BÊTE, seule

J'admire tous les soins dont les hommes s'embarrassent quand ils sont amoureux. Ce sont des délicatesses que les bêtes ne comprendront jamais !

Opale entre.

LA BÊTE

Si vous cherchez Yéroum, Madame, sachez qu'il reviendra bientôt. 11 est allé jusqu'à son pavillon pour ordonner ses boucles blondes et pour ajuster son costume.

OPALE

Que lui aviez-vous donc fait?

LA BÊTE

Rien.

Je pensais que vous l'aviez roulé dans la poussière.

LA BÊTE

Oh 1 Madame ! nous causions amicalement, à cœur ouvert. Mais il a craint de n'être pas assez bien peigné, assez parfumé pour approcher de votre grâce.

OPALE

Vous vous moquez de lui ?

LA BÊTE

Non! c'est un jeune homme charmant. Mais, Madame, je vous demande pardon de vous avoir adressé la parole sans avoir eu l'honneur de vous être présenté. Je suis la Bête.

OPALE

Je suis Opale.

LA BÊTE

Je vous prie de m'excuser si j'oublie parfois les lois de la belle société. Je ne suis pas un mondain.

OPALE

Je vous avoue que je n'avais pas été choquée de votre incorrection.

LA BËTC

Vous m'êtes trop indulgente.

OPALE

Mais non ! J'ai, comme vous, horreur des convenances.

LA BêTC

Vous êtes affranchie de ces traditions absurdes?

OPALC

J'ai une âme indépendante.

LA BÉTC

Vous fréquentez d'ailleurs les salons?

OPALC

Pour observer mes contemporains. Mais au milieu de ces fêtes brillantes et bruyantes, je sais m'isoler.

LA BÊTC

Vous êtes une femme supérieure.

OPALC

Non ! Non I J'ai seulement une nature... spéciale.

LA BÊTE

Je l'avais bien deviné. Peu d'hommes doivent avoir compris vos véritables sentiments, vos intimes pensées.

OPALC

Je les cache sous un masque de frivolité.

LA BÊTE

Vous êtes mélancolique, n'est-ce pas?

OPALC

Eh ! oui I

LA BËTC

Rêveuse !

OPALC

Oh!

LA BÉTC

Sentimentale !

OPALE

Que voulez-vous? Je suis une artiste.

LA b£tc Quel art exercez-vous? La peinture?

OPALE

Non!

LA BÊTE, considérant les mains d'Opale.

Pas la sculpture?

OPALE

Non!

LA BÊTE, craintive.

L'architecture ?

OPALE

Non !

LA BÊTE, se frappant le front.

La musique !

Oh ! comme toutes les femmes : je chante. Mais je ne cultive en réalité aucun art : je vibre.

LA BÊTE

Vous vibrez?

OPALE

Oui. Devant les couchers de soleil, sous les clairs de lune, je vibre. Je sens la beauté mystérieuse des choses. Je m'enivre de rayons et de nuit. Mon âme se dilate.

LA BÊTE

Car vous avez une âme ?

OPALE

Mais oui ! Et vous ?

LA BÊTE

Oh ! moi ! Je suis une bête !

OPALE

Oh ! comme ce doit être gênant de n'avoir point d'âme ! Ainsi vous n'avez nulle sensibilité ?

LA BÊTE

Mais si ! Je me réjouis de voir la beauté du ciel, d'entendre les chants des oiseaux, de goûter la saveur des fruits, de respirer le parfum des roses, de caresser votre main.

OPALE

Ce ne sont que les plaisirs grossiers des sens. Mais vous ignorez les troubles délicieux de l'âme.

LA BÊTC ^

Je ne vous comprends pas.

OPALC

Comment vous expliquerais-je ?....?

LA BêTC

Essayez 1

OPALE

Ctes-vous heureux auprès de moi?

LA BÊTC

Certes. •

OPALC

Pourquoi ?

LA BËTE

Mais je vous trouve jolie !

OPALE, dédaigneusement La vue !

LA b£tc

J'aime le son de votre voix.

OPALC

L'ouïe !

LA BÊTE

Le parfum de votre corps m'est agréable.

OPALC

L'odorat !

LA BÊTE, lui prenant la main.

Il me platt de tenir votre main.

OPALE, un peu troublée.

Le toucher!

LA BÊTE, un peu grise.

La saveur de votre nuque est exquise (

OPALC, p/us troublée encore.

Le goût!

LA BÊTE, enivrée.

Enfin je pressens des joies plus fougueuses, plus complètes.

OPALC

Oh ! mon ami ! mon ami ! Vous allez parler de Time I

LA BÊTE

Ah ! l'âme, c'est

OPALE, fermant à demi les yeux.

Pourquoi suis-je heureuse de me sentir si fragile en vos mains robustes ? L'âme !

LA BÊTE

Je comprends.

OPALE

Je devrais m'éloigner de vous et pourtant il me plaît d'être bercée dans vos bras de bête.

L'âme !

OPALE

Je m'enivre de l'odeur de votre fourrure. Elle a conservé le parfum des herbes sur lesquelles vous avez dormi. C'est une senteur fauve et c'est une fraîcheur de thym et de lavande.

LA BÊTE

L'âme !

OPALE

Il me semble qu'un faune m'a poursuivie dans les fourrés. J'ai entendu derrière moi le bruit grandissant de ses pieds de chèvre. Je sens sur mes épaules son souffle et je n'ai plus la force de fuir. Oh ! monstre ! monstre !

LA BÊTE

Ma chère âme !

OPALE, s' abandonnant.

Comprends-tu la beauté de ces joies spirituelles et supérieures.

LA BÊTE

Il me semble que j'ai aussi une âme !

OPALE

C'est divin, n'est-ce pas ? Comme nous sommes loin du monde vulgaire. Nous planons !

LA BÊTE, l'étendant sur le sol.

Nous sommes loin de la terre.

OPALE

Si loin ! Si loin I

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