SCÈNE II
Les MÊMES - LE FAUNE ÉLÉGANT et LE PAUNE RUDE
Au moment où elles vont sortir, deux jeunes faunes apparaissent. Ils ont des fleurs dans les bras. L'un, élégant, porte des roses, des lys, etc. L'autre, rude, porte des fleurs des champs.
L'éLéOANT
Ne t'éloigne pas. Nous guettions ton réveil.
APHRODITE
Va, petite nymphe.
La nymphe sort.
L'éLÉOANT
Depuis l'aube nous avons parcouru la campagne et nous nous sommes glissés dans les jardins des Phéniciens pour t'apportcr des lys, des roses...
LE RUDE
Et ces fleurs dont on ne sait pas le nom et qui ne sont pas moins jolies.
APHRODITE
Merci.
Elle tend la mairi à l'Elégant qui la baise en s^inclinant. Le Rude la regarde sans courber la tête.
APHRoorrc, au Rude.
Tu ne veux pas baiser ma main?
LE RUDE
Pourquoi la bàiserais-je ? Pourquoi me donnes-tu tes doigts si tu ne veux pas me donner tes bras, tes épaules et le reste?
l'élégant
Pardonne à mon frère sa rudesse, belle inconnue. Il est rebelle à toute éducation. Il ne sait pas comment il convient de parler aux femmes.
APHRODITE
Et tu le sais?
l'élégant
Peut-être! J'ai reçu les leçons d'un philosophe aimable qui s'était retiré dans ces bois, il était épris de solitude. Il dédaignait la gloire qui d'ailleurs ne lui avait Jamais souri.
OÙ est-il?
l'élégant
Son humeur sauvage attira sur lui l'attention publique. Aussi est-il bientôt retourné dans le monde où il jouit d'une fructueuse célébrité.
APHRODITE
Et n'a-t-il pas cherché à former aussi ton frère?
LE RUDE
Je n'écoutais pas ses propos fades. Quand il ouvrait la bouche, je bâillais. J'avais un désir impérieux de courir dans les bois, de me rouler dans l'herbe, de grimper aux arbres : comme les singes, mes frères, je m'endormais au balancement des branches flexibles.
APHRODITE
J'aime ta voix musicale et tes yeux ardents.
LE RUDE
Ne me parle pas ainsi. Ne me flatte pas puisque tu ne veux pas m'aimer.
APHRODITE
Enfant !
l'élégant
Nous sommes très jeunes, mais nous t'adorons.
APHRODITE
Vous ne me connaissez pas.
Il y a trois jours nous favons rencontrée dans ce bois.
l'éléqant Et je ne pense qu'à toi, depuis trois jours !
APHRODITE, au RudC.
Et toi, tu ne penses qu'à moi ?
LE RUDE
Non!
APHRODITE
Comment ?
LE RUDE
Je pense à l'air qu'il est doux de respirer, aux fruits que je peux cueillir, aux vagues tièdes et bleues dans lesquelles je me plongerai. Mais je pense à toi aussi.
APHRoorre Je ne suis pour toi qu'une possibilité de plaisir?
LE RUDB
Je n'ai pas reçu les leçons des philosophes : pourquoi serais-ta pour moi une espérance de douleur? ^
L'éLéOANT
Mon frère, tais-toi ! Tu ne sais point parler aux femmes !
LE RUDE
Dois-je donc leur dire qu'elles me feront souffrir?
APHRODITE
C'est une promesse qui ne leur déplaît pas et tu peux ajouter que tu mourras si elles te sont cruelles.
LE RUDE
Elles ne sont pas si crédules. Elles se moqueraient de ces protestations extravagantes.
APHRODITE
Elles rient d'abord, si elles ont de jolies dents. Ensuite elles deviennent graves et elles se disent : « Le pauvre garçon ?... Il est sans doute sincère... Qui sait ?... Peut-être ?... » Elles se contemplent dans la glace, elles se rappellent leurs qualités intellectuelles et morales et elles arrivent à cette conclusion : « Il n'est pas invraisemblable qu'il ne puisse, sans moi, supporter l'existence. »
LE RUDE
Si tu dis vrai, belle inconnue, les femmes sont folles.
APHRODITE
Non ! Mais elles ont, comme les hommes, de la vanité.
L'éLéOANT
Tu veux dire : un juste orgueil.
APHROOrTE
Orgueil ! Vanité I La différence est mince. La vanité est un petit orgueil et l'orgueil une grande vanité.
LE RUDE
Il t'arrive de prononcer des paroles sages. Qui donc es-tu, toi qui as cependant l'apparence d'une femme?
APHRODITE
Devinez.
l'éléqant
Si j'en juge par la hardiesse de ton costume et par la beauté de tes attitudes, tu n'es pas une femme honnête.
APHRODITE
Enfant ! Tu crois donc que les matrones s'habillent moins bien que leurs rivales ? Nous ne sommes plus aux temps préhistoriques.
LE RUDE
Le déluge a lavé la terre.
l'éléqant *Oui ! J'en suis sûr : tu es une grande courtisane.
APHRODITE
Peut-être...
l'éléqant
Tu n'es pas froissée de cette supposition ?
APHRODITE
Tu sais bien que les plus chastes épouses et les mères irréprochables rougissent d'orgueil si un passant ou un étranger les prend pour des hétaïres formées à l'école de Corinthe. (Au Rude.) Et toi, crois-tu que je suis une courtisane ?
LE RUDE
Je ne vois pas pourquoi je chercherais ce que tu es. Les femmes veulent toujours que nous devinions leurs pensées, leurs sentiments, leurs besoins. 11 faut parler d'elles, les analyser. Que m'importe ? Tu me plais. Si j'étais assez fort et si je te rencontrais au fond des bois, je te le prouverais, — malgré toi, sans douté, — malgré toi, d'abord.
l'éléqant
Tu ne sais pas parler aux femmes !
Il parle très bien.
Maîtresse....
Quoi ?