NANA, PHILIPPE
NANA, au coude Philippe.
Mon amour!... Pourquoi es-tu en retard, aujourd'hui? Si tu savais avec quelle passion je t'attends ! C'est que tu es tout pour moi, mon cœur, ma vie, ma joie ! Oh ! je t'aime, oh! je t'aime!... Regardez-moi, monsieur. Laissez-moi voir dans vos yeux si vous m'aimez... Et si tes yeux mentaient? M'aimes-tu? dis! m'aimes-tu? Répète un peu que tu m'aimes !
PHILIPPE
Je t'aime, tu le sais.
NANA
Je n'ai que ce moment de bon dans la vie. Ah ! quelle
existence !... (Le faisant asseoir sur le canapé, près d'elle.) MaiS il
y a du nouveau, et c'est pourquoi j'étais si impatiente... Écoute, c'est fini, j'ai rompu. Me voilà libre, je suis à toi tout entière... Qu'as-tu donc? tu me réponds à peine.
PHILIPPE
Je n'ai rien.
HANA
As-tu peur que je ne sois à ta charge... Voyons, il y a quelque chose. Tu trembles, tu as le visage décomposé... Mon Dieu ! tu me fais peur !
(Un silence.)
PHILIPPE , d'une voix sourde.
Nana, veux-tu partir avec moi?
NANA
Partir...
PHILIPPE
Oui. bien loin, sans argent, sans espoir !
HANA
Je partirai.
PHILIPPE
Attends, il faut que tu saches tout... J'ai volé.
NANA
Toi!
PHILIPPE
En trois mois, petites sommes par petites sommes, j'ai... Enfin, il manque douze mille francs dans la caisse de mon régiment; et, hier soir, j'ai compris qu'on savait tout.
NANA
Pourquoi m'éprouves-tu? Toi, tu as volé?... Ce n'est pas vrai !
PHILIPPE
C'est vrai !... Il n'y a qu'un instant, tiens ! j'étais chez ma mère, quand des hommes se sont 'présentés... Je me suis échappé et je suis venu te prendre.
NANA
Tu as volé, toi? Et pourquoi? Tu es donc joueur?... Jamais je ne t'ai demandé de l'argent, moi.
PHILIPPE, sortant uu écrin de sa poche.
Depuis deux jours, j'avais acheté pour ta fête ce bracelet, que nous avons vu ensemble...
Tes cadeaux! tes bouquets! toutes ces bêtises que je cassais et que je jetais dans les coins!... Est-ce possible? Et moi qui ne comptais pas! Tu ne donnais point d'argent, je croyais que je ne te coûtais rien... Alors, c'est pour moi? Tu as volé pour moi?
PHILIPPE, vivement.
Je ne t'accuse pas.
NANA, désespérée.
Mais qu'ai-je donc fait, pour porter ainsi malheur à tous ceux qui m'approchent? Toi, je t'aime, et voilà que tu souffres comme les autres!
PHILIPPE
Je n'ai qu'un remords, ma mère... Ahl ma pauvre mère, tout à l'heure, quand ces hommes ont dû lui apprendre ! (Il pleure.)
NANA, comme s'éveillant.
Ces hommes... Mais je ne veux pas qu'on t'arrête ! Ils t'ont suivi sans doute, ils vont venir ici. Vite ! il faut fuir!
PHILIPPE
Tu pars avec moi?
NANA
Où tu voudras, au bout du monde ! Nous mendierons
Sur les routes, s'il le faut... (Montrant la porte de dégagement.)
Vite ! passe par là, et va m'attendre dans la petite rue derrière l'hôtel.
(Georges paraît à la porte du fond.)
PHILIPPE, la tenant dans ses bras.
Je t'attends... Tu es à moi?
NAN'A, l'embrassant.
Pour toujours !
(Philippe sort.)