KANA
Tu vois bien que je me coiffe !... C'est ennuyeux. On n'a seulement pas de pommade, et j'ai un vieux ruban qui est tout fané. Vrai! il faut en avoir, de la philosophie !... Allons, bon! voilà encore ma robe qui a craqué !
GERVAISE, qui est retombée dans ses réflexions, bas.
Nous ne pouvons pourtant pas mourir de faim. Il faut manger... Mon Dieu ! mon Dieu !
NANA
Est-elle assez mûre, cette robe? Une vraie dentelle ! On m'en avait promis une pour ma fête, mais va-t'en voir s'ils viennent!... Non ! ça ne peut pas durer comme
("à. Elle coud, cassant son ni avec ses dents, prise de petites rages.) GERVAISE.
Nana !
NANA
Maman?
GERVAISE
C'est depuis l'autre samedi que ton père est à Sainte- Anne ?
NANA
Je ne sais plus. Il y va tous les mois, maintenant... Oui, ça doit être l'autre samedi qu'on l'a ramassé devant la Boule-Noire... Voyons, j'ai là des chiffons. (Elle entre à
gauche.)
GERVAISE, à demi-voix.
Non, je ne peux pas aller chez son ancien patron, il me mettrait à la porte. . . Ah ! quand il n'y a plus d'homme dans un ménage, c'est fini ! Un homme trouve toujours.
NANA, rentrant et allant à ta commode.
Sans doute. Mais depuis que papa est fou, j'ai toujours peur qu'il ne nous massacre, lorsqu'il a bu... Il faut
pourtant que je m'arrange quelque chose avec ce ruban.
Elle fait un nœud avec les bouts d'un vieux ruban.) GERYAISE.
Alors, tu sors ?
NANA
Bien sûr que je sors !
GERYAISE.
Où vas-tu ?
NANA
Où je vais? mais me promener donc! C'est dimanche... Oh! sois tranquille, je rentrerai tout à l'heure pour dîner.
GERYAISE, à part.
Dîner... Avec quoi?