‹ Trois prédicateurs sous la croix au dix-huitième siècleChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

' La métairie de Camargue. — Moiines prend le Désert. — Il a pour maître Claris. — Débuts pleins de promesses. — Consécration. — Les pasteurs protestent de leur fidélité. — La persécution continue. — Mort de Claris.

Ma plume s'est longtemps refusée à tracer le nom du pasteur révolté, comme disaient nos pères, dont je voudrais raconter la vie. Est-il sage de rappeler de pareils souvenirs ? Et la Réforme française n'a-t-elle pas assez de pages glorieuses pour songer à tirer de l'oubli ceux qui n'ont à nous offrir que le triste spectacle de leur chute? Sans doute, et si Moiines, à l'exemple de plusieurs, après avoir servi fidèlement le Maître, l'avait renié pour toujours, je n'essayerais pas d'écrire son histoire. Mais les larmes qu'il a versées ont leur éloquence et, comme on l'a dit avec raison, « le remords des apostats repentants et leur profonde contrition ont été une des gloires du protestantisme, presque à l'égal du martyre (i). » Des deux pasteurs qui, au milieu du siècle

(i) Bulletin, t. X, p. 329.

dernier, abjurèrent en face du gibet, Tun, le jeune Arnaud-Duperron, s'échappa des prisons de Vizille, vint se jeter dans les bras de ses anciens collègues et mourut bientôt après, dans une douleur inconsolable, après avoir donné les signes de la plus vive repentance (i). L'autre, celui qui va nous occuper, vécut encore trente ans après son apostasie, mais ce fut, comme l'a dit Jules Bonnet, « pour se survivre tristement à lui-même, traînant partout, sur la terre de France ou sur la terre étrangère, l'implacable remords d'une grâce obtenue au prix de ce que l'homme a de meilleur, sa foi et son Dieu (2). » 11 ne retrouva jamais complètement la paix de l'âme quoiqu'il la demandât avec larmes. Essayons, grâce à des documents inédits (3), d'esquisser un portrait ressemblant de ce pasteur dont la conversion prit les proportions d'un événement public et plongea dans le deuil les églises du Désert.

Jean Molines était originaire des Cévennes, cette terre sacrée qui a donné le jour à quelques-uns des plus fermes soutiens de la vérité chrétienne. Il était né vers 1719, dans le diocèse de Mende, à Camargue. C'est une métairie de la paroisse de Frugères, près du Pont-de-Montvert, sur le versant méridional de la Lozère, qui atteint en cet endroit plus de 1300 mètres d'altitude. Les traditions huguenotes s'étaient conservées dans ces contrées reculées. Quand Molines vint au monde, elles étaient parcourues par les premiers ouvriers de la restauration évangélique, qu'Antoine

(i) Voir notre Eglise sous la croix^ 2* édit., p. 19Ç-216. (2) Bulletin, t. XXX, p. 449.

(?) Ils se trouvent, en grande partie, dans le dossier de Molines (Archives de l'Hérault, fonds de l'ancienne intendance, C. 23 j).

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Court animait de son esprit. Corteiz et Combes furent hébergés plus d'une fois dans sa famille. Il subit leur influence et manifesta de bonne heure le désir de les imiter. Mieux favorisé que Bénézet, il possédait une heureuse mémoire qui retenait sans peine tout ce qu'on lui confiait. A ces dons heureux s'ajoutait un goût prononcé pour l'étude. Il eut vite dévoré les rares ouvrages de piété que renfermait la maison paternelle : la vieille Bible de famille, le psautier, quelques exemplaires dépareillés des sermonnaires du XVI 1° siècle, échappés aux recherches des dragons. Il nourrissait ainsi sa piété naissante et , de bonne heure , il conçut le désir d'embrasser le ministère sous la croix.

Il ne fit pas toutefois ses débuts dans les Cévennes. Un pasteur du Bas-Languedoc, Barthélémy Claris, dont l'influence était grande dans les églises, l'avait pris en affection. Le jeune Cévenol fit sous lui ses premières armes. Il avait à peine vingt ans lorsqu'il fut reçu, le 26 mai 1739, par le synode du Bas-Languedoc, au nombre des proposants, en même temps que Defferre, le futur apôtre du Béarn (i). Il avait du zèle et de la facilité, avec trop de confiance en lui-même. Quelques-uns, parmi les pasteurs et les anciens, lui auraient souhaité des caractères plus marqués d'une vocation véritable. Mais sa parole abondante et facile couvrait l'insuffisance de la préparation intérieure. D'ailleurs, heureusement doué pour la chaire, il avait cette éloquence naturelle qui plaît aux foules et qui assure le succès. Il avait pris, ou on lui avait donné le nom de Fléchier, sans doute parce que son talent

(1) Edm. Hugues, Les Synodes du Désert^ t. I, p. ij8.

loi MOLINES DIT FLÉCHIER.

(îtudié rappelait de loin celui de Tévêque de Nîmes. Ses sermons, conservés aux archives de l'intendance à Montpellier, sont d'une longueur extrême et devaient durer plus d'une heure et demie. Il fallait des dons exceptionnels pour retenir l'attention jusqu'au bout. Le 12 août 1738, lorsqu'il n'avait pas encore vingt ans et n*était que simple étudiant, il prêcha un jour de jeûné, sur ces paroles du prophète Amos : « Cherche:{ UElerncl et vous vivre\, » V, 6.

a Si jamais, disait-il, les prédicateurs de TEvangile ont eu de justes raisons de publier le jeûne, c'est stM doute dans ce temps-ci. Nous nous trouvons opprimés par la main de nos ennemis, et menacés de rêtre encore davantage... Il semble que l'Eternel nous a abandonnés pour toujours et qu'il ne se souvient plus d'avoir compassion de notre misère. Nos tabernacles sont déserts, nos sanctuaires ruinés. Le Seigneur ne flaire plus notre suave odeur et n'a plus à gré l'encens de nos prières... L'époux nous est ôté. Nous souffrons la persécution. La joie de notre cœur a cessé et on a fait tomber la couronne de notre tête. Le cas où nous nous trouvons est si triste que nous avons lieu de dire, avec les anciens Israélites, que c'en est fait pour nous. Quand nous sommes au matin, nous avons sujet de demander qui nous fera voir le soir; le soir^ qui nous fera voir le matin, à cause de l'effroi dont notre cœur est effrayé et à cause des choses que nous avons vues de nos yeux. Nous pouvons dire avec le prophète Jérémie : « que nos ennemis ont ensaisi noire vie dans une fosse et ont roulé une pierre sur nous, » et avec l'auteur du psaume 88®, « qu'on nous a mis au rang^ de ceux qui descendent dans le sépulcre. Nous sommes devenus comme un homme qui na plus de

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frayeur. Ta force, 6 Eternel ! s'est posée sur nous et tu nous as accablés de tous tes flots. »

Après avoir rappelé les divers péchés des réformés et, détail piquant, leur participation au culte idolâtre de Rome, il s'écrie dans une péroraison éloquente : « Tous ces péchés sont cause que Dieu se retire de nous et qu'il nous a livrés en proie à nos ennemis. Ils sont cause encore qu'il s'enveloppe d'une nuée, afin que nos requêtes ne viennent pas jusqu'à son trône et qu'il nous laisse dans l'affliction... On n'a qu'à porter les yeux sur les malheurs qui nous sont arrivés depuis cinquante-trois années. Je vous en prends à témoin, vous qui avez vu démolir vos temples, bannir vos pasteurs, enlever vos enfants, vous qui avez éprouvé la malice extrême de* nos persécuteurs, qui avez essuyé toutes les injures des soldats insolents, vous qui avez été traînés par les dragons au pied des autels idolâtres. Vous pouvez témoigner qu'alors l'Eternel s'était retiré de vous. Jamais on n'a vu une désolation si triste ni une persécution plus acharnée. Nos ennemis ont été comme un feu dévorant, qui n'ont jamais dit : « C'est assez. » La plupart de nos frères sont morts sur des gibets, dans des prisons ou sur des galères ; d'autres ont été bannis pour jamais hors de leur patrie et ils n'y retourneront plus pour y séjourner, car la face de l'Eternel les a écartés. O Dieu, tu nous as rejetés, tu nous as dissipés, tu t'es courroucé contre nous ; tu as fait voir à ton peuple des choses dures; tu nous as abreuvés du vin d'étourdissement. Il a multiplié le deuil et la tristesse, sa narine fume encore contre nous et nous sommes livrés à ses foudres. La gloire de l'Eternel n'est plus avec nous, elle s'est envolée sur la montagne ; car sa patience a été poussée à bout, et

souvent nous Tavons cherché et nous ne Tavons pas trouvé. J'en atteste les consciences de ceux qui ont vu les ennemis de Dieu entrer dans son sanctuaire, qui criaient : « A sac, à sac! » sur notre Jérusalem; ■ qu'elle soit découverte et embrasée jusqu'aux fondements ! » Vous qui avez vu les ministres de la vengeance divine se promener dans ce pays, vos ennemis vous effrayer d'un côté et les remords de votre conscience vousbourrelerde l'autre; alors vous criiez : « Seigneur, aie pitié de nous; ô Dieu, sois-nous favorable ! » Vous disiez, dans ce temps d'angoisse : « Où es-tu, mon Dieu ? » Et Dieu ne vous répondait que par des imppL'ssions terribles de sa justice, et par des avant-goûts des tourments éternels qui faisaient de votre malheureux sort un enfer anticipé. »

Que faire dans tous ces maux ? se demande le prédicateur. Recourir aux hommes ? mais les anges mêmes ne sauraient vous délivrer. S'abandonner au désespoir? non, il y a encore du baume en Galaad. Il faut recourir à l'Eternel dans notre angoisse et nous vivrons (i).

On voit combien ce début était plein de promesses et la suite ne les démentit pas. Les prédications de Molines étaient un événement. Le 17 novembre 1743 — il n'était encore que proposant — il prêcha près de Nîmes devant un auditoire qu'un assistant ne craint pas d'évaluer à dix-sept mille personnes. Il publia cinq bans de mariage et la collecte pour les pauvres fut de quatre c-^nt vingt livres. Le 15 décembre suivant, une nouvelle assemblée, contrariée sans doute par le mauvais temps, fut moins nombreuse. Quatre mille personnes répondirent pourtant à l'appel du pasteur, qui expliqua

(0 Communication de M. Ferdinand Teissier, archiviste.

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ces paroles dont il devait faire plus tard la douloureuse expérience : « // n'y a point de paix pour le méchant, a dit le Seigneur » (i).

Ce fut en 1744 que Molines reçut, par le ministère de Claris, la consécration pastorale. Cette année fut marquée par la fin d'un schisme qui déchirait l'Eglise depuis plus de dix ans. Ce n'est pas ici le lieu de raconter la vie de Jacques Boyer, Tun des premiers ouvriers de la restauration évangélique. Une grave accusation d'immoralité pesait sur lui. Des synodes demandèrent qu*il fût rayé de la liste des pasteurs, d'autres prirent sa défense. Les efforts des amis de la paix, la médiation des pasteurs de Genève et de Lausanne, furent longtemps impuissants. Il ne fallut rien moins que le voyage en Languedoc d'Antoine Court, et son intervention au synode général de 1744, pour que les pourparlers en faveur de la réconciliation , qui duraient depuis si longtemps, aboutissent.

Molines, à ce qu'il semble, avait pris énergiquement parti contre Boyer. Avec Pradel, Defferre et Redonnel, il avait longtemps protesté contre l'attitude de son collègue rebelle à la discipline. Mais ces hommes, se souvenant de la charge qu'ils remplissaient, firent taire leurs préventions et acceptèrent le jugement des arbitres. La soumission de Boyer fut aussi complète qu'on pouvait le désirer. Quelques jours après, dans une assemblée publique, tenue le 31 août à la Bitarelle, il manifesta publiquement son intention de maintenir l'ordre établi et de travailler activement au salut des âmes; et il fut rétabli dans ses fonctions.

Ce furent les églises du Rouergue que, par décision

(i) Bulletin, t. XXXII, p. 562-J63,

du synode, Boyer fut chargé d'évangéliser. L'activité pastorale de Molines s'exerçait dans le Bas-Languedoc. II fut pasteur de Saint-Laurent-d'Aigouze, et des églises environnantes de 1745 à 1751 (i). Il s'aquittait avec zèle de ses fonctions. Au synode du 3 février 1745, dont Barthélémy Claris, son protecteur et son ami, fut modérateur, il obtint un traitement de trois cent cinquante livres, ainsi que ses deux collègues, Fayet dit Guin, et Redonnai, entrés en même temps que lui dans le ministère (2). C'était, comme on disait alors, la couperture du pasteur non marié. Elle paraîtrait bien insuffisante de nos jours.

Le synode de 1 744 avait pu terminer en paix ses travaux, grâce à l'accalmie qui s'était produite. La guerre de la succession d'Autriche, en réclamant toutes les troupes à la frontière, obligeait la cour à fermer les yeux sur les infractions aux édits, qu'elle était impuissante à réprimer. Dans quelques provinces même , on s'assembla de jour afin de montrer qu'on le faisait sans tumulte et sans armes et dans l'unique dessein de servir Dieu selon la pureté de l'Evangile. Mais ce calme relatif dura peu. L'année 1745 s'ouvrit sous les plus fâcheux auspices. Le 16 février, une nouvelle déclaration de Louis XV vint renforcer les dispositions déjà si sévères des précédents édits. Elle portait en substance que les nouveaux convertis des arrondissements où se ferait l'arrestation des ministres, paieraient trois mille livres pour les dénonciateurs, tandis que la peine des galères j)erpétuelles était maintenue pour ceux qui leur donneraient asile. Désormais on recherchera les assem-

(1) V Eglise Libre du 12 août 1887.

(2) Edm. Hugues, Les S/nodes du Désert^ 2* édit., t. 1, p. 198.

blées avec plus de soin, et cette année, qui verra mourir sur la potence deux pasteurs du Désert, Louis Ranc et Jacques Roger, sera signalée par de nombreuses arrestations. Une lettre du pasteur Redonnel nous renseigne sur les tracasseries dont les protestants qu'il évangéii- . sait avec Molines furent l'objet : « Nous apprenons avec beaucoup de douleur, » écrivait-il aux pasteurs du Vivarais, « que vos églises sont dans la crainte, à cause de certaines démarches que les cavaliers de la maréchaussée ont déjà faites. La même chose est arrivée ici. Les maréchaussées se sont rendues, pendant un assez long temps, dans nos assemblées religieuses, que nous convoquons à portée des fidèles qui habitent dans les villes épiscopales, comme Nîmes, Uzès et Alais. Ces messieurs, avec les subdélégués, verbalisaient et décrétaient les places ; mais depuis plus d'un mois et demi, ils ont discontinué leurs courses, et actuellement ils ne vont plus, voyant que cela n'empêche personne de s'y rendre ; mais tout cela est fort peu de chose et a beaucoup encouragé nos protestants, bien loin de les intimider. »

Ce qui Tattriste davantage, c'est l'arrestation de plusieurs de ses paroissiens. On venait d'enfermer au fort de Brescou deux fidèles de Montpellier, ainsi qu'un marchand de Saint- André, dans le diocèse de Lodève, et deux fidèles de Bédarieux. On détenait deux gentilshommes d'Alais dans le fort de cette ville. On venait de transférer deux Nîmois dans la citadelle de Montpellier, ainsi qu'un habitant de Calvisson. Un fidèle de Mauguio avait pris la fuite et l'on avait emprisonné sept personnes de Nîmes, accusées d'avoir vendu des livres de Genève. Il ajoutait : a Le subdélégué de l'intendant qui est à Montpellier fut à Lunel,

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avec la maréchaussée, décréter une place où M. Fléchier avait assemblé le dimanche ci-devant. Les protestants de cette ville ont été condamnés à douze cents livres d'amende; l'un pour avoir prêté sa maison pour y apprendre à chanter les psaumes, l'autre pour y avoir envoyé ses enfants (i). »

Comment la cour qui poussait à ces vexations, n aurait-elle pas redouté que les persécutés ne se tourniissenl contre elle? L'année suivante, la France était en guerre avec l'Angleterre, l'Autriche et le Piémont. Des émissaires de la GrandcrBretagne étaient signalés sur difîérents points du royaume. Ses vaisseaux se lïiontraient sur les côtes du Languedoc et une descente de troupes anglaises avait lieu en Bretagne. Les puisunnces ennemies n'allaient-elles pas faire appel aux passions religieuses et fomenter en France la guerre civile r L'intendant Lenain voulut connaître le sentiment des pasteurs. Il fut pleinement édifié. Ils n'eurent qu'à laisser parler leur cœur pour l'assurer de leur liiiélité inviolable au souverain qui restait pour eux, mnîgré tout, l'oint du Seigneur. Ils suivaient en cela la politique de Calvin et n'avaient qu'à s'inspirer de la préface de Vlnslilution chrétienne pour faire l'apologie de leur conduite. Paul Rabaut répondit par ces fieras paroles : a En me destinant à exercer le ministère dans ce roy:iume, je n'ai pas ignoré à quoi je m'exposais ; aussi me suis-je regardé comme une victime dévouée â la mort... Convaincu qu'on ne peut être plus utile au prochain qu'en l'instruisant de ses devoirs, j'ai cru fdirj le plus grand bien dont j'étais capible en me vouant à remploi de pasteur. J'ai fait des discours

(ij L'iilre c'u 24 mars 1745. Recuçil Paul de Magnin.

exprès sur la fidélité et Tobéissance au souverain... Ne craignez pas que, dans les circonstances présentés, ma conduite se démente en aucune manière. » Pradel commençait sa lettre par ce cri d^étonnement : « Monseigneur, faut-il que j'aie le malheur de n'être pas connu de vous et que les marques de zèle et de fidélité pour le service du roi et le bonheur de l'Etat, que j'ai données pendant douze années, ne soient pas parvenues jusqu'à vous, et de vous à la cour? Vous l'avouerai-je? C'est pour moi un très juste et très grand sujet d'affliction. » Quant à Molines, il rédigea, le i®"" novembre 1746, avec sept de ses collègues, au nombre desquels Defferre, Claris et Redonnel^ la protestation suivante, si ferme dans son laconisme : « Monseigneur, nous n'avons aucune connaissance de ces gens qu'on appelle émissaires et qu'on dit être envoyés des pays étrangers pour solliciter les protestants à la révolte. Nous avons exhorté, et nous nous proposons d'exhorter encore, dans toutes les occasions , nos troupeaux à la soumission au souverain et à la patience dans les afflictions et de ne nous écarter jamais de la pratique de ce précepte : « Craigne^ Dieu et honore^ le roi (i). »

(i) Bulletin, t. IX, p. 244. — On trouve dans les archives de rintendance, à Montpellier, une curieuse liste, due sans doute au traître Puechmille, des ministres qui prêchent la fidélité, et de ceux qui prêchent la révolte. Parmi les premiers, elle signale, dans le Haut-Languedoc, Viala et Loire, et dans le Bas-Languedoc, Defferre, Redonnel , Pradel, Molines, Bétrine, Paul Rabaut, Boyer, Grail dit Lavernôde , Gavanon dit Laferrière. Parmi les seconds, Corteiz le neveu, du Haut-Languedoc, Gibert et Claris, du Bas-Languedoc, avec cette restriction pour ce dernier ; « Claris a écrit pour se justifier, »

no MOLINES DIT FLÉCHIER.

Satisfait de ces renseignements, Lenain n'en continua pas moins ses rigueurs : «La fureur de nos ennemis, loin de diminuer, augmente tous les jours, écrivait Rabaut. En vain, avons-nous donné les assurances les plus fortes de notre fidélité et de notre obéissance, en vain, avons-nous souffert sans nous plaindre les traitements les plus rigoureux, on continue à sévir contre nous, et* les dernières persécutions renchérissent sur les précédentes (i). »

On a vu, dans l'étude sur Bénézet, les sourdes menées de trois étudiants qui, rentrés en France, cherchaient à exciter les pasteurs contre Antoine Court. Molines ne subit pas leur influence. 11 était lié avec Paul Rabaut et partageait Tadmiration respectueuse du pasteur de Nîmes pour le restaurateur des églises : « Ils ont dit à M. Fléchier, » écrivait Rabaut à Court, « que vous le regardiez comme On homme très corrompu et indigne du ministère. J'ai vu pourtant avec plaisir que M, Fléchier s'est comporté avec beaucoup de modération, et que, loin de se déchaîner contre vous, il a pris plusieurs fois votre défense (2). »

Un de ceux qui avaient épousé les griefs des étudiants était Barthélémy Claris, qui avait imposé les mains à Molines, et pour lequel ce dernier avait une grande affection. Cet homme remarquable, Tune des lumières du Désert, devait finir tristement sa vie, après avoir échappé comme par miracle à la potence. Une chute malheureuse l'enleva dans la force de l'âge à l'affection de sa famille et de son troupeau. Antoine

(0 Êdm. Hugues, Les Synodes du Désert, 2* édit., p. 269. {2] Cil. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à Courte t. 1, p. ^4- Lettre du 30 août 1748.

Court, qui n'avait gardé contre lui aucun ressentiment, adressa à Molines et à ses collègues du Bas-Languedoc ces lignes touchantes : « Permettez que je vienne mêler mes larmes avec les vôtres. L'Eglise vient de perdre en M. Claris un de ses plus zélés pasteurs, vous un de vos plus chers collègues, et moi un ancien ami avec qui, avant de malheureuses affaires qui avaient un peu altéré injustement ses dispositions à mon égard, ju vivais dans l'union la plus intime et la plus parfaite (i), *

Le synode national du mois de septembre 1 748 s'ctuit réjoui des pourparlers qui précédèrent la paix d'Aix-la- Chapelle. Il résolut d'envoyer dans cette ville une personne de confiance qui plaidât la cause des églises auprès des plénipotentiaires protestants et choisit Jacques *de Montrond, gentilhomme dauphinois, d'un grand murite, réfugié à Lausanne. Deux pasteurs devaient faire Iti voyage de Lausanne pour s'entendre avec lui, Redonna;! du Languedoc et Peirot, du Vivarais. Montrond écrivit à Defferre pour lui demander de venir lui-même si Redonnel était empêché. Defferre communiqua cette lettre à Rabaut et à Fléchier, et ils conclurent qu'à défaut de Redonnel , Defferre pourrait partir. Rabaut disait à Court en lui transmettant ces renseignements : a Jl* suis fort étroitement lié avec M. Defferre, je le suis aussi avec M. Fléchier; » et, faisant allusion aux préventions dont on avait semé l'esprit de ces deux pasteurs, il ajoutait : « Merveille! M. Defferre me charité de vous saluer de sa part. J'oubliais M. Fléchier qui en fait de même (2). »

C'est ainsi que Molines, dont l'influence grandit tous

(i) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à Court, t. I, p. t^: (2) Ibid., t. II, p. 8.

les jours, est directement mêlé aux affaires de T Eglise. Les pflsteurs font appel à ses lumières; sa prédication ttitire les foules; un bel avenir lui est promis, lorsqu'un évC'nement se produit qui transforme le cours de sa vie ei entraîne pour lui les plus terribles conséquences.

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