‹ Trois prédicateurs sous la croix au dix-huitième siècleChapitre 11 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mariage secret de Molines. — Le chevalier de Pontual. — Le traître Puechmille. — Molines est arrêté à Marsillargues. — Son interrogatoire dans la citadelle de Montpellier. — Pradel le visite dans sa prison. — Il abjure entre les mains de l'cvùque. — Lettres indignées de Pradel et de Court. — Le chanoine Morel. — Lettre du curé Ricard à Rabaut. — Cantique sur la conversion de Molines.

Molines visitait souvent Marsillargues , petite ville située non loin d'Aigues-Mortes, qui compte encore un grand nombre de protestants. Il y fit la connaissance d'une dame pieuse, Madeleine Pilet, veuve du capitaine d'infanterie de Saint-Sens. Son mari , qui avait servi dans le régiment du marquis de Calvisson, était moEt en 17?") , dans les guerres d'Italie, lui laissant une fille de huit ans. Elle avait dès lors vécu dans la retraite et s'était consacrée à l'éducation de son enfant. C'était une personne d'âge mûr (i), ayant une certaine aisance, intelligente et cultivée. Très attachée à la Réforme, elle s'intéressait à l'œuvre difficile des pasteurs du Désert, toujours sûrs de trouver un accueil compressé sous son toit. Molines s'éprit d'affection pour

(i) Elle avait 47 ans, lors de son arrestation, en 1752.

elle et, quoiqu'elle eût quatorze ans de plus que lui, il eut ie tort de la rechercher en mariage; elle, la faiblesse d'y consentir. Il semble toutefois que cette union resta secrète pour ses paroissiens, si elle fut connue de ses collègues. Remontait-elle à 1748, lorsque le synode, réuni le 1°*" mai de cette année, décida qu'il jouirait de la même pension que ses collègues mariés, c'est-à-dire de 450 livres? Quoi qu'il en soJÈ , ses visites à Marsillargues devinrent dès lors plus fréquentes, et peut-être la vie nouvelle qui commençait pour lui endormit-elle sa vigilance. En tout cas, le traître Puechmille avait eu vent de ce mariage, et, dans la liste qu'il dressa, vers 1751, des personnes qui tenaient de près aux pasteurs du Désert et qu'il conseille d arrêter, on lit cette indication : « A Marsillargues, Madame de Sensens, veuve, femme de Fléchier, ministre (i). »

L'année 1752 , qui devait être si funeste à Molines, s'ouvrit pour lui" sous de fâcheux auspices. Le 9 janvier, il avait convoqué une assemblée près de Vauvert; elle fut dispersée par des soldats venus de Générac. Les protestants surpris saisirent des pierres; l'un d'eux coucha même en joue l'officier, et Ton eut de^ craintes sérieuses pour quatre fidèles qui furent arrêtés. Molines lui-même n'échappa qu'à grand'peineaux soldats. Ce fut pour tomber dans leurs mains quelques semaines après. Un ennemi juré des protestants, le chevalier de Pontual, Breton d'origine, un démon , comme l'appelle Court (2), commandait le détachement du Cailar. Quand Saint-Priest remplaça

(i) Bulletin, t. VII, p. 465.

{2) BuUeUn, t. XXXV, p. 293. Il le nomme à tort Pontuan.

Lenain, au commencement de 1751 , il courut à Montpellier prendre ses instructions. Le nouvel intendant voulait contraindre les protestants à faire rebaptiser leurs enfants et à recevoir la bénédiction nuptiale à Téglise. Le chevalier, entrant avec ardeur dans ses • vues, fait publier, à son de trompe, que les récalcitrants seront punis du cachot. Il menace les malades de les traîner en prison, met le pistolet à la gorge de ceux qui font mine de lui résister, porte de force quatrevingts enfants à Téglise. Il crie dans les rues : « Je périrai moi-même ou je perdrai les huguenots! » Des jeunes mariés, qu'il a fait enfermer dans les forts de Nîmes ou de Brescou, se décident à commencer, le 4 février 1752, les épreuves exigées qui durent quinze jours. D'autres, au nombre de cinquante, pour échapper aux violences de cet énergumène, se réfugient dans un bois de la Vaunage. Ils y reçurent, le 8 février, la visite des pasteurs Clément, Paul Rabaut et Pradel, dont les paroles affectueuses les réconfortèrent, a Sur les demandes que nous leur fîmes, » écrit Pradel, « de nous déclarer la véritable cause de leur fuite , ils nous répondirent que M. de Pontual,non content de les avoir forcés à faire rebaptiser leurs enfants, en portant le bout du pistolet sur la gorge des uns, en traînant les autres en prison, en les maltraitant ou menaçant tous , par le ministère de ses dragons qu'il envoyait jusqu'au nombre de dix dans certaines maisons, avait protesté qu'il se perdrait lui-même ou qu'il perdrait les huguenots. » Il avait décidé que tous les mariages célébrés au Désert seraient bénis de nouveau par les * prêtres et que les conjoints commenceraient par se rendre à la messe dès le lendemain. Voyant cela, ils avaient cru devoir éviter le péril qui menaçait leur

Il6 MOLINES DIT FLÉCHIER.

corps et leur àme , et fuir la persécution, selon Tordre de Jésus-Christ. « Là-dessus, » continue Pradel, « nous leur adressâmes quelques paroles de consolation; nous les exhortâmes à persévérer dans le bien, et nous leur adressâmes une lettre qu'ils ont dû faire partir tout de suite à l'adresse de monseigneur l'intendant (i). » Mais, dès le 20 février, Pontual proposait à ce dernier de saisir leurs biens , et le 26 il faisait emporter leurs meubles. Dix jours après, il couronnait ses exploits en arrêtant Molines.

Depuis longtemps Puechmille, le « bon et fidèle espion » de l'intendant, le suivait à la piste, alléché par les 3000 livres qui devaient payer sa trahison. Le chevalier de Pontual, averti par le traître que le pasteur est rentré à Marsillargues, le vendredi soir, 17 mars, dépèche un maréchal des logis, avec six dragons déguisés, pour surveiller la maison de M""® de Saint-Sens. Il la fait cerner à minuit, par vingt autres cavaliers, pendant que sa compagnie, renforcée de celles d'Aimargues et de Vauvert, investit Marsillargues. Le piétinement des chevaux et le cliquetis des armes ont vite répandu l'alarme dans le bourg. Les soldats frappent à la porte de M"* de Saint-Sens et de sa fille qui, de leur fenêtre, crient au feu, appellent au secours et demandent aux soldats : « Que voulez-vous ? que venez-vous chercher? » Leur angoisse est extrême. Cependant Pontual, à qui elles refusent d'ouvrir, fait mander près de lui les deux consuls Lugardon et Dautour. Mais ceux-ci ne s'empressent pas de satisfaire le terrible capitaine qui compte déjà cette expédition noc-

(i) Lettre à Court du 10 février 1752. Communication de M. Ch. Pradel. — Voir aussi Bulletin, t. XLIV, p. 156 et suiv.

turne parmi ses plus beaux états de service. Anne de Saint-Sens, échevelée et à demi vêtue, descend pour ouvrir la porte^ quand elle voit qu'un serrurier s'apprête à la forcer. Pendant ce temps, Molines avait pénétré dans la maison voisine, habitée par un fabricant de bas, nommé Chabrand, s'était hissé comme il avait pu sur le toit (i) et s'était caché derrière une cheminée, n'ayant qu'un gilet sur le corps et qu'une jambe chaussée. Il resta là jusqu'à sept heures du matin qu'il fut trouvé dans sa niche « encore plus transi de froid que de frayeur. » « On le descendit à la rue ; on l'attacha au milieu de la place. On le garda là jusqu'au moment qu'un renfort composé d'autres dragons de Sommières et de Lunel fut venu pour l'escorter avec les premiers. On le fit monter sur un cheval fougueux qui le jeta par terre. Et enfin on l'emmena avec Madame, la fille de Madame et le voisin, droit à Montpellier (2). » L'escorte se composait de trois compagnies de dragons de la Ferronays et de cent soixantedouze soldats du régiment de Bigorre.

La citadelle avait reçu depuis quelques semaines François Bénézet. Il avait montré dans ses interrogatoires la plus grande fermeté, et l'on attendait d'un moment à l'autre son supplice. La douleur des protestants fut grande. C'était la première fois que, sous le règne de Louis XV, deux prédicateurs de l'Evangile étaient prisonniers en même temps, et bien des prières montèrent vers Dieu en leur faveur.

(i) Il avait fait une ouverture dans le toit, au moyen d'une serpe et d'une broche; deux lampes de fer l'éclairaient.

(2) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à Courte t. II, p. 188. Lettre de Pradel du 20 mars 1752.

Il8 MOLINES DIT FLÉCHIER.

Molines fut interrogé le soir même par le subdélégué. On avait trouvé sur lui le sermon que nous avons analysé. Molines répondit qu'il Tavait composé dans sa jeunesse, lorsqu'il entra dans le Désert, mais qu'il ne l'avait jamais prêché. Le surlendemain, il comparut encore, avec ses compagnons de captivité, devant Louis Coulomb, le subdélégué de l'intendant. L'attitude du pasteur fut très ferme. Il promit de dire la vérité sur tout ce qui l'intéressait personnellement et que sa conscience lui permettrait de révéler. Il reconnut qu'il avait rempli toutes les^ fonctions du saint ministère. D'ailleurs , les quatre cahiers de sermons trouvés sur lui auraient suffi pour le prouver au besoin. Il était aussi nanti de plusieurs volumes protestants, tels que le Vrai communiant^ le Traité de la paix de Vâme, la Morale de VEpangile (i); mais il ajouta qu'il ne croyait pas que la prohibition des assemblées fût juste, attendu qu'elles étaient principalement tenues pour le maintien de l'ordre et que toutes ses prédications se résumaient dans ces mots : Craigne:{ Dieu; honore:{le roi. Il reconnut que, lors de son arrestation, il était sans habits, caché derrière une cheminée, et qu'il essayait de fuir pour éviter le sort réservé aux pasteurs du Désert. Mais -il refusa de répondre quand on lui demanda s'il était marié avec M™® de Saint-Sens et ne voulut rien dire qui pût la compromettre. Cette dernière, qui fut confrontée le 22 avec lui, ainsi que sa fille et Chabrand, nia, contre toute évidence, de le connaître et de l'avoir reçu sous son toit. On avait trouvé sur elle un psautier

(i) Il avait aussi un étui d'argent, contenant un porte-crayon armorié à l'un des bouts, et représentant une main tendue et percée, surmontée d'une couronne.

et hs Sermons sur divers textes de l Ecriture, du professeur Antoine Maurice, de Genève.

Les prêtres ne tardèrent pas à venir discuter avec le prisonnier. Tout d'abord , il fit preuve d'une grande fermeté : « J'oubliais de vous dire, > écrivait Rabaut à Court, « que notre cher confesseur fait beaucoup parler de son esprit et de ses lumières. Les papistes affectent de publier qu'il changera de religion ; mais il y en a d'autres qui disent que le contraire risque fort d'arriver, c'est-à-dire que quelques-uns, qui parlent controverse avec lui, frappés de la force de ses raisons, ouvriront peut-être entièrement les yeux. Je ne compte pas trop sur ce qu'on dit que son jugement sera suspendu, jusqu'à l'arrivée de M. de Richelieu (i). » De son c6té, Court écrivait à Royer, pasteur de l'église wallonne de la Haye (2) : « M. Fléchier édifie tout le monde, et il étonne, par ses réponses, et ses juges et les curieux qui s'empressent à le visiter dans son cachot. C'est là aussi que, comme une victime dévouée à la mort, il n'attend plus que le moment devoir avec joie son sang servir d'aspersion sur le sacrifice et l'offrande de la foi des troupeaux qui firent l'objet de ses soins (3). »

(1) Ch. Dardier, ouvrage cité, t. II, p. 197.

(2) Jean Royer, chapelain de l'ambassade des Etats généraux au congrès de Soissons, en 1728, était appelé, le 24 août 1728, à Leeuwarden, et y était installé, le 20 mars 1729, comme second pasteur. Nommé le 20 mars 1751 à la Haye, il y fut installé le 24 juin suivant, prit son éméritat en décembre 1779, après cinquante ans de ministère, et mourut le 26 août 178J. Il était secrétaire d'un comité qui s'occupait activement des églises du Désert.

(^) Lettre de Court à Royer, du 12 avril 1752. Communication de M. le pasteur J.-J. Mounier, d'Amsterdam.

Malheureusement, ces bonnes dispositions ne tinrent pas. Le 24 mars, six jours seulement après la capture de notre pasteur, Bénézet fut condamné à mort, et Texécution suivit trois jours après. Molines put assister de sa prison aux funèbres préparatifs. Il entendit les pas iourds des sentinelles et des bourreaux dans la cour de la citadelle, et le roulement des tambours quand le généreux martyr prit le chemin de la potence. Molines le connaissait. Leurs femmes étaient toutes deux de Marsillargues et ils s'étaient rencontrés plus d'une fois dans cette ville. La fidélité de Bénézet, moins instruit que lui et qui n'était encore qu'étudiant, aurait dû lui inspirer une sainte jalousie , et l'encourager à combattre à son tour, jusqu'à la fin, le bon combat de la foi. Ce fut le contraire qui arriva. La perspective de la potence effraya-t-elle Molines, ou l'affection très vive qu'il avait pour sa compagne le rattacha-t-elle à la vie ? Quoi qu'il en soit, les prêtres qui le visitaient ne tardèrent pas à concevoir de sérieuses espérances. Ses répliques étaient moins vives, sa défense plus embarrassée, et les catholiques manifestaient l'espoir de le voir rentrer dans le giron de l'Eglise. Un des pasteurs les plus courageux du Désert, Pradel dit Vernezobre, le collègue et l'ami de Molines, craignant que sa fermeté ne fût ébranlée, conçut le périlleux dessein d'aller relever son courage. Il emprunte l'uniforme d'un officier de ses amis, et, à la faveur de ce déguisement, s'introduit dans la citadelle et demande à parler au prisonnier. Il jouait sa vie, car son signalement était bien connu. Mais il était coutumier de ces actes de courage. La même année, il eut la hardiesse de se rendre chez le curé de Gallargues, l'un des ennemis les plus acharnés des réformés, qui rebaptisait de force leurs enfants, et, après avoir décliné son

nom, il lui reprocha ses impiétés sacrilèges et le menaça, s'il continuait) du ressentiment de ses coreligionnaires. Molines , en le voyant , fut profondément ému et reconnaissant. Pradel lui dit la tristesse profonde avec laquelle les églises avaient appris son arrestation. Il l'encouragea à marcher sur les traces de Bénézet, de Désubas, de Roussel, de tous ceux qui avaient donné joyeusement leur vie pour l'Evangile. Les deux pasteurs prièrent ensemble , et Pradel se retira avec la conviction que Molines ne fléchirait pas (i).

La cour avait appris, coup sur coup, avec une joie non dissimulée, l'arrestation de deux prédicateurs du Désert. « Sa Majesté, » écrivait le jo mars Saint-Florentin à l'intendant, « m'a témoigné être fort satisfaite des mesures que vous et M. de Moncan avez prises pour y parvenir. Je suis persuadé que les protestants voient, avec consternation, deux de leurs ministres arrêtés presque en même temps; et, s'il est possible d'en arrêter encore quelqu'un, les autres ministres pourront encore prendre la fuite (2). • Mais la joie de Saint-Florentin fut plus grande encore lorsqu'il apprit, quelques jours après, que Molines prêtait une oreille attentive aux convertisseurs. Une rétractation aux approches de la mort était chose rare dans les annales de la Réforme ())• Il s'empressa d'écrire à l'intendant : « A, l'égard du ministre Fléchier, Sa Majesté s'en rapporte à votre

(i) Voir Encyclopédie des sciences religieuses , t. XII, art. Vézenobre.

(2) Ch. Coquerel, Histoire des Eglises du Désert^ t. II, p. 55.

(5) a La conversion de Mazelet (un compagnon d'œuvre d'Antoine Court) à rheure de sa mort, écrivait en 1725 l'intendant Bernage au cardinal Dubois, est regardée comme un événement bien surprenant, car il n'y en a presque point d'exemple. »

jugement sur ses dispositions, et elle vous permet de différer sa condamnation, durant le temps qui vous paraîtra nécessaire pour les éclairer solidement et pour en profiter, s'il est possible. »

Les bonnes dispositions du prisonnier s'affirmèrent. Il voulait avant tout échappera la potence : « Lorsque i'ijssurance expresse d-avoir la vie pour récompense de sa conversion fut arrivée, » dit le professeur de Roches, il [1 se soumit à tout et passa par tous les grades avec une dévotion admirable. » Molines n'élevait aucune objection sérieuse contre les arguments des convertisseurs, en même temps qu'il leur donnait les marques de la plus sincère contrition. Il avait demandé au curé de Nôtre-Dame, Ricard, un crucifix qu'il plaça près de lui dans sa prison. Il se confessa le 22 avril ; le lendemain, il entendit la messe d'une manière édifiante, et de nouveau le 25. Enfin, il abjura, le dimanche 30 avril, dans la chapelle de la citadelle, entre les mains de l'évêque de Montpellier, en présence d'un certain nombre de protestants des Cévennes et de la Vannage qui ne pouvaient contenir leur indignation. Il prononça sa profession de foi, disent les relations catholiques, « avec toute la décence et la fermeté qu'on pouvait désirer, » et entendit ensuite la messe du prélat. Le lendemain, il reçut le sacrement de confirmation.

C'est ainsi que la périlleuse intervention de Pradel n'avait produit aucun résultat. Aussi donna-t-il carrière à son indignation dans une lettre à Court : « L'exécrable Molines vient de mettre le comble à son impie prévaricaïîon et à sa noire infidélité. Dimanche dernier, on vit ce malheureux, à genoux au pied d'un autel, et en pré- S2ncc de Tévèque de Montpellier, qui devait célébrer une grande messe en sa faveur, ayant à ses côtés les

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pères Goût et Senaud, jésuites, dont l'un lui dictait les réponses aux questions qui lui furent faites, et l'autre essuyait les eaux qui coulaient de sa bouche infâme. On Tentendit prononcer Credo ^ à la fin de chaque article que le président de rassemblée lui proposa, et lire encore le formulaire d'abjuration dressé pour lui et accommodé à son état, pendant que le grand curé, tenant un petit livre à la main, priait à voix basse devant lui. Quand cette affreuse tragédie fut finie, il sortit de Téglise (i), » Il rencontra un homme d'affaires de M. de Calvisson , nommé Delmas : « Allez, » lui dit-il , « assurer les personnes de Marsillargues que je suis réellement catholique, apostolique et romain; que j'ai fait cette signalée abjuration à M. Ricard, qui m'a fait connaître les erreurs de la religion que je professais; que j'invite ceux qui voudront connaître le vrai chemin de venir à lui, qu'il les éclairera, et que le seul regret que j'aie et dont je demande pardon à Dieu, c'est d'avoir prêché l'hérésie au Désert. »

« Vous sentez mieux que je ne saurais l'exprimer, » disait Court à Chiron , dans la lettre qui nous fournit ces détails, « l'horreur qu'excitent chez moi des expressions qui ne sauraient être le fruit de la conviction et qui découvrent si parfaitement la bassesse, dirai-je, la noirceur de l'âme qui les a conçues et qui a eu la force de les énoncer. Nous ne nous étonnons que d'une chose, c'est qu'il ait été agrégé au saint ministère, et qu'il n'en ait pas été expulsé depuis longtemps... Le triomphe du catholique et le scandale que vient de produire cette chute n'en seront pas moins grands, mais les regrets en seront moins vifs. On écrit

(i)Ch. Dardier, ouvrage cité, t. II, p. 185 ; lettre du $ mai 17 p.

de ce côté-là que Fléchier est un abominable , un monstre d'enfer, un Judas qui a trahi son Sauveur et renié son Dieu. Que de sujets de larmes (i)! »

Quelques jours après, le 12 mai, Paul Rabaut, ignorant que Pradel eût renseigné leur ami commun , écrivait à ce dernier : « Le bruit qui courait sur le compte du sieur Fléchier ne s'est trouvé que trop véritable. Oui , il a fait naufrage quant à la foi , sans doute parce qu'on lui a promis la vie; et, comme les lettres de grâce qu'il attendait ne viennent point, on assure qu'il a donné quelques marques de repentir, et Ton ajoute qu'il sera exécuté (peut-être même l'est-il déjà) dans la citadelle, sans autres témoins que les soldats. Je vous donne son apostasie- comme un fait certain dont il n'y a plus lieu de douter. Plusieurs de mes amis l'ont vu à la messe et ont été témoins de son abjuration (2). B

Le clergé triomphait. Le chanoine syndic, Morel, envoya, le ji mai, à un « très cher père » dont il se dit le fils le plus soumis, la relation de ce qu'il appelle *r un des plus grands miracles qui se soient faits de nos jours dans l'ordre de la grâce. » — « C'est la conversion d'un fameux ministre protestant, nommé Molines, qui, par son savoir et son éloquence, avait mérité le nom de Fléchier. Il fut pris, il y a environ deux mois, à Marsillargues, au sortir d'un synode où il présidait, et où il avait prononcé un discours contre la tyrannie de TEglise romaine sur les esprits. C'est un parfait honnête homme, de l'aveu même des protestants; et nous ne doutons pas que ses vertus morales ne lui

(1) Lettre du 7 mai 1752. Papiers Chiron.

{2} Ch» Dûrdier, ouvrage cité, t. II, p. 202.

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aient attiré la grâce de sa conversion. Le Seigneur s'est servi de M. Ricard, curé de Notre-Dame, pour opérer cette conversion. Ce ministre a avoué qu'il ne s'était engagé à des conférences avec ce curé , en présence de notre évêque et de deux jésuites, que parce qu'il avait toujours souhaité entrer en dispute avec un catholique instruit. Il s'était même flatté d'embarrasser M. Ricard; mais le Seigneur en a disposé tout autrement. Sa conversion en opère tous les jours des plus éclatantes. Tous les dimanches il y a des abjurations , entre les mains de notre évêque, faites par des protestants que M. Molines a lui-même convertis à TEgiise catholique. Pour cela , on laisse entrer dans sa prison tous les protestants qui demandent à le voir. Le grand bien qu'il opère fait souhaiter aux catholiques qu'il obtienne sa grâce de la cour. Notre évêque a écrit pour cela à son insu , car il demande en grâce qu'on abrège son agonie. Parmi les protestants de marque qui ont suivi son exemple, nous remarquons un riche négociant , nommé M. Gaussen, qui, par le conseil de M. Molines, s'est imposé pour trois ans la pénitence de suivre le saint viatique, un cierge à la main. M'"^ de Benoît, un médecin et un marchand de liqueur nous donnent le même exemple. Ce fameux ministre a dit à notre évêque une chose remarquable : c'est que, de plus de mille protestants qu'il a exhortés au lit de mort , il n'en a pas trouvé un seul qui n'ait douté au sujet de leur séparation de la communion romaine , et qu'il ne fût obligé de rassurer à ce sujet (i). »

(i) Lettre de M, Molines dit Fléchier^ autrefois ministre protestant, à un de ses amis, du 20 mai 17 J 2, avec son abjuration falU dans la citadelle d^ Montpellier ^ le ^o ami précédent^ et une idirc

Cette lettre provoque bien des remarques. L'histoire de la prédication synodale que Molines aurait prononcée, peu de temps avant qu'on l'arrêtât, est une pure invention. Le langage qu*on lui fait tenir à Tévêque sur la préoccupation des protestants au lit de mort est bien étrange, pour ne pas dire entièrement faux. Comme s'ils s'inquiétaient alors de leur séparation d'avec Rome , et comme si leur unique préoccupation, à l'heure suprême, n'était pas de se préparer à la rencontre de leur Dieu ! Quant aux conversions qu'aurait provoquées celle de Molines, il serait indispensable, si elles sont vraies, de connaître, pour les apprécier à leur valeur, les personnes dont il s'agit et les mobiles qui les dirigèrent.

Le clergé n'en conçut pas moins les plus grandes espérances. La facilité de cette conquête semblait en présager de plus grandes. Le même jour, comme si les deux prêtres s'étaient donné le mot , Ricard , curé de Notre-Dame, écrivait à l'intendant : « Le procureur du sénéchal de Nîmes, qui demanda la permission de voir le sieur Fléchier, fut si touché des raisons qui avaient engagé son ancien ministre à se faire catholique, que j'ai lieu d'espérer qu'il suivra son exemple. Il s'est chargé de rendre, en mains propres, une lettre très pressante que j'ai écrite â Paul Rabaut pour rengager à conférer avec moi sur la religion. J'offre à ce prédicarit toutes les sûretés qu'il voudra demander pour en venir à cette conférence. Je tâche de l'y engager par bien des motifs. S'il s'y refuse, son refus même

d'un chanoine de Montpellier sur ladite abjuration, du 50 mai 1752. A Paris, chez P. Prault, quay de Gèvres, au Paradis, MDCCLil, jiveç uppcobation et permission. In- 12 de 26 pages, p. 2J-26.

fera un très bon effet, parce qu*il achèvera de convaincre le procureur que les ministres de sa religion se défient de la bonté de leur cause ,^ puisqu'ils n'osent pas la défendre. S'il accepte ma proposition et qu'il veuille s'éclairer de bonne foi, j'espère que le Seigneur lui fera connaître la vérité et lui donnera la force de l'embrasser. Dans ce cas, il m'a semblé que je .vois déjà nos filets se remplir et les protestants rentrer en foule dans le sein de l'Eglise. Ceux que la conversion de Fléchier a déjà ébranlés ne pourraient plus tenir contre celle de Rabaut. Celle-ci ne leur serait point suspecte. Il n'y aurait pas moyen de l'attribuer à la crainte de la mort et à d'autres motifs humains. De quelle façon que cette affaire tourne , j'aurai l'honneur de vous rendre compte de tout (i). »

D'autres soins réclamaient Rabaut, et le curé de Notre-Dame put triompher à Taise de son silence. Le clergé, voulant profiter jusqu'au bout de sa victoire, eut l'idée fort habile de composer un cantique qui, glorifiant la conversion de Molines et l'Eglise catholique qui Pavait opérée, pût ramener dans son giron beaucoup d'autres enfants prodigues. Ce cantique, qui respire le plus pur esprit jésuitique , met les strophes suivantes dans la bouche du ministre apostat :

(i) On peut citer, parmi les personnes que la conversion de Fléchier ramena dans TEglise romaine, Catherine Tissier, dont le père était mort dans la communion réformée et dont la mère et la sœur y restèrent. Touchée, prétendait-elle, de la conversion du ministre Fléchier et convaincue par les conférences du curé Ricard, elle abjura. Quand elle se maria avec le bouchonnier Jacques Jourdan, ses nouveaux coreligionnaires demandèrent pour elle une dot de joo livres. Saint-Florentin, par une lettre de Versailles du i8 février 175?, lui en alloua 250 (Arch. de l'Hérault,. C. 246}.

Mes chers auditeurs du Désert, Quittez ce chemin qui vous perd.

J*ai reconnu qu'il m'égara.

Alléluia I

Apprenez que, toutes les fois Que j'y fis entendre ma voix, L'erreur par ma bouche parla.

Alléluia I

La douleur de mon cœur contrit Vient de vous y avoir conduits.

En me suivant guérissez-la.

Alléluia!

Réunissez-vous à ce chef Qui des cieux a reçu les clefs, Et son Eglise chantera Alléluia !

Ce cantique, qui ne renferme pas moins de quarante strophes de môme farine (i), est accompagné de notes apologétiques dues à la plume des jésuites qui avaient opéré la conversion. Il provoqua d*un protestant inconnu cette riposte rimée, dont la verdeur toute huguenote contraste avec son ton doucereux :

Quiconque, dit Jésus, me renie sur la terre, Je le renierai au ciel devant mon Père.

Si tu voulais sortir de la religion, Fallait-il, misérable, accepter pension ?

Vers la fin, la diatribe s'adoucit, et le poète, qui prévoit un amendement, termine par ces conseils :

Ne prêche désormais que le pur Evangile Qui doit te procurer le ciel pour ton asile.

(i) On le trouvera à l'appendice.

Abandonne ta femme, quitte-la pour jamais ; Et n'aie d'autre pensée que de faire ta paix (i).

Mais ce n'est là qu'une simple escarmouche, La vraie bataille de plume va commencer.

(i) Cette pièce de vers, qui porte ce titre bizarre : Les Vœux de M. Fléchier et de son apostasie^ renferme dix-sept siroph^s et se trouve, ainsi que le cantique, dans les papiers Vielles^

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