CHAPITRE m
LUirc de M. Mutines à un de se$ amis. ^ Le comte de Saini- Priesl la ri^pand â profusion, — Remerciement des évoques» — L édition moniaïbanaise. — Réponse du professeur de Roches < — Lettre à FUchier de Martin de S au ma ne.
Les convertisseurs de Moliiies insistèrent pour qu'il fît connaître au public les motifs de son abjuration* Ils espéraient ainsi ramener de Terreur un grand nombre de ses anciens paroissiens. Mais ses convictions nouvelles étaient trop récentes, et il ignorait trop les procédés des controversistes catholiques pour réussir. Il essaya bien de rédî^^er quelques articles, « mais c'était un pur barbouillage, n dît le professeur de Roches, tf où ce qu'on y comprenait était si peu catholique, qu'il n'y avait pas moyen de s'y accommoder ([). »* On proposa à 1 evéque d aider le pauvre Fléchier; le prélat répondit que ce n'était pas son affaire. Les jésuites et le curé Ricard s'en excusèrent de même sous divers prétextes. Dans cet embarras, on s^adressa au grand vicaire, M. Lenoir, qui composa la lettre que le prisonnier se contenta de signer. Le même grand
(i) Réponsû au sicut Jean Molines. Avertissement ^ p. xi,
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vicaire travailla ensuite à la profession de foi. « Lei seule lumière de la vérité, » fait-il dire à Fléchier dans une lettre qu'on suppose écrite à Tun de ses amis , m*a conduit au pied des autels; sa force m'a ramené dans le sein de l'Eglise, et mon changement a été la suite d'une prière fervente et assidue, et d'un examen sérieux, dans lequel j'ai reconnu la fausseté de la religion dont j'étais le ministre , et la vérité de celle que j'ai eu le bonheur d'embrasser. Il faudrait, sans doute, que je fusse le dernier des scélérats pour avoir sacrifié mon salut éternel à quelques jours d'une vie passagère. Je ne l'estime pas assez pour Tacheter au prix de mon âme; et je suis, par la grâce de Dieu, dans la disposition de la donner pour le salut de mes frères, si ce témoignage doit achever de les convaincre de la sincérité de ma conversion. »
Puis, faisant allusion au bruit, répandu dans le public, que la crainte de la mort lui avait troublé l'esprit^ il ajoute : « Les personnes qui ont été à portée de me voir et de me parler dans ma prison ont aisément reconnu la fausseté de ces bruits, et j'ai cru , ne pouvant pas espérer de me rapprocher de vous, devoir vous mettre en état d'en porter le même jugement, en vous rendant compte des motifs de mon changement. Je vais vous dire en peu de mots, devant Dieu et devant JésuSrChrist, qui doit nous juger, ce qui m'a le plus touché dans les conférences que j'ai eues sur la religion. »
Tout d'abord il critique la méthode des réformateurs , et prétend qu'il est impossible aux ignorants de fonder leur foi sur un examen personnel des Ecriturijt^. Ce moyen est dangereux pour les savants eux-mêmes qui ne veulent d'-autre guide que leur esprit particulier,
sujet, comme celui des autres hommes, aux illusions et aux méprises. D'ailleurs , cet examen, que les protestants prétendent si aisé, n'est-il pas la chose du monde la plus difficile ? Qui l'a jamais fait avec toute l'application qu'il exige ? N*est-on pas protestant par tradition de famille avant de l'être par examen? Il n'y a donc qu'une voie sûre , celle de l'autorité , qui se résume dans l'infaillibilité de l'Eglise catholique. Sans elle la foi n'est plus une certitude , mais une simple opinion. C'est elle qui détermine le vrai sens de l'Ecriture, qui prévient les schismes , fruits de la diversité des sentiments et des esprits. « On me fît remarquer, » ajoute Molines, c que l'Ecriture étant une loi muette sur laquelle roulent les différends qui divisent les chrétiens, elle ne peut point en être le juge ; qu'il doit, par conséquent, y avoir dans l'Eglise un tribunal qui détermine ces différends , des juges interprètes de cette loi qui en fixent le sens par un jugement infaillible, comme il y a, dans un Etat bien policé, des magistrats qui prononcent des arrêts et qui expliquent les lois avec une autorité souveraine. » Et il conclut : « Seule l'Eglise catholique , apostolique et romaine réunit tous les caractères que le symbole attribue à l'épouse de Jésus-Christ. Fixez sur elle vos regards , et vous la verrez une dans sa foi , sainte dans sa morale , universelle dans son étendue, perpétuelle dans sa durée. Ces caractères distinctifs, je vous défie de les trouver dans toute autre communion. Que trouvez-vous hors de son sein? Une Ecriture sans témoignage, une foi sans fondement, une chaire sans autorité, un ministère sans succession , des ministres sans caractère , des pasteurs sans mission, d
Cette lettre est suivie de l'abjuration et de la profes-
MOLINES DIT FLÉCHIER. l}}
sion de foi de Molines, qu'il avait faites publiquement, dans la chapelle de la citadelle, le 30 avril précédent, et qu'il disait extraites des ouvrages.de Fénelon. Il y déclare qu'il est décidé à vivre et à mourir dans le st;in de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, parce qu'à ses yeux cette Eglise est l'unique épouse de Jésus-Christ, contre laquelle ne sauraient prévaloir les portés de l'enfer, qu'elle seule a le droit d'interpréter les saints livres, et qu'elle est soumise à un chef visi' ble, le successeur de saint Pierre, le centre de Tunité catholique. Quant aux abus qui peuvent s'y être glissés, ils ne sauraient, en aucun cas, nous autoriser à nous séparer d'elle. « Il fallait, dit Molines, demeurer en esprit de paix et de charité dans le sein de Tancienne Eglise pour lui aider à faire une réforme modérée. La réforme la plus pressée est celle de corriger la présomption des réformateurs, qui veulent être les juges de l'Ecriture par leur propre sens, pour corrî^^er tout à leur mode. Pour moi, je ne veux me mêler que de la réforme de ma personne, pour m'humilier et me corriger de m^s défauts. Je laisse à TEglise le soin de réformer les abus dont je ne suis pas responsable. ^ La présence réelle, la messe, la communion sous une seule espèce pour les simples fidèles, les sacrements de l'Eglise, la prière pour les morts, la vénération des reliques et des images, les indulgences, forment autant d'articles séparés auxquels Molines déclare souscrire pleinement ; puis il termine par ces paroles : a Je promets de suivre, avec une vraie soumission de cœur, toutes les décisions que cette Eglise a faites et qu'elle pourra faire pour la conservation du dépôt de la foi. Ainsi Dieu me soit en aide et les sainis Evangiles ! »
Tel est le résumé de ce factum qui reçut la plus grande publicité (i). On le fit vendre à la foire de Beaucal re pour mortifier les protestants étrangers qui s'y trouvaient en grand nombre. On Fenvoya hors de la frontière comme un monument de la victoire décisive qu'on croyait avoir remportée sur ceux du royaume par ïa défaite d'un de leurs ministres. Mais ce fut surtout en France qu'on le répandit. Le comte de Saint- Priest en fit une abondante distribution aux ministres, aux intendants, aux subdélégués, aux évèques. Il en envoya vingt-quatre exemplaires au R. P. Pérussaud. Ce dernier avait écrit au P. Senaud « que la reine avait paru touchée de l'abjuration » et qu'il voulait les les placer à Versailles. Les évèques du Languedoc en reçurent chacun deux exemplaires avec ces lignes de Saint-Priest : « J'en adresse en même temps un plus grand nombre à mon substitut pour répandre dans votre diocèse. » Bientôt les remerciements affluent. Les évêque de Mende, de Béziers, de Nîmes, du Puy envoient leurs félicitations à l'heureux intendant. Celui d'Agde les fera répandre à Montagnac et à Villemagne, les endroits les plus gâtés de son diocèse. L'archevêque d'AIbi se demande timidement, et en fort mauvais style, si le retour de Molines dans le giron de l'Eglise ne doit pas être suivi de son acquittement : a La religion chrétienne et romaine abhorre l'effusion du sang humain. La politique en force quelquefois de répandre
(i) Voici le titre de la première édition : Lettre de M. Molines, ditFl^cliier^ autrefois ministre protestant^ à un de ses amis. A Montpellier, de l'imprimerie d'Augustin-François Rochard, seul imprimeur du Roy, 1752, in 4° de 15 pages. — M. Charles Pradel, de Puylaurens, en possède un exemplaire in-4*' de 11 pages, sans Ueu ni date.
celui des perturbateurs du repos public , mais la circonstance de la conversion du ministre Fléchier pourrait peut-être permettre cette exception. »
C'est Tévêque de Montauban qui se montre le plus enthousiaste, et pendant que l'intendant de cette ville, Lescalopier, écrit à son collègue de Montpellier : « L'abjuration du ministre Fléchier, dont vous avez bien voulu m'envoyer deux exemplaires, est lue ici avec avidité. Elle édifie les catholiques et elle est très propre à fructifier parmi ce qu'il y aura de sensé chez les prétendus réformés. On l'imprime ici pour la répandre dans la généralité (i) ; » le prélat tient à l'intendant le
(i) Lettre du 17 juin. — Cette réimpression se trouve à la Bibliothèque publique de Montauban. Elle porte ce titre : Lettre^ abjuration et profession de foi de M. Molines^ ci-demnt ministre de la R, P. R. A. Montauban, chez Jean-François Teulières, imprimeur du Roy et de l'Académie, MDCCLII, avec permission, in-i8, 52 pages. » — Voici le curieux avertissement du libraire : « M. Molines, ci-devant ministre de la Religion prétendue réformée, a été trop fameux et trop accrédité parmi les protestants du Bas-Languedoc pour que sa conversion n'ait pas fait sur eux une impression vive et frappante. C'est le fruit des lumières et du zèle infatigable de M. l'évêque de Montpellier, de M. Ricard, curé de l'église de Notre-Dame, de la même ville, et des révérends Pères Senaud et Goût, de la Compagnie de Jésus. La lettre et la profession de foi de M. Moliîies, qu'on a déjà publiées à Montpellier et à Toulouse, sont, à tous égards, très dignes de l'empressement du public. J'ai cru qu'il importait au bien de la Religion et de l'Etat de répandre incessamment ces deux pièces dans un pays où les déplorables erreurs de Calvin ne sont pas encore tout à fait éteintes. Je me flatte qu'on sera content de cette petite édition. Elle joint à la beauté des caractères et du papier l'avantage d'être plus correcte que l'édition même de Montpellier, faite sous les yeux de l'auteur. Je l'ai travaillée avec autant de goût que de soin. L'art que je professe
langage de Bossuet à Louis XIY : « Vous êtes Tévèque extérieur de cette province, comme les Pères du concile de Nicée le disaient de Tempereur Constantin pour tout l'empire, a
Le comte d'Argenson, plus clairvoyant, exprime quelques doutes sur la persévérance du nouveau converti. Il répond de Compiègne, le 9 juillet : « L'éclat d'une pareille conversion ne peut que faire une forte impression sur les religionnaires. Mais on ne peut espérer qu'elle fasse beaucoup de prosélytes qu'autant que la suite justifiera qu'elle soit bien sincère ; » et l'évoque de Montpellier, moins confiant que ses collègues, craint fort qu'une pareille publication ne serve de rien. « Cet écrit, » disait-il, « devrait faire bien de l'impression sur nos protestants ; mais ils sont si prévenus, si opiniâtres qu'on aura même de la peine de leur en faire prendre lecture. » L'évèque avait raison. Toutefois les protestants ne pouvaient se taire. Leurs adversaires avaient triomphé, quelques années auparavant, quand ils avaient laissé sans réponse un mandement de l'évèque de Marseille dirigé contre la réformation. Ils avaient, plus récemment encore, interprété défavorablement le silence de Jacob Vernet, professeur à Genève. Ce dernier avait un frère sans instruction, nommé François, que les jésuites d'Avignon avaient converti. Ses maîtres, le transformant tout à coup en savant controversiste, lui dictèrent, de 1740 à 1742, trois lettres à son frère qui forment chacune un volume in-i2, d'environ deux cents pages. Le pasteur genevois, qui ne craignait pas de se mesurer avec Vol-
ne devrait être jamais employé que pour la religion, les sciences Cl la vertu. »
taire, ne fit pas aux controversistes catholiques l'honneur de les réfuter (i). De là leur facile triomphe. Mais ceux de Montpellier allaient trouver à qui parler. L'année qui suivit la conversion de Molines, parut un écrit dont Tavertissement contenait ces mots ; « Ce n*est point par démangeaison de controverser que l'on a travaillé à cet ouvrage. On n'a qu'à nous laisser en paix, nous y laisserons de bon cœur les autres. Les questions qui nous divisent d'avec l'Eglise romaine ont été si bien éclaircies que nous nous en rapportons volontiers à la bonne foi de toutes les personnes judicieuses, quant au parti qu'elles ont à prendre... Le sieur Fléchier aurait changé de religion, sans que nous eussions fait autre chose que le plaindre et prier Dieu pour lui, s'il fût demeuré dans le silence... Puisqu'on interprète si mal notre retenue, il est bon de montrer de temps en temps que nous ne sommes pas réduits à demeurer bouche close. »
Celui qui relevait ainsi le gant, sans doute à la prière des pasteurs du Désert, que les fatigues du ministère sous la croix préparaient mal aux travaux de cabinet, était François de Roches, d'une famille de réfugiés, que Sençbier ne craint pas d'appeler le Démosthène de la chaire. Né à Genève, dans les premières années du siècle, il avait eu pour maître Alphonse Turretini et, après avoir débuté dans la paroisse de Chêne, était devenu pasteur de la ville où son érudition et ses ta-
(i) Voir Eug. de Budé, Vie de Jacob Vernet^ p. 224 et suiv. -- Le pasteur Peirot, du Vivarais, nous apprend que le curé de Gluiras lisait ce livre de maison en maison, et disait que Jacob Vernet, ne pouvant rien répondre, suivrait bientôt l'exemple de son frère. Voir Eugène Arnaud, Histoire des protestants du Vipa- • raiSf t. II, p. iy8.
lents oratoires l'avaient désigné pour le rectorat. En 1 749, TAcadémie lui confia l'enseignement de la morale, et ses leçons attiraient au pied de sa chaire non seulement les étudiants, mais un grand nombre d'hommes instruits qui savaient apprécier la sûreté de sa méthode et l'étendue de ses connaissances. Ses manuscrits, conservés aux archives de la Compagnie de Genève, montrent le vif intérêt qu*il portait aux églises sous la croix.
De Roches fit paraître en 1753 sa réfutation (i). Il commence par mettre en doute que Molines soit l'auteur de la Lettre qui porte son nom ; car ce n'est pas une petite affaire de prendre, en moins de trente jours, une manière d'écrire si différente de celle qu'on a eue toute sa vie. De plus, lui, qui a toujours traité l'Ecriture Sainte avec un profond respect, en parle d'un ton de mépris qu'on pourrait à peine attendre d'un prosélyte de trente ans. Il ne saurait être manifestement l'auteur de ces pièces qui trahissent leur origine, et qu'il s'est contenté de signer. Comment croire d'ailleurs à la sincérité de sa conversion? C'est dans les fers qu'il a signé sa lettre et sa profession de foi : a On ne comprend pas comment ses convertisseurs lui ont laissé dater son abjuration de la Citadelle de Montpellier. Une citadelle ne fut jamais une école de lumières, ni un moyen de convaincre les gens de la vérité d'une religion. Toute rétractation qui part d'une main enchaînée
(i) Réponse au sieur Jean Motines^ dit Fiéchier^ ou Examen des motifs quHl a pubiié (sic) de son changement de religion, par Monsieur D. R. P. P. T. (De Roches, pasteur, professeur de théologie), à Villefranche (Genève), chez Pierre Chrétien. In-u, it^xiii-296 pages.
est si fort suspecte qu'on n'oserait la faire valoir devant aucun tribunal... On dira toujours : Pourquoi le sieur Fléchier était-il à la citadelle? N'était-ce pas pour y être gardé pendant que Ton instruisait son procès et pour être conduit de là au supplice, à moins qu'il ne s'en rachetât en abjurant sa religion? Effrayé du sort de tant d'autres de ses confrères, tous exécutés à mort pour avoir persisté dans leur foi, témoin même, depuis peu, de ce qu'il en avait coûté au sieur Bénézet qui n'était sorti de la citadelle que pour expier sa fermeté sur Téchafaud, le pauvre Fléchier, peu préparé au martyre, s'est prêté docilement aux leçons des convertisseurs et a reçu d'eux la promesse de la vie en échange de sa religion qu'il leur a livrée (i). »
Pour montrer la réalité de sa conversion, Fléchier en appelait au témoignage des protestants eux-mêmes qui, l'ayant toujours cru incapable de trahir sa conscience et ne pouvant se persuader qu'il les eût quittés en connaissance de cause, avaient publié qu'il avait perdu l'esprit. Mais, répond de Roches, qu'y a-t-il là de surprenant ? « Des gens qui connaissent tout le faible du papisme et qui sont prêts eux-mêmes à mourir plutôt que de l'embrasser, s'attendaient à trouver une constance exemplaire dans un pasteur. Ils s'en flattaient d'autant plus que ceux de ses collègues qui se sont trouvés dans son cas ont presque tous scellé de leur sang la doctrine qu'ils avaient annoncée et que le sieur Bénézet, des lumières et de la fermeté duquel on ne présumait pas, à beaucoup près autant, était mort néanmoins en véritable martyr, presque sous les yeux du
(i) Page 37-39.
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sieur Fléchier(i). » Toutefois qu'il ne se fasse point illusion; tous les honnêtes gens du parti n'avaient pas de lui une opinion si avantageuse : « Ceux qui avaient demandé en lui plus de délicatesse de sentiment n'augurèrent pas bien de sa détention. La tentation leur parut trop forte pour un homme de son caractère et, lorsque son changement fut déclaré, ils en gémirent sans le pallier du nom d'imbécillilé. Les personnes de cet ordre, qui l'allèrent voir dans sa prison, ne prirent cette peine que pour entendre de sa bouche les raisons qu'il avait eues de les quitter, et pour voir comment il réfuterait celles qu'il avait tant de fois opposées. Il ne brilla pas dans ces entretiens particuliers. De simples femmes lui fermèrent la bouche avec tant de force qu'il y eut ordre de ne plus le laisser voir (2). »
Ces lignes sont tirées de la première lettre du volume. Elles sont au nombre de treize et forment un cours complet de controverse qu'il serait inutile d'analyser. Les jésuites avaient emprunté la plupart de leurs arguments à l'ouvrage du janséniste Nicole, Les préjugés légitimes contre les calvinistes, et de Roches les corn" bat avec les arguments des docteurs protestants. Il établit avec force la pleine suffisance des Ecritures pour conduire à la connaissance de la vérité et réfute l'affirmation de Fléchier que leur examen est impraticable pour les simples. Elle est pleinement suffisante pour leur faire connaître la voie du salut , et c'est parce que ses enseignements sont contraires à ceux de l'Eglise roniaine que les réformateurs se sont séparés d'une
(1) Pages 42-4Î.
(2) Page 44.
Eglise infidèle pour s*en tenir aux enseignements de Jésus-Christ.
Ce livre de controverse, trop long peut-être, est assurément d'une grande force et nous montre en de Roches un théologien rompu aux discussions de Técole. Le dirai-je pourtant : je préfère à sa réfutation savante celle d'un simple laïque, ancien de l'égh'se de Saumane, nommé Martin. Elle révèle une connaissance approfondie de la Parole de Dieu , et l'auteur sait mettre en pratique la recommandation de l'apôtre : « Soyez toujours prêts à répondre pour votre défense, avec douceur et respect, à ceux qui vous demandent raison de l'espérance qui est en vous. »
« Qui est-ce qui peut dire franchement que notre religion est douteuse, » s'écrie-t-il non sans éloquence, « puisqu'elle suit le chemin marqué par Jésus-Christ et ses apôtres et tous les martyrs, et qu'elle est signée de leur propre sang ? Trouvez-vous dans votre Eglise une pareille conformité? Non, loin de là. A la vérité elle est haïe, comme vous le faites sentir, de tout le monde; mais c'est une de ses meilleures marques. Les pasteurs ne sont pas caractérisés du pape , Dieu nous en préserve ! mais ils le sont de Jésus-Christ et portent son enseigne, étant résolus de souffrir tout pour l'amour de luî^ et ils en ont donné des preuves. Ils prêchent dans les déserts et sur les montagnes : ce sont les endroits où Dieu s'est presque toujours communiqué à son Eglise et surtout au peuple juif. Ils sont un petit nombre, de même que leurs auditeurs; le nombre des élus est petit, selon l'Ecriture sainte. Il y a beaucoup de mauvais, cela est vrai ; aussi l'Eglise est comparée à un filet qui ramasse toute sorte de poissons et au froment qui est mêlé parmi la paille... Quitterai-je une Eglise
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qui a de si bonnes marques et tant de promesses précieuses pour me mettre dans le sein d'une autre à laquelle s'adressent tant de menaces?
» Vous dites, dans votre premier motif, que l'Eglise catholique est l'Eglise de tous les temps. Mais quand cela serait, cela ne lui donne pas un grand avantage. La plus grande partie n'est pas toujours la meilleure. Nous en avons des exemples fort clairs dans le Vieux et dans le Nouveau Testament. Il y eut un temps que la loi périt entre les prophètes ; mais l'Eglise était de la partie de Michée (i). Jérémie la leur dénonce de la part de Dieu, leur disant que la loi périra entre les prêtrès, que le conseil sera ôté aux sages (2). Vous qui dites que l'Eglise ne peut errer, je vous demande : En quel peuple croyez-vous que fût l'EgUse avant Jésus- Christ? N'était-ce pas les Juifs qui portaient ce nom de l'Eglise ? et pourtant ils faillirent au concile qu'assemblèrent les prêtres, docteurs et religieux, pour prendre conseil à la mort de notre Seigneur Jésus-Christ. Pourriez- vous prouver qu'Aaron et les autres conducteurs n'eussent vocation ? Cependant ils faillirent bien quand ils forgèrent le veau d'or. Les docteurs de l'Eglise chrétienne n'en ont-ils pas fait autant quand ils ont dressé des images contre la loi de Dieu dans leurs temples ; quand ils ont prétendu sacrifier son propre Fils étant à la droite de son Père ; quand ils ont privé le peuple chrétien de la coupe contre le commandement de Jésus-Christ : Buvei-en tous; quand ils sont venus jusqu'à ce point de persécuter et condamner à mort des
(i) Allusion à I Rois, XXII.
(2) Citation, non de Jérémie, mais d'Ezéchiel, VU, 26.
gens qui n'étaient accusés d'aucun crime, sinon d'avoir prêché l'Evangile? »
La séparation d'avec Rome est donc légitime. D'ailleurs, elle fut imposée par les circonstances. Ce sont vos amis de fraîche date qui nous y ont forcés par leurs anathèmes et leurs excommunications. Vous dites, pour soutenir l'Eglise romaine, que, selon Jésus-Christ, les portes de l'enfer ne sauraient prévaloir contre elle; mais c'est à la véritable Eglise que s'appliquent ces promesses, à celle qui s'est conservée pure. Ceux-là , seulement qui ont conformé leur vie et leur doctrine à celles de Jésus-Christ et des apôtres, à travers les orages du monde, se sont préservés des assauts de l'enfer. Son Eglise, il l'a conservée jusqu'à présent, quelquefois au milieu des flammes, dans la mer Rouge, dans la fosse aux lions, parmi des peuples barbares qui voulaient la détruire ; et, sans doute, il la conservera au milieu de Babylone, qui n'est pas moins cruelle à son égard et qui n'épargne ni la ruse, ni la violence pour en arriver à bout. Certes, si Dieu n'était pour elle, il lui serait impossible de pouvoir subsister.
Notre pieux controversiste trouve pour combattre l'eucharistie, l'invocation des saints , les reliques, les images, les pénitences , des remarques très justes. Il fait appel aux déclarations expresses de la Parole de Dieu et en fait parfois des applications inattendues, lorsque, par exemple, pour prouver que les reliques des saints ne peuvent accomplir des miracles, il dit qu'ils se reposent de leurs travaux. Il s'élève avec force contre les confréries de pénitents, que leurs déguisements transforment en des espèces de monstres, tandis que la vraie pénitence se manifeste par un changement de vie dont le prochain est édifié.
La fin de cette réplique est touchante. Martin s'apitoie sur le triste sort de Fléchier. Le théologien de Genève n'ose pas croire à sa conversion. L'ancien de Saumane, lui, ne désespère pas du retour vers Dieu du pauvre renégat : « Pour ce qui vous regarde, je vous dis avec regret que je pleure votre sort. Vous avez quitté le chemin étroit et raboteux qui mène à la vie pour prendre le chemin large qui mène à la perdition. Vous deviez penser à ce que dit Jésus que c'est par beaucoup d'afflictions qu'il nous faut entrer dans le royaume des cieux (i). Il semble que vous étiez venu jusqu'à la porte, et que Dieu vous voulait faire cet honneur de vous mettre au nombre de ses martyrs. Il vous a présenté cette offre , laquelle vous avez refusée. Ayez souvenance d'où vous êtes déchu, dit Jésus, et vous repentez et faites les premières œuvres, et de ce que Pierre a pratiqué après avoir connu sa première faute. Incontinent, il sortit dehors et pleura amèrement. Or, si nous péchons volontairement, après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour le péché, mais une attente terrible du jugement et une ferveur de feu et de soufre qui doit dévorer les adversaires. Repentez-vous donc et priez Dieu afin que, s'il est possible, la pensée de votre cœur vous soit pardonnée. Formez, sous les yeux de Dieu, le généreux dessein de travailler à votre sanctification et à votre salut, autant qu'il vous sera possible, et alors ce Père, qui est tout plein d'amour pour ses enfants, vous recevra en grâce. Il viendra à votre devant quoique vous ne le méritiez pas, vous portant votre première robe et votre anneau au doigt , comme le père de l'en-
(1) Cette parole est de saint Paul, Actes, XIV, 22.
fant prodigue. Alors, oui alors, il y aura joie au ciel et sur la terre pour l'amour de vous. C'est ce que je vous souhaite du profond de mon cœur (i). »
(i) Lettre écrite à M, Fléchier sur son changement de religion ^ par un ancien de Saumane, le 26 Juillet 1752. Cette pièce inédite se trouve dans les papiers Vielles, fonds Fraissinet, manuscrit Delon du Mazauric.