CHAPITRE IV
Molines reste en prison. — Il subit un nouvel interrogatoire. — Sa condamnation à mort et sa grâce. — Lettre de Saint-Priest a Saint- Florentin. — De Roches contredit son récit. — M™* de Saint-Sens à la tour de Constance. — Abjuration de sa fille. — Pontual demande la croix de Saint-Louis. — Lettre au curé de Cournonterral.
Il semblait qu'une fois converti , Molines dût sortir de prison. En réalité, il y resta plusieurs semaines encore. La cour voulait des marques sérieuses de repentance. Elle craignait qu'il ne profitât de sa liberté pour retourner auprès de ses anciens frères, et qu'ainsi tous les avantages qu'on se promettait de sa conversion ne fussent compromis. Saint-Florentin écrivait le 6 mai à Saint-Priest : a J'ai été charmé de ce que vous me marquez de la conversion du ministre Fléchier. Jusqu'à présent il y a lieu de présumer qu'elle est sincère. Cependant, comme il est déjà arrivé qu'un ministre du Diiuphiné (i) a feint de se convertir pour prévenir un arrêt de mort, l'intention du roi est qu'afin d'éprouver les internions de celui-ci , vous le jugiez et lui fassiez prononcer son jugement. S'il persévère, vous en ferez
(^i) Arnaud-Duperron.
suspendre l'exécution, et Sa Majesté commuera sa peine en celle de la prison, sauf à lui accorder ensuite une grâce entière en cas qu'il persiste dans les mêmes sentiments. Sa Majesté le désire pour le propre avantage de ce ministre, et, encore plus, par rapport au grand bien que sa conversion ne peut manquer de produire (i). »
Molines resta donc en prison, et l'on continua l'instruction du procès. II comparut, le 15 juillet, devant rintendant pour subir un nouvel interrogatoire.
— Accusé, lui dit Saint-Priest, vous devez vérité et soumission à la justice. Un prévenu n'a pas la liberté de faire des restrictions, surtout dans les matières qui intéressent la tranquillité publique et celle de l'Etat. Dites-nous vos nom, surnom, âge, qualité, demeure et religion.
— Je me nomme, répondit le prévenu, Jean Molines, dit Fléchier, âgé d'environ trente-trois ans. Je faisais autrefois profession de la religion protestante , aujourd'hui je professe la religion catholique. J'étais ci-devant ministre, et je n'ai point de domicile.
— Pour quel motif avez-vous embrassé la religion catholique }
— Par un motif de conviction.
— Etes-vous dans la résolution de vivre et de mourir dans la religion catholique que vous avez embrassée?
— Oui.
— Par qui avez-vous été ordonné ministre ?
— Par les nommés Claris, Bétrine, Pradel et plusieurs autres assistants, Claris m'ayant fait l'imposition des mains.
(i) Ch. Coquerel, ouvr. cité, p. 54.
— Quels étaient les autres ministres assistants >
— Paul Rabaut en était. Je ne me rappelle pas les autres.
— - Combien y a-t-il de ministres de la R. P. R. en Languedoc ?
— Dix ministres et dix ou onze prédicateurs.
— Quel était votre district ?
— J'étais borné, d*un côté par la côte d'Anduze et celle d*Alais, la montagne du Bousquet; de Tautre par la ville de Bagnols ; et de Tautre par celle de Bédarieux.
— Les ministres protestants n'ont-ils que deux districts en Languedoc ?
— Je crois qu'il y en a trois ou quatre : deux dans les Cévennes, un dans le diocèse de Castres où j'ai été reçu, et celui du Vivarais. Jignore pourtant si ce dernier dépend de la province du Languedoc.
— Dites les noms de tous les ministres que vous connaissez.
— Je ne puis les dire.
— Dans chaque district y a-t-il un ministre principal qui ait un certain pouvoir sur les autres ?
— Non ; il ne se termine dans le district aucune affaire concernant la religion qui ne soit délibérée par trois ou quatre ministres. Au surplus, je n'entends parler que de ce qui se passe dans mon district, ignorant ce qui se passe dans les autres.
— Pour être reçu ministre ne faut il pas étudier dans une espèce de séminaire ?
— Celui qui veut être reçu ministre se met ordinairement sous la direction d'un ministre éclairé, pendant trois ou quatre ans. Ensuite on examine, dans une assemblée synodale, sa capacité, ses talents et ses
MOLINBS DIT FLÉCHIER. I49
mœurs ; et , s'ils sont trouvés suffisants , on l'admet au rang de proposant ou prédicateur. Enfin , on le reçoit ministre après qu'on Ta jugé digne de l'être. Quelques candidats vont passer un ou deux ans dans le pays étranger pour y perfectionner leurs études. J'aurais désiré moi-même suivre cette route; mais les ministres auxquels je m'étais soumis m'en refusèrent la permission , dans la crainte que je ne revinsse plus en France (i).
— N'y a-t-il pas, dans le pays étranger, un séminaire plus particulièrement affecté aux protestants français ?
— Je ne connais pas de séminaire fixé pour les protestants du Languedoc. Les uns vont à Bâle, les autres à Zurich, d'autres à Lausanne, et d'autres en Hollande. Lorsqu'il en arrive quelqu'un à Genève, les ministres, à ce que j'ai ouï dire, le font passer ailleurs, ou plutôt lui disent de se retirer, dans la crainte que M. le résident de France ne se formalise du séjour qu'il ferait dans la ville.
— Avez-vous assisté à plusieurs synodes?
— A sept ou huit, depuis que je suis ministre.
— En quel lieu se sont-ils tenus ?
— Je ne puis le dire. D'ailleurs, on les tient dans des lieux écartés, à la campagne.
— Quelles affaires a-t-on traitées dans les synodes où vous vous êtes trouvé ?
— Après avoir fait la prière, on y traitait des points
(i) Cest donc à tort que Ch. Dardier dit {Paul Rabaut; ses lettres à Court, t. II, p. 188) qu'il resta au séminaire de Lausanne d'avril 17^0 à juin 175 1. D'ailleurs, il ne figure pas dans la liste des séminaristes qu'a publiée M, Edm. HuguQs y Antoine Court, Histoire de la Restauration du Protestantisme, t. II, p. 411.
de discipline. En particulier, on y examinait si on excommunierait ceux qui, pour se marier à l'église, avaient fait abjuration de la religion protestante et qui y étaient rentrés, et combien de temps durerait Texcommunication.
— A-t-il été pris, dans les synodes, quelques résolutions pour le baptême des enfants ?
— Il y a été délibéré de suspendre la communion à ceux qui auraient fait baptiser un enfant à l'église, jusqu'à ce qu'ils en eussent fait baptiser un autre dans le Désert; et, supposé qu'ils fussent dans le cas de n'en plus avoir , on a fixé le terme de cette suspension à six ou neuf mois , et quelquefois un an , à la discrétion du ministre, qui consulterait auparavant le consistoire.
— Pour quels motifs les ministres de la R. P. R. empèchent-ils les sujets du roi de baptiser leurs enfants dans l'Eglise catholique ?
— Les protestants regardent le baptême comme le plus grand acte de leur religion. Ils pensent que la cérémonie n'en doit être faite que par un pasteur légitime... Cependant, il y a des auteurs qui ont prétendu que, dans un cas de nécessité, un père devenait, dans sa famille, un pasteur légitime à ce sujet.
L'intendant désirait surtout connaître les dispositions des pasteurs et de leurs troupeaux à l'égard du pouvoir. Molines put le rassurer pleinement. Il affirma que jamais les ministres n'avaient engagé leurs paroissiens à prendre les armes et que si quelques-uns, dont il était, les exhortaient à sortir du royaume pour fuir la persécution, ce n'était jamais qu'en particulier et pour des cas spéciaux. La plupart de ses collègues, au contraire, pensaient que, même alors, il fallait demeurer en France et que les paroles, sur lesquelles se fon-
daient les premiers, ne se rapportaient qu'à la mission des apôtres. Quant aux protestants, ils n'avaient aucune disposition à se révolter ni à sortir du royaume. La difficulté qu'ils éprouvaient à vendre leurs biens y mettait obstacle. D'ailleurs, ils étaient bons protestants aussi longtemps qu'ils n'avaient point à redouter la persécution; mais ils biaisaient au moindre orage, et si un ministre s'avisait de leur prêcher la révolte, cela suffirait pour le faire interdire. Aussi, pour éviter toute interprétation contraire à la paix, les ministres retranchent ordinairement de la prière publique la fin d'une oraison qui n'a pour objet que de demander des secours en faveur de leurs frères qui se trouvent, à ce qu'il est dit, « sous la tyrannie de l'antéchrist, exposés à la rage des loups et des ennemis de l'Evangile. »
L'intendant lui ayant demandé si des émissaires venus des pays étrangers n'avaient pas engagé les protestants à sortir du royaume, Fléchier lui fit cette curieuse réponse : « J'ai vu copie d'une lettre qui promettait des avantages considérables à ceux qui passeraient en Angleterre. Je crois que cette lettre passa en Suisse et, de là, en France, et que du pays de Lunebourg on a fait de pareilles promesses. Je crois pourtant que les souverains n'y ont aucune part , et que de pareilles lettres ne peuvent être attribuées qu'à quelques chapelains. Je crois que le sieur Jacques Serge, premier chapelain de S. M. Britannique, ou un autre des principaux, a écrit dans ce goût, offrant des terres, des exemptions et toute protection à ceux qui viendraient s'établir dans le Hanovre. Il y a environ un an que tout cela s'est passé. Je ne sais d'ailleurs à qui ces lettres étaient adressées. Je n'en ai vu, je le répète, que la copie et j'ai oublié le nom du ministre qui me la fit voir. »
Molines refusa de dire s'il était marié et s'il connaissait les dames de Saint-Sens. Il se contenta de répondre qu'il avait promis de ne s'en expliquer qu'avec son directeur. Il garda la même réserve au sujet de Chabrand. Il fournit, d'ailleurs, tous les détails qu'on lui demanda sur son arrestation , reconnut qu'il avait exercé toutes les fonctions du ministère évangélique, et lorsque Saint-Priest lui rappela qu'elles étaient défendues par les ordonnances du royaume : « Je le savais, » répondit-il ; « mais je ne croyais point , en suivant les principes de la religion que je pratiquais, que ce motif dût m'arrêter. »
L'interrogatoire fini , l'intendant prit l'avis de ses conseillers et rendit l'arrêt suivant : « Nous déclarons le nommé Jean Molines, surnommé Fléchier, dûment atteint et convaincu d'avoir fait les fonctions de ministre de la religion protestante, dans la province du Languedoc ; pour réparation de quoi, l'avons condamné et condamnons à être pendu et étranglé, jusqu'à ce que mort s'ensuive , à une potence qui sera, à cet effet, dressée par l'exécuteur de la haute justice^ à l'Esplanade de cette ville (i). »
« Le sieur Molines, » raconte Saint-Priest au secrétaire d'Etat, « prêta interrogatoire devant ses juges avec une fermeté et une modestie qui ne l'ont pas abandonné depuis sa détention. Quand cette formalité fut remplie, je lui demandai s'il avait quelques représentations à faire. Elles se bornèrent à implorer notre clémence et, sur la réponse que je lui fis qu'il n'y avait
(1) Ch. Sagnier, La Tour de Constance et ses prisonnières, p. 197. II est à remarquer qu'il n'est pas qualifié, dans ce document, de ministre de la Religion Prétendue Réformée.
que le roi qui pût en user, il me pria de lui permettre de disposer de huit louis d'or, qu'on avait trouvés sur lui , en faveur du concierge de la citadelle, et déclara qu'il terminerait ses jours dans la communion de l'Eglise catholique. En rentrant dans sa prison, il dit à ce même concierge qu'il était perdu sans ressource, et il fut bientôt confirmé dans cette idée par la lecture qui lui fut faite, quelques instants après, du jugement qui le condamnait à être pendu. Il essuya cette lecture à genoux et sans dire une seule parole. Renfermé avec ses directeurs, il ne cessa de les édifier par sa parfaite résignation et par les prières qu'il fit continuellement pour se préparer à la mort.
j> De mon côté, j'écrivis à M. le comte de Moncan pour le prier d'avoir la bonté de faire prendre les armes aux troupes de la garnison pour trois heures aprèsmidi. La maréchaussée monta à cheval et la potence fut dressée par l'exécuteur. Un concours étonnant de peuple , de la ville et des environs , remplissait la place de l'Esplanade.
» La personne de confiance, que j'avais laissée dans la prison pour me rendre compte de la persévérance du sieur Molines, m'en ayant donné de bonnes nouvelles, je me rendis à la citadelle, un quart d'heure avant le moment indiqué pour l'exécution. J'avais eu soin de faire dire que je ferais subir au prévenu un dernier interrogatoire, soit pour dérober le véritable moment de mon retour, soit pour empêcher que le sieur Molines n'essuyât la honte d'être touché par l'exécuteur, entre les mains duquel il ne devait être remis qu'après ma retraite.
» J'abordai le prévenu et lui demandai s'il n'avait rien à me révéler qui pût intéresser le service du roi.
Il me répondit modestement que non. Je le priai ensuite de me déclarer, pour mon édification particulière, en quelle religion il comptait mourir. Il m'assura, sans hésiter, qu'il ferait profession, jusqu'au dernier moment, de la religion catholique. Cette assurance, dans un moment aussi critique, ne me laissa pas lieu de douter de sa sincérité, et je lui annonçai l'agréable nouvelle de la grâce de la vie que Sa Majesté voulait bien lui accorder. Il me fit de grands remerciements dans le premier transport de sa joie, et fit à Dieu, à haute voix, la prière la plus éloquente et la plus pathétique que j'aie jamais lue ou entendue. Il implora le Seigneur pour la sacrée personne du roi, qui usait à son égard de la plus grande clémence, pour toutes les personnes qui avaient contribué à lui obtenir cette faveur signalée et notamment pour ceux qui lui avaient fait connaître et embrasser la religion catholique. Toute l'assemblée, composée de douze à treize personnes, officiers de la garnison, fondit en larmes et se retira, ainsi que moi, très édifiée de la fermeté, du sang-froid et de la piété du sieur Molines. J'écrivis sur-le-champ à M. le comte de Moncan pour le prier de faire rentrer les troupes dans leur quartier; ce qui fut exécuté bientôt après. La jeunesse s'empara de la potence qui avait été dressée, et témoigna sa joie en criant dans les rues : « Vive le roi ! » Jamais grâce n'a été plus applaudie. Il n'est personne qui puisse raisonnablement penser, à présent, que la crainte de la mort ait eu part à la conversion du ministre. L'épreuve a été des plus fortes , et il est si peu ordinaire de voir un homme trahir ses sentiments, au moment qu'il croit itrc le dernier de sa vie, qu'il n'est pas permis de croire que cette conversion ne soit pas l'effet d'une entière conviction. Il n'est question que de la persévérance, et
il y a lieu d'espérer que Dieu ae la refusera pas à ua homme dont les mœurs ont toujours été pures et qui a paru chercher la vérité de bonne foi. Au surplus, tout le monde veut le voir. Je n'ai pas cru devoir m'y opposer, en faisant cependant prendre les précautions convenables, et j'ai la satisfaction de voir que ceux qui ont eu cette curiosité en reviennent fort éditiés (i). »
Ce récit de l'intendant, que nous reproduisons sans l'abréger, est-il exact de tout point? Le professeur de Roches prétend le contraire. 11 affirme que Molines voulut bien se prêter à cette comédie^ parce qu'il savait que cette menace de mort n'était pas sérieuse ; mais que la première pensée avait été de le condamner à mort dans la citadelle et de le conduire de là au lieu du supplice, pour lui donner occasion de témoigner sur la potence qu'il mourait catholique romain. C'est alors qu'on lui aurait annoncé sa grâce, en présence de tout le peuple. Mais quand on lui fit cette proposition, il la rejeta avec grands cris et réclama la parole qu'on lui avait donnée. « On ne voulut pas risquer de scandaliser le public par une procédure où l'on s'était proposé de l'édifier. » D'ailleurs, on n'oublia rien pour frapper, autant qu'on le put, l'imagination du public. Le condamné se confessa, reçut l'extrême onction et, pendant qu'on exposait dans l'église de Notre-Dame le saint sacrement pour son agonie, le bourreau, tenant la corde à !a main, entra^dans la prison. C'.est alors qu'eut lieu cnire l'intendant et le prisonnier la scène que l'on connaît. Quand le prévenu entendit que le roi lui faisait grâce ^ « il prit la main de l'intendant, la baisa ^ se jeta à sl-s pieds, et là il fit avec son éloquence naturelle un rcmcr-
(i) Lettre de Saint-Priest à Saint-Florentin, 17 juillet 175:1.
ciement au roi, qui fit verser des larmes à tous les assistants (i). »
Cette fois, la conversion paraissait définitive. Ce n'était donc pas la crainte de la mort , mais Tévidence irrésistible des dogmes catholiques, qui Pavait seule opérée, La cour ne pouvait marchander ses félicitations à l'heureux intendant qui avait si bien conduit cette œuvre de prosélytisme. « J'ai lu au roi, » lui écrivait le comte de Saint-Florentin , « la lettre par laquelle vous avez pris la peine de m*informer des marques de religion et de persévérance que le ministre Fléchier a données, jusqu'au moment où vous lui avez annoncé que Sa Majesté lui faisait grâce. Elle a été bien aise d'avoir usé de clémence à son égard, et elle est persuadée que k conviction éprouvée de la sincérité de son retour bannira les doutes que les autres ministres auraient voulu faire naître, et procurera des conversions aussi véritables (2). » De son côté, l'évèque du Puy écrivait de Monlstrol-sur-Loire, à Saint- Priest : « J'étais présent, lorsqu'il a été rendu compte au roi du jugement et de la conversion de ce ministre. Sa Majesté en a été fort aise, et elle a infiniment approuvé la manière dont vous avez usé pour lui annoncer sa grâce. Il serait à souhaiter que cet exemple pût ramener sincèrement plusieurs habitants de vos montagnes. » On verra bientôt si la confiance de Louis XV et de l'évèque était fondée.
Le même jugement, qui envoyait Molines à la potence, condamnait M""® de Saint-Sens à une réclusion perpétuelle dans la tour de Constance. On ne l'y transféra
{\) La France protestante^ article Molines, (1) Ch, Coquerel, ouvr. cité, t. II, p. 54.
pas tout de suite. Molines avait fait espérer qu'elle suivrait son exemple. On leur ménagea plusieurs entrevues. Saint-Florentin écrivit à Saint-Priest : « Sa Majesté approuve que vous fassiez rester la demoiselle de Saint-Sens à la citadelle de Montpellier, si elle est mariée au ministre Fléchier, et même quand elle ne le serait pas. Il y a lieu d'espérer qu'il tâchera de la ramener (i). » On trouvait la tour de Constance a une prison bien honteuse » pour la veuve d'un capitaine. D'ailleurs, la foire qui allait se tenir à Beaucaire mettait en mouvement les brigades de la maréchaussée qui n'auraient pu la conduire à Aigues-Mortes. Mais l'espoir des convertisseurs fut déçu. La femme de Molines , plus ferme que son mari , persista dans ses convictions évangéliques. Elle embarrassait les juges par ses réponses pleines de fermeté, et Saint-Priest écrivait à Versailles : « L'évèque de Montpellier m'a assuré positivement qu'il n'y a aucune espérance qu'elle se convertisse. » Le prélat était persuadé que si on l'enfermait dans un couvent , elle y ferait plus de mal qu'elle n'y recevrait de bien. « Je suis assuré, » disait-iî à l'intendant, « qu'il n'y a aucune communauté religieuse où elle ne fût fort à charge, ni aucun évèque qui ne fasse des représentations très fortes pour n'avoir pas cette femme dans un couvent de son diocèse (2). » Aussi la bienveillance relative qu'on lui avait témoignée tout d'abord se transforma vite en irritation. L'intendant trouvait maintenant la tour de Constance trop confortable pour elle. Le major Combelleslui proposa la tour des Masques ou celle des Mèches, réparées depuis
(i) Lettre de Compiègne, du 26 juillet 1752.
(2) Lettre du 17 août 1752.
quelques années, et qui pouvaient recevoir huit prisonniers; seulement elles n'avaient chacune que deux chambres, dont l'une très malsaine au rez-de-chaussée. * Celle de Constance , où il n'y a que vingt-cinq femmes, le nombre ayant été de quarante, me semblerait plus convenable, » disait le major, « la demoiselle Bruyère (i) y ayant passé plus de six ans ; » et il réclamait des instructions précises afin qu'on ne pût l'accuser ni de trop de tolérance, ni de trop de rigueur. L'intendant s'en tint à la tour de Constance, et, le 22 septembre, M*"® de Saint-Sens, après avoir été rasée, y fut conduite par un sergent , un caporal et six grenadiers, a pour y être gardée jusqu'à nouvel ordre. » Saint- Priest lui accorda trente livres par mois (2). Cette femme instruite et distinguée se lia d'amitié avec Marie Durand , et ne quitta la sombre prison que le jo septembre 1766, après quatorze ans de détention. Le 28 janvier de l'année suivante , elle rentrait en possession de ses biens.
D'ailleurs sa maison n'existait plus. Le 20 juilllet 1752, le subdélégué Coulomb l'avait rasée par ordre de rintendant. Huit maçons ou charpentiers de Lunel et six de Marsillargues enlevèrent d*abord portes et fenêtres. Puis, à cinq heures du soir, une compagnie du régiment de Bigorre en garnison à Lunel, vint leur prêter main forte. Le lendemain, à cinq heures du malin , douze soldats procédèrent à la démolition en présence de Coulomb , et de l'architecte Nogaret. Le
(1) Voir sur cette fidèle huguenote, la France Protestante, :î" Mi>k>n, t. III, col. 288.
C^Son père, Antoine Pilet, lui avait fait une dot de dix mille livres.
travail était fort avancé quand on s'aperçut que les maisons voisines menaçaient ruine. Il fallut conserver une partie de la façade et l'escalier avec sa cage jusqu'au premier étage. Deux grosses poutres soutinrent les autres maisons. Les meubles de M™« de Saint-Sens et divers objets (i), transportés à la mairie, furent vendus par les soins du régisseur, et ses biens confisqués. On en réserva le tiers pour sa fille, Anne de Saint-Sens. Celle-ci fut moins ferme que sa mère. Elle abjura et réclama, le 25 août 1752, les biens de son père dont les équipages seuls s'étaient vendus treize cents livres. (( J'espère, Monseigneur, » disait-elle à l'intendant, « qu'après avoir obtenu ma justification de mes juges, vous voudrez bien me rétablir dans le peu de bien que mon père m'a laissé, m'étant trouvée, en sortant de prison, sans bien, sans asile et sans autre ressource que celle des personnes charitables , sans lesquelles j'aurais été plus en peine de ma liberté que de ma détention, puisque ma maison a été démolie, que tous mes biens sont saisis, mes fruits vendus, de même que tous mes meubles, sans me laisser un lit ni la moindre chose (2). » Elle espérait que sa qualité de fille unique d'un capitaine, qui avait fini ses jours au service de Sa Majesté, plaiderait suffisamment en sa faveur. Mais elle oubliait, volontairement sans doute, de se réclamer de sa con-
(i) Entre autres une écuelle et son couvert, un gobelet, six cuillers à café, deux à ragoût, une à soupe, etc.
(2) Archives nationales, TT, jja. En 1754, Anne de Saint- Sens demanda encore au roi les biens de sa mère, qui avaient été confisqués. Elle afferma, au prix de quatre-vingt-dix-neuf livres par an , les biens qu'un ancien capitaine au régiment de Picardie, Lombard de Génibral et Yolande Morel, sa femme, possédaient à Marsillargues (Archives de Tlntendance, C, 221).
l6o MOLINES DIT FLÉCHIER.
version. L'intendant fit droit à sa demande. Elle obtint quatre cents livres de dédommagement pour sa maison démolie. Elle reçut deux cent soixante-dix livres, seize sols et quatre deniers, sur les dix mille livres de la dot de sa mère ^ en même temps qu'une pension provisionnelle de six cents livres. Ainsi dotée, elle put épouser un offlcier, Jacques de Thoras, capitaine au régiment de Lyonnais.
Chabrand , le fabricant de bas, sur le toit duquel on avait arrêté Molines, élargi provisoirement le 6 mai, après plusieurs semaines de prison préventive, et remis en prison le 28 juin, fut définitivement mis hors de cour et de procès, le i; juillet, en même temps qu'Anne de Saint-Sens.
On frappa l'arrondissement de Marsillargues de ],ooo Hvres d'amende, conformément à l'ordonnance du roi du 9 novembre 1728. Guibal , curé de la ville, plaida pour elle. « Marsillargues, » disait-il, « est un bourg très pauvre où tout le monde est artisan, travailleur, laboureur ou ménager, où se trouvent très peu de bourgeois aisés. Nombre de mauvaises récoltes consécutives y ont mis les plus commodes à Tétroit. » « Je ne demande pas mieux, répondit le secrétaire d'Etat, que d'user d'indulgence à leur égard ; mais ils doivent, de leur côté, faire ce qu'ils pourront pour la mériter. » Il consentît à faire grâce des deux tiers, pourvu que les mariages bénis au Désert fussent réhabilités à l'église (i). Six cents livres furent accordées au détachement qui avait opéré h capture. Le chevalier de Pontual demanda pour les six dragons qui avaient fait « l'investiture » de la maison les huit louis trouvés sur Moli-
(i) Lettre du 28 août.
MOLINES DIT FLÉCHIER. l6l
nés. « Ils ont, » disait-il, « passé le Vidourle à gué, ayant de Teau jusqu'aux aisselles, et ils sont les seuls dans ce cas (i). » Il reçut lui-même une augmentation de traitement de 200 livres. Mais cette récompense lui parut fort au-dessous de son mérite. Il fut presque tenté de la refuser. Ne dira-t-on pas que l'intérêt fut le seul mobile de sa conduite? « Elle ne fera pas autant d'effet sur les religionnaires et les officiers, » écrivait-il à l'intendant, « que l'aurait fait la croix de Saint- Louis ou une augmentation de grade militaire qui m'aurait infiniment plus flatté. J'espère que vous ne vous refuserez pas de vous intéresser pour me faire avoir la croix de Saint-Louis. » Mais le roi , tout disposé qu'il fût à lui donner des marques de son contentement, ne trouvait p^s les services de cet officier assez anciens pour mériter cette haute récompense ; et Saint- Priest, confondu de tant d'outrecuidance, lui répond sèchement : c Les grâces du roi, quelles qu'elles soient, ne se refusent jamais et on les tient toujours à honneur. » D'ailleurs, le régiment de la Ferronnays sut très mauvais gré à ce capitaine d'avoir arrêté Molines, quoiqu'il n'eût agi que sur les ordres du comte de Moncan. Les troupes commençaient à comprendre que leur rôle n'était pas de courir sus à des citoyens inoffensifs, mais de garder la frontière (2). Quant à Puechmille, il reçut le prix de sa trahison. « Vous pouvez, » écrivait Saint- Florentin à Saint-Priest, « faire payer les 3,000 livres à votre espion, et Sa Majesté le trouve à propos (3). » Enfin, les dépenses occa-
(1) Lettre du Cailar, du ? septembre.
(2) Bulletin^ t. X, p. 287.
(5) Ch. Coquerel, Hist. des Eglises du Désert, t. II, p. jj.
sionnées par le jugement de Molines et de M"® de Saint-Sens, s'élevèrent à 2,376 livres, 9 sols, 10 deniers. La potence et Téchelle , qui d'ailleurs ne servirent point, y figurent pour 20 livres, et Texécuteur de la haute justice, pour 60.
Si les ennemis des églises se réjouirent d*un événement qui leur faisait concevoir de grandes espérances, les protestants, de leur côté, ne songèrent pas à cacher leur indignation. Leur tristesse et leur mépris se font jour dans la correspondance de cette époque : « Vous êtes donc informé de Tapostasie de M. Fléchier, » écrivait Gal-Pomaret à Court, le 22 mars. « Les premières assurances qu'on m'en donna me pénétrèrent jusqu'à l'âme , et je n'en fus pas plutôt pleinement assuré que je lâchai certains écrits pour tacher d'arrêter les mauvaises impressions que le changement de ce ministre pourrait faire sur les esprits faibles. Misérable ! je lui pardonnerais si , par son apostasie, il s'était acquis le privilège de ne pas mourir; mais ne savait-il pas que , quoi qu'il fît pour écarter la mort, il serait forcé d'en subir les lois un jour, et cette seule pensée ne devait-elle pas le porter de payer à la foi un tribut qu'il ne saurait refuser à la nature? L'on publie qu'il a cinq cents livres de pension , mais qu'il
Voici comment Puechmille parle lui-même de cette arrestation : « M. de Sainl-Priest, non satisfait des avis généraux et particuliers que le sieur Lagarde lui donnait , le força à faire arrêter un prédicant qui troublait la Vaunage, malgré la grande répugnance que le sieur Lagarde a à occasionner la perte d'une personne. Il fit arrêter ce ministre Fléchier, qui se convertit heureusement. M. de Saint-Priest peut rendre témoignage de ce fait. » On se rappelle que Lagarde était, comme Puechmille, un surnom de Soulier (Archives nationales, TT, 250).
est exilé dans quelque mauvais endroit pour la vie. Malheureux! quel sort s*est-il fait, en évitant une mort qui l'aurait couvert de gloire (i)! »
Le 14 mai, un certain Le Maréchal exprimait à Benjamin du Plan, le député général des églises, son admiration pour la mort glorieuse de Bénézet; mais il ajoutait en parlant de Molines rail s^était marié avec la veuve d'un officier et, s'étant livré à Tamour de cette femme qui lui possédait son cœur, il a vérifié, par son apostasie, qu'on ne peut être à Dieu et aux voluptés du monde. Quoiqu'il ait fait son abjuration et qu'il assiste à la messe, on le tient toujours aux prisons de la citadelle de Montpellier. Dieu nous donne la force et nous fasse la grâce de lui être fidèles jusqu'à la fin (2). »
Le pasteur Gautier annonçait à son tour de Rouen que l'apostasie de Molines s'ébruitait dans la Normandie. Après avoir cité une correspondance de Paris, du 2 août, parue dans la quatorzième Feuille hebdomadaire j et qui résumait la lettre de Saint- Priest à Saint- Florentin, il ajoute : « Il paraîtrait, cependant, par votre dernière lettre, que les choses ne sont pas telles qu'on les a débitées, et que le rapport ci-dessus tend uniquement à faire triomphe de ce prosélyte. En cela, l'ostentation est des plus frivoles, puisque vous m'apprenez qu'un de ses juges a déjà assuré que jamais homme ne craignit plus la mort que lui. Je n'ai aucune répugnance à en croire ce magistrat et j'aurais été bien trompé que ce ministre eût abjuré, s'il n'avait pas eu la vie sauve. Son infidélité a néanmoins causé un grand scandale parmi
(i) Lettres à Court, n» i, t. XXV, p. 459.
(2) D. Bonnefon, Benjamin du Plan, p. 285.
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le petit troupeau, encore qu'on sache fort bien qu'il y a eu d'autres guets de la maison d'Israël qui sont tombés... En vain dira-t-on que, sans la crainte d'un schisme, il y a longtemps que le faible Fléchier eût été banni du corps. Cette anecdote peut bien tempérer Tamertume qu'a causée son apostasie ; mais ce serait abusivement qu'on voudrait se persuader que nos nicodémites ne s'en prévaudront pas. L'objet, considéré en lui-même, est trop hideux et l'événement est d'une trop dangereuse conséquence pour qu'on y soit sitôt apprivoisé; ici surtout où le terrain est des plus pierreux, où Ton est très peu disposé à recevoir la bonne semence, et où l'on taxe impunément d'enthousiasme et de fanatisme tout ce qui n'a pas un rapport direct avec les inlérôts mondains (1). »
Ce triste événement préoccupait non seulement les protestants de France , mais encore ceux de la Suisse. Le bruit avait couru, dans ce dernier pays, que malgré son abjuration , le pasteur infidèle avait subi le dernier supplice. Le pasteur de Zurich, Schneider, s'en fait récho dans une lettre du 5 juin 1752, adressée au pasteur et professeur Sarrasin l'aîné , de Genève : « On débite ici, » lui disait-il, c que Fléchier, nonobstant s&ti apostasie, a été exécuté, mais je prends toujours ces sortes de nouvelles pour des bruits de ville, jusqu'à ce que j'en aie des assurances de votre chère personne, ou de M. Court, de Lausanne (2). »
(i) Lettres à Court, n<» i, t. XXV, p. 91?. Rouen, j octobre 1752.
(2) A. Lombard, Isabeau Menety p. 106. — Chose curieuse, le bruit de sa mort avait couru, même en Languedoc : « Ce digne pasLcur fut exécuté le jour d'après la mort du pauvre Bénézet, » ôcrivgût GalPomaret à Court, le 31 mars.
Paul Rabaut renseigna à son tour Etienne Chiron, de Genève : « Vous me demandez, » lui écrivait-il le i^r décembre, « quel est l'état de l'indigne Fléchier. Hélas ! il ne saurait être pire. Il paraît que sa conscience est cautérisée et que l'Esprit de Dieu s'est retiré de lui, comme il se retira du premier roi des Juifs. Puisse-t-il n'être pas hors des bornes de la miséricorde divine! Il a obtenu des lettres de grâce. Cependant on le retient toujours dans la citadelle de Montpellier (i). » Ecoutons enfin ce cri du cœur du vieux pasteur Corteiz, un Cévenol comme Molines, et qui avait encouragé les débuts de son jeune compatriote : « A propos, » écrivait-il au pasteur Combes, son ancien compagnon d'armes, « apprenez-nous ce qu'est devenu M. Fléchier pour lequel nous avons gémi et gémissons. »
Si les pasteurs prêchaient la patience et le pardon des injures, plus d'un, parmi leurs paroissiens, frémissait sous ces affronts répétés et sentait bouillonner en lui le sang camisard. C'est aux prêtres surtout qu'on en voulait. On leur reprochait, non sans raison, d'être les instigateurs de la persécution, et celui de Marsillargues passait pour avoir révélé la retraite de Molines. Le jour même où Rabaut envoyait sa lettre à Chiron, le curé Journet, de Cournonterral, en recevait une timbrée de Nîmes, mais datée du lieu symbolique d'Armageddon (2) : a Nous avons appris, » lui disaient ses correspondants anonymes , a qu'enfin le caractère de prêtre l'avait emporté chez vous sur celui d'honnête homme
(i) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à dipers, t. I , p. 55 — Paul Rabaut ici fait erreur. En réalité, Fléchier était à Viviers depuis le mois de septembre.
(2) Apocalypse, XVI, 16.
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que vous affectiez , et qu'après avoir caché vos sentiments, tant que vous avez craint de vous exposer en les faisant connaître, vous n'avez pas manqué de les manifester, dès que vous avez vu que tout semblait conspirer notre perte. Il ne faut pas vous le cacher : puisqu'il n'y a point de justice pour nous et qu'on ne punit point les monstres qui, sous prétexte de religion, tyrannisent des sujets fidèles et zélés pour le service de Sa Majesté, nous rentrons à cet égard dans le droit de nature, ayant droit de nous faire justice nous-mêmes, en châtiant, proportionnellement à leurs fautes, ceux des prêtres qui voudront nuire à quelqu'un de notre société. Ainsi, Monsieur, prenez garde de vous conduire à l'avenir avec plus de circonspection. Nous vous rendons responsable de tout ce qui arrivera de mal, soit aux fidèles, soit aux pasteurs de vos contrées. Vous pouvez en avertir les prêtres de vos environs et surtout le rodomont de Cournonsecet votre secondaire. » Et, rappelant que ce dernier était allé visiter un terrain où se tenaient des assemblées, ils ajoutaient : « Sa témérité est surprenante. Il croit peut-être que l'impunité du coupable prêtre de Marsillargues , qui vendit le sieur Fléchier, lui est un garant de sa sûreté. Mais qu'il sache, et vous aussi, que si on n'en a pas fait justice, ce n'est pas qu'on ait renoncé à ce droit. La seule apostasie du sieur Fléchier a reculé l'exécution d'une sentence qui devrait être mise en effet depuis longtemps. Soyez donc désormais sur vos gardes. Paissez en paix vos ouailles, dites vos messes, instruisez vos troupeaux : peu nous importe. Tant que vous vous conduirez conformément à l'équité, vous pourrez être tranquille. Mais s'il nous revient que vous fassiez, soit à découvert, soit en cachette, quelque chose qui puisse causer la moindre peine à nos frères,
VOUS en serez châtié d'une manière capable d*effrayer ceux qui auraient les mêmes desseins. »
Ce menaces, qui n'ont assurément rien d'évangélique, devaient se réaliser quelque temps après pour le curé de Ners; Mais comment les pasteurs, malgré tous leurs efforts, auraient-ils pu calmer des colères que tant de mesures iniques surexcitaient ?