‹ Trois prédicateurs sous la croix au dix-huitième siècleChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Molînes au séminaire de Viviers. — Deux lettres de Louis XV. — Molines remercie Tintendant, — Lombard le rencontre à Salavas. — Repentance de Molines. — Rabaut s'intéresse à lui. — Il se réfugie à Amsterdam. — Il est reçu à la paix de TÊglise, — Ses remords. — Il prêche une dernière fois.

Cependant Molines restait en prison, édifiant ses convertisseurs par les marques toujours plus nombreuses de sa conversion. Il exprima plus d'une fois à son confesseur le désir de recevoir les ordres et de réparer, en enseignant les dogmes catholiques, le mal qu'avait produit son ministère d'erreur. Le clergé ne pouvait que favoriser un si louable dessein. « Le sieur Molines, » écrivait le 17 août Tévèque de Montpellier, il témoigne toujours un grand désir d'entrer dans l'état ecclésiastique, s'il pouvait prendre les dispositions nécessaires pour le remplir. Si cet homme passait quel* que temps dans un séminaire, il y trouverait plus de secours qu'ailleurs pour s'affermir dans la catholicité et pour y étudier le latin; et on serait, en même temps, plus à portée de connaître ses dispositions pour l'état ecclç^siaslique et de les cultiver, s'il en a. » En même temps, on encourageait ses bonnes dispositions par des subsides. Le 3 septembre, il recevait des mains de

M. Vernier, secrétaire de M. de Saint-Priest, huit pièces d'or, de vingt-quatre livres chacune, plus une pièce de deux liards.

Le roi voulut bien favoriser ses pieux desseins. On choisit le séminaire de Viviers pour affermir sa vocation naissante, et Fléchier fut conduit dans cette ville en chaise de poste par Vivarez, garde de la prévôté. Il y arriva le 22 novembre. En réalité, c'était une prison déguisée. Une lettre de Louis XV, du 4 septembre, au directeur du séminaire^ ne laisse aucun doute à cet égard : « Cher et bien-aimé, » lui disait-il, « ayant jugé à propos de permettre au sieur Molines, dit Fléchier, de se retirer au séminaire de Viviers pour s'instruire, mais ne voulant pas qu'il puisse sortir, nous vous faisons cette lettre pour vous dire de l'y recevoir et garder jusqu'à nouvel ordre de notre part, et à ce ne faites faute, car tel est notre plaisir. » Il continua à y donner des marques non équivoques de persévérance et, tandis que le triste petit-fils de Louis XIV déclare la mémoire des pasteurs martyrs « éteinte, supprimée et condamnée à perpétuité (1), » il réhabilite Tapostat par des lettres patentes en cire verte, avec lacs de soie rouge et verte, portant le seing royal et contresignées de Phélippeaux et de Machault : « Ayant été informé de la sincérité de sa conversion, » disait le roi, « nous avons bien voulu donner nos ordres de suspendre l'exécution du jugement, et il a été conduit au séminaire de Viviers où il a donné, depuis ce temps-là, des preuves non équivoques d'une parfaite conversion. Il a même, par ses exemples et par ses conférences, ramené plusieurs religionnaires dans le giron de l'Eglise,

(1) Ch. Sagnier, La Tour de Constance, p. 142-14)-

et il en a affermi plusieurs autres dont la conversion n'était pas bien solide. Il espère que Dieu bénissant ses travaux, il pourra en ramener plusieurs autres. Pour ces motifs, nous Pavons remis, restitué et rétabli, remettons, restituons et rétablissons en sa bonne renommée (i). »

Molines était comblé. N'osant écrire au roi luimême, il prit sa meilleure plume pour remercier l'intendant : « Monseigneur, » lui disait-il, le 24 novembre, « je serais véritablement ingrat si je ne conservais tous les jours de ma vie la plus vive reconnaissance pour toutes vos bontés. Vos attentions pour tout ce qui me regarde, soit pour le spirituel, soit pour le temporel, sont au-dessus de toutes mes expressions. Je reconnais, de jour en jour, combien je m'en étais rendu indigne, en me révoltant contre la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, que je reconnais avec plaisir pour la seule véritable Eglise, et en transgressant les ordres d'un prince dont vous soutenez les intérêts avec tant de prudence et de zèle. Votre dextérité à ménager toutes choses, et à faire tout concourir à la gloire de Sa Majesté et au bonheur du peuple, fait mon admiration continuelle. Vous m'avez protégé dans le temps que je le méritais le moins. Vous m'avez donné le temps et les moyens nécessaires pour m'instruire et pouvoir profiter des leçons que les hommes de Dieu m'ont données. Vous avez fait plus. Monseigneur , vous m'avez enseigné la route qu'il fallait suivre pour parvenir à la pleine connaissance de la vérité. Vous vous êtes servi de votre autorité pour me conserver une vie

(1) Cette pièce curieuse, comme toutes celles dont la provenance n'est pas indiquée, est tirée du dossier de Molines.

que je méritais de perdre de toute manière et que je ne veux plus employer qu'à servir mon Dieu, dont j'adore et j'aime les miséricordes infinies. Je viens de recevoir, Monseigneur, une nouvelle grâce par l'entrée dans le séminaire de Viviers, où vous avez bien vouïu me faire conduire. Je m'aperçois déjà que c'est une retraite toute propre à me former, à m'instruire, à me fortifier dans ma foi et à me faciliter la pratique des œuvres. Je sais que, dans toutes vos démarches, vous n'avez eu en vue que la gloire de Dieu et mon salut : c'est ce qui m'engage à prier sans cesse pour votre conservation et à vivre de façon que vous n'ayez jamais lieu de vous repentir de ce que vous avez fait pour moi. » L'intendant daigna lui répondre cinq jours après : « Je ne perdrai jamais le souvenir de la grâce que vous avez reçue de la bonté du roi et des circonstances dont elle a été accompagnée. J'ai lieu de croire, par tout ce qui s'est passé sous mes yeux, que, bien loin d'en faire un mauvais usage, vous chercherez à mériter de nouvelles faveurs de la part de Sa Majesté et à donner des preuves de la reconnaissance dont vous paraissez pénétré. »

Molines resta plusieurs années au séminaire. Il put y apprendre, en 1754, la mort triomphante d'Etienne Teissier, dit Lafage, qui, bien loin de racheter comme lui sa vie par une apostasie, gravit sans faiblir les degrés de l'échelle fatale. Il y était encore deux ans après. Deux lignes du receveur général des amendes, datées de Montpellier, le 15 mars 1756, portent celte indication : « Au sieur Molines dit Fléchier, au séminaire de Viviers : trente livres. »

Ses professeurs refusèrent-ils de croire à sa vocation, ou lui-même ne donna-t-il pas suite à son projet ?

Quoi qu'il en soit, il ne reçut jamais la tonsure et, cinq ans après, on le trouve à Vallon, dans le Vivarais, où l'avaient conduit ses pas errants. Un jeune proposant du Désert, Simon Lombard, dont on a publié des lettres singulièrement captivantes, venait d'arriver dans ces quartiers. Il se trouvait dans une auberge de Salavas, lorsque, en causant avec un ancien de l'église, il fit allusion à Fléchier. « II vient ici quelquefois, » lui fut-il répondu , a pour marquer les cuirs du fils cadet de la maison, qui est tanneur. » « Comme nous étions en train sur son chapitre, » poursuit Lombard, (c le voilà qu'il entre. Il salue, il demande chopine et s'assied. Bientôt il nous offre à boire; je remercie, ne voulant pas toaster avec un apostat. On vient à parler de l'Ardèche. Je demande si cette rivière n'est pas éloignée du village. « Monsieur, » me dit alors l'ex-ministre, « n'est donc pas de ce pays-ci .^ » — « Non, Monsieur, » je lui réponds, « je suis du Pays-Bas (i), pays que vous avez beaucoup fréquenté. Plusieurs, sachant que je venais dans ces quartiers , m'ont parlé de vous. Je pourrai leur dire que je vous ai vu, et si vous vouliez me charger de quelque chose auprès d'eux, je ferais votre commission. » — « Ah I » me dit-il, « vous pourrez leur dire de moi, comme Esope en parlant des Delphiens, lesquels avaient quelque renommée, mais, quand il les vit lui-même, il vit qu'ils n'étaient pas grand'chose. »

a Ce misérable, » continue Lombard, « que j'avais vu à Vauvert, dans une de ses retraites, et duquel on paraissait faire beaucoup de cas ! Combien ne fus-je pas,

(i) On donne ce nom à la partie méridionale des départements du Gard et de l'Hérault.

tout jeune que j'étais, affligé de son sort, lorsque nous apprîmes qu'on avait investi sa maison et qu'enfin on l'avait découvert. Il a craint la mort qu'il aurait dû embrasser pour la gloire du Seigneur et pour recevoir de sa main la couronne du martyre. Et le voilà maintenant déchu, déshonoré, méprisé! Il habite Vallon, où il assiste régulièrement à la messe; mais en quel état doit être sa conscience ! Dieu lui fasse la grâce de revenir à lui-même et de pleurer son péché d'un pleur de repentance (i)! »

Ces larmes de la componction , le malheureux Fléchier devait enfin les répandre. Un travail douloureux s'opérait en lui. Il ne souffrait pas seulement du mépris qui l'environnait, il fléchissait sous le poids de sa propre réprobation. Il savait trop à quoi s'en tenir sur les erreurs de l'Eglise romaine et sur les arguments qui l'avaient décidé. Il savait bien que les réformateurs avaient accompli une œuvre salutaire en dégageant la croix du Sauveur des traditions humaines qui l'obstruaient, et le grand principe de la justification par la foi, si étrangement défiguré par le catholicisme, restait à ses yeux la doctrine fondamentale de l'Evangile. Sa prétendue sincérité n'était donc que de l'hypocrisie! Le seul motif de sa conversion , c'était la crainte de la mort ! C'était pour vivre quelques années de plus sur la terre qu'il avait oublié les engagements de sa consécration , renié lâchement le Maître au service duquel il s'était volontairement engagé , et mis en question son salut éternel! Quel scandale pour l'Eglise, et pour lui quelle condamnation I Si, durant le jour, il parvenait à

(i) Ch. Dardier, La Vie des étudiants au Désert, d'après ta cor^ respondance de Vun d'eux, Simon Lombard^ p. J2-54.

se distraire de ses pensées, elles Tobsédaient pendant la nuit et tenaient le sommeil éloigné de ses yeux. II aurait pu s'endurcir dans le péché et, s'abandonnant au scepticisme, finir tranquillement ses jours dans Timpénitence. Heureusement, TEsprit-Saint ne Tabandonna pas entièrement. Il lui fit éprouver cette tristesse selon Dieu, dont parle un apôtre, qui produit une repentance salutaire dont on ne se repent jamais. Mais il devait gémir sur son péché, de longues années encore, avant que la paix rentrât dans son âme.

Des amis chrétiens l'encourageaient dans la voie du relèvement. De ce nombre était Paul Rabaut, l'éminent pasteur de Nîmes, dont le cœur vraiment sacerdotal s'ouvrait à toutes les infortunes. Il eut plusieurs entrevues avec son ancien collègue et ne lui ménagea ni les sympathies, ni les conseils. Toujours bourrelé de remords, Molines voulut retourner dans son pays natal pour implorer de sa famille un pardon dont il éprouvait le pressant besoin. Elle ne crut pas à la sincérité de son repentir et refusa de le recevoir. Sa présence dans le royaume devenait un danger pour lui. Il tourna ses regards vers la Hollande. Rabaut et quelques-uns de ses collègues écrivirent à l'église wallonne d'Amsterdam pour qu'elle voulût bien l'accueillir. Le consistoire, à la date du 1 8 décembre 177$, répondit favorablement, et Molines prit le chemin de la frontière. Il arrivait à Amsterdam au printemps, et, le 30 avril 1776, il demandait par lettre au consistoire d'être admis à faire une abjuration publique de ses erreurs et d'être reçu à la paix de l'Eglise. Ce corps décida que sa lettre serait produite devant le synode qui nomma des commissaires pour l'examiner avec soin. Ils furent d'avis que le coupable, ne demandant pas « d'être réhabilité au

saint ministère^ mais seulement en qualité de simple fidèle, » il appartenait au consistoire de la ville qu'il habitait de lui prescrire le temps d'épreuve qu'il jugerait convenable, avant de l'admettre à la communion des fidèles. Le consistoire du i6 juillet, présidé par M . Griot, prit acte de cette déclaration , et il fut convenu qu'au premier jour de censure, qui devait être le 20 août, après la réception des catéchumènes, Molines comparaîtrait devant le double consistoire, qu'il « y confesserait sa chute si condamnable et y témoignerai! son repentir amer, » et qu'il serait ensuite, après les remontrances et les exhortations du président, admis à h paix de l'Eglise.

Le 20 août, le double consistoire fut témoin d'une scène bien émouvante. Molines se préseiîte devant lui, la démarche hésitante, l'air, abattu, le visage defait. Il confesse qu'il a persisté vingt ans dans son apostasie, et exprime « la douleur amère et la vive angoisse » que lui cause «. l'énorme péché dont il s'est rendu coupable. » « Je ne puis, » s'écrie-t-il au milieu d'un torrent de larmes, a calmer les remords de ma conscience que par un recours incessant à la miséricorde du Père et à la justice du Sauveur ; aussi éprouvé-je un grand désir d'être réuni avec les fidèles et reçu dans le sein de cette église. C'est pour obtenir cette consolation que je supplie la vénérable compagnie d'avoir compassion de mon état, d'agréer ma-componctioii de cœur et de me tendre une main secourable et fraternelle, en me recevant au nombre des membres de cette église. »

Tous les cœurs sont émus. Le pasteur Simon Vernède, président du consistoire, se lève pour lui répondre. C'était un homme d'âge, descendant de réfugiés,

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dont la piété vivante s'est exprimée dans plusieurs publications remarquables. Il n'a pour le pauvre suppliant que des paroles d'encouragement et de consolation : ii Nous sommes instruits , » lui dit-il » « par des lettres arrivées de France; du regret que vous ressentez de Votre honteuse défection. Nous savons que, venu dans ce pays pour votre sûreté, vous désirez faire une rétractâtiun publique de votre faute. Autorisée par le synode, noire compagnie juge suffisant que vous ayez comparu devant elle. Elle vous reçoit au nombre des membres de l'église, espérant que votre conduite, votre persévurance et votre zèle justifieront à plein les sentiments àc rcpcntancc que vous venez d'exprimer (i). »

Cependant Molines , au milieu de ses tristesses, oubliait d'écrire à ses amis de France. Rabaut, inquiet à son sujet, demanda, le 27 septembre 1776, de ses nouvelles à M. Saint, ancien de l'église wallonne d'Amsterdam : « Le frère de M. le digne pasteur Vernùdc, que j'eus l'honneur de voir chez moi il y a quelques mois, » lui disait-il « m'assura que M. Molines éulx arrivé heureusement. Voilà tout ce que j'ai su. Seulement quelqu'un m'a assuré, depuis peu, qu'il avait clé reçu membre de votre vénérable consistoire. J'avais conçu l'espérance qu'il me donnerait quelque signe de vie; car il n'ignore point quel est le vif intérêt que je prends à son sort. Ayez la bonté, Monsieur, de le lui dire et de lui faire mes compliments. J'attends au reste, avec la plus grande impatience, l'écrit dont nous avions parlé avant son départ (2). »

(i) Arch. du Consistoire d'Amsterdam. — Communication de M. le pasteur S.-J. Richard. {j) Ch. Dardicr, Paul Rabaut; ses lettres à dwers, t. H, p. 220.

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Molines avait-il songé à se réfuter lui-même en écrivant les Motifs de son retour dans l'Eglise réformée? Quoi qu'il en soit, il ne trouva pas sur la terre du Refuge la liberté d'esprit nécessaire pour un travail de ce genre. Comme il était sans ressources , il fut inscrit en 1777, sur le registre des « soulagés. » Si Ton pourvut à ses besoins matériels , les consolations spirituelles ne lui firent pas non plus défaut. Mais cet accueil si fraternel et ces témoignages d'une chrétienne bienveillance ne suffirent pas à ramener la paix dans son âme. Sa conscience lui reprochait toujours son apostasie. Il ne pouvait croire au pardon que l'Evangile promet au pécheur repentant et s'appliquait les redoutables menaces de l'Ecriture contre ceux qui, après avoir eu part au Saint-Esprit et goûté le don céleste, ont exposé par leur chute le Fils de Dieu à l'ignominie. Son désespoir était navrant. Un écrivain de la Hollande, Nicolas Châtelain, auteur de V Histoire du Synode de Dordrecht, et fils du pasteur Daniel Châtelain , d'Amsterdam , décrit ses remords dans une page saisissante qui semble reproduire un portrait de Rembrandt : « Bien jeune encore, » dit-il, « vers 1778, je me souviens d'avoir vu arriver mainte et mainte fois, chez mon père, M. Molines s'accusant toujours, tandis que mon père s'efforçait toujours de lui faire comprendre que, par les mérites infinis de Christ, son pardon lui était sans doute accordé et qu'il pouvait espérer son salut comme tout autre pécheur repentant. Très avancé en âge, il était affligé d'une grande surdité , ce qui obligeait mon père à lui adresser ses consolations en élevant la voix. La figure de ce malheureux, sillonnée de rides, portait l'empreinte du désespoir; mais on y retrouvait de faibles vestiges d'une physionomie jadis noble et élevée. Son

178 MOLINBS DIT FLÉCHIER.

regard, éteint par les larmes, attestait tout ce que son âme avait souffert. On ne pouvait le rencontrer sans se sentir ému de pitié. Son attitude exprimait Taffaissement. Sa tête retombait de tout son poids sur sa poitrine, et ses mains pendantes annonçaient un découragement profond. Sa mise négligée témoignait de son oubli des choses extérieures. Toute sa personne, en un mot, prouvait qu'il ne se comptait plus parmi les vivants. Aussi quelques âmes charitables avaient-elles bien voulu pourvoir à son existence. Jamais il n'arrivait chez nous et ne s'asseyait silencieusement, en attendant que mon père, pour la centième fois, vînt lui répéter des paroles de consolation, sans que j'éprouvasse une sorte de terreur mêlée d'une enfantine curiosité. Je décrivais autour de lui un demi-cercle, aussi étendu que la chambre pouvait me le permettre, et ne le perdais néanmoins pas un instant de vue. Il était tellement absorbé en lui-même, qu'il ne s'apercevait de quoi que ce soit. Rien ne pouvait le distraire de ses sombres pensées. Il ne pouvait oublier surtout le dernier regard jeté sur lui par Bénézet et , quand il était en proie à ce souvenir, ses sanglots redoublaient. Il regrettait la couronne du martyre perdue par sa lâcheté et conquise par son ami. Quarante ans de repentir ne lui paraissaient qu'un jour insuffisant pour pleurer ce qu'il appelait son crime impardonnable (1). » Il aurait pu répondre, comme Francesco Spiera au pieux évèque de Padoue, Vergério, qui lui rappelait les promesses de l'Evangile : a Cela est très bien, mais ces paroles de consolation sont sans

(i) Ch. Coquerel, Histoire des Eglises du Désert, t. II, p. 563. — En 1778, Molines n'avait abjuré que depuis vingt-six ans, et, d'ailleurs, le repentir n'avait pas suivi de près l'abjuration.

valeur pour moi. J*ai commis le péché contre le Saint- Esprit, et ce péché ne peut être pardonné ni dans cette vie ni dans Tautre. »

Il y eut cependant comme une éclaircie dans le ciel assombri du malheureux apostat. Il obtint du consistoire l'autorisation de remonter en chaire et de prêcher une dernière fois. Il prit pour texte le reniement de saint Pierre, et traita le même sujet que Pineton de Chambrun, à la Haye, dans des circonstances presque identiques, un siècle auparavant. Lui aussi pouvait dire, comme l'ancien pasteur d'Orange , mais avec combien plus de vérité : « Je suis un disciple infidèle, un malheureux criminel qui ai méconnu mon grand Maître en disant que je me réunirais (i). » L'impression de l'auditoire qui remplissait le temple fut profonde, et Molines redescendit de chaire avec l'assurance que < celui qui confesse ses péchés et qui les délaisse obtiendra miséricorde (2). »

Molines ne vécut que sept ans sur la terre du Refuge. Il mourut au mois de février 1783 , à l'âge de soixantequatre ans, et le <i croque-mort » Pierre Gouzal fit inscrire son décès, dans le registre de l'hôtel de ville, le 17. L'ancien pasteur du Désert put, avant de rendre le dernier soupir, se reposer entièrement sur les mérites de Jésus-Christ, et les ténèbres de son agonie furent éclairées d'un rayon d'en haut. Mais quel sérieux avertissement nous donnent, depuis un siècle qu'elles ont cessé de couler, les larmes de sa repentance et, si l'on

(i) Les Larmes de Jacques Pineton de Chambrun, p. 314. La Haye, 1746.

(2) M. le docteur W.-N. du Rieu, de Leyde, nous a écrit que ce discours parut, mais qu'on ne l'a pas retrouvé.

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rapproche les angoisses de ses derniers jours de la mort triomphante de Bénézet, comme ces paroles du Maître s'imposent à notre esprit : t Celui qui aura conservé sa vie la perdra ; mais celui qui aura perdu sa vie à cause de moi, la retrouvera, » (Matthieu, X, 39.)

TEISSIER DIT LAFAGE

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