CHAPITRE II
Requête à Paulmy d'Argenson. — Barthélémy Coste. — Lettre du maire d'Alais. — Activité pastorale de Teissier. — Lettre de Marazel. — Conseils homilétiques de Pomaret. — Teissier prédicateur.
Voilà donc Teissier enrôlé dans la petite phalange du Désert. C'était dans des temps singulièrement graves qu*il allait désormais remplir toutes les fonctions du saint ministère. Les esprits étaient surexcités. Les ordres relatifs aux mariages et aux baptêmes plongeaient les fidèles dans la désolation. Le marquis Paulmy d'Argenson venait d'arriver en Languedoc pour y commander les troupes du roi. Teissier et ses collègues se décidèrent à lui adresser une requête. « Les protestants de ce pays, » lui disaient-ils, « regardent votre arrivée comme providentielle. Ils ont essayé , mais en vain, de faire parvenir jusqu'au roi leur misérable situation. Ils viennent se jeter aux pieds de Votre Grandeur, Us espèrent, sinon une entière liberté, du moins une tolérance. Ils ne lasseront point Votre Grandeur par le récit des diverses épreuves qui leur sont arrivées , en divers temps et en divers lieux. Us vous diront qu'on ne se borne pas à des amendes pécuniaires, à l'exil, mais à cette extrémité que de les obliger à
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trahir leur conscience. » Paulmy d'Argenson, ayant désiré le récit détaillé de leurs souffrances , Paul Rabaut ne craignit pas de lui remettre lui-même un long mémoire au péril de sa vie. Il arrête le carrosse du commandant sur la grande route, non loin d'Uchaud, et lui tend sa supplique. — « Comment vous appelezvous ? » lui demande le marquis. Et le pasteur du Désert, dont la tête est mise à prix, lui fait cette réponse, dont la simplicité touche au sublime ; « Monseigneur, je suis Paul , à vous rendre mes devoirs. » Mais c est en vain qu*on avait compté sur l'intervention de ce grand personnage, la persécution suivit son cours, et les exhortations des pasteurs eurent de la peine à contenir l'explosion du vieil esprit camisard.
Le II août 1752, le chevalier de JBeauteville écrivait à Saint-Florentin qu'il craignait des entreprises contre les curés. II tâchait de les prévenir par des menaces ou d'autres précautions-, mais il désirait fort des ordres précis sur une matière aussi délicate (i). Le secrétaire d'Etat, assez embarrassé, se contenta de lui répondre qu'il pouvait prendre telle précaution quil jugerait à propos, pour mettre les curés en sûreté. 11 ajoutait toutefois, montrant bien qu'il savait à quoi s'en tenir sur l'attitude du clergé à l'égard des protestants : « Et surtout, il faut que les curés se conduisent avec assez de circonspection pour ne pas se rendre l'objet de leur animosité et de leur vengeance (2). »
Ces conseils pleins de sagesse ne furent pas écoutés. Tandis que les évêques pénétraient dans les familles pour y saisir les filles et les garçons qu'ils en-
vi) Archives nationales TT, 2J0.
(2) Ch. Coquerel, Hisbire des Eglises du Désert, t. Il, p. «5*«
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fermaient de force dans les couvents, plusieurs curés, oublieux de leur ministère, ne craignaient pas de s'abaisser au rôle d'espions. Celui du Cailar avait dénoncé Molines et appuyait de son influence toutes les mesures vexatoires du chevalier de Pontual. D'autres poussaient avec violence à la rebaptisation des enfants, L'animosité qu'ils inspiraient était grande.
Le 1 1 août au matin , le jour même où le chevalier de Beauteville avait écrit à Saint-Florentin , le curé de Ners, qui se rendait à cheval à Vézenobre, est grièvement blessé d'un coup de fusil. Le soir, à onze heures, celui de Quillan est réveillé par des coups frappés à sa porte. Il se montre à la fenêtre , une balle lui fracasse le bras. Le lendemain , son collègue de Logrian revenait de Quissac. Trois hommes en embuscade tirent sur lui et le laissent pour mort. Le prieur de Ners fut le seul qui succombât à ses blessures. Quel était son meurtrier? L'enquête, conduite par Tempié, le subdélégué de Nîmes, fit connaître son nom. C'était le pasteur Barthélémy Coste. Ce dernier prétendit que Je prêtre l'avait menacé et qu'il était en état de légitime défense^ On prépara bruyamment sa procédure. On publia à son de trompe, dans la ville de Nîmes et de la part du roi, que ceux qui lui donneraient asile seraient pendus, et que celui qui le ferait prendre recevrait une forte récompense. On le condamna, par contumace, à être rompu vif et jeté au feu. La sentence fut exécutée le mardi, 3 octobre, sur la place du Marché. L'inculpé put heureusement s'échapper et se réfugier en Angleterre (i).
(i) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à Courty t. II, p. 222-