CHAPITRE III
Le ban du duc de Richelieu. — Une supplique des pasteurs. — Lettre de Journet. — Battue générale du 4 août. — Le Mas de Novis. — Teissier est arrêté et conduit à Alais. — Le subdéiégué l'interroge. — Sa famille le visite. — L'intendant réclame le prisonnier.
L*année 1754 commença sous des auspices favorables. « Tout va des mieux pour nos frères, » écrivait de Lausanne Court à Chiron, le 20 janvier. « Nos fêtes n*ont jamais été plus belles ni plus tranquilles que les dernières, » me disent-ils (i). Mais leur situation empira quand le duc de Richelieu vint à Montpellier présider les Etats du Languedoc et commander les troupes de la province. Cet arrière-petit-neveu du célèbre ministre de Louis XIII était l'un des gentilshommes les plus brillants, mais aussi les plus incrédules et les plus corrompus de la cour de Louis XV, qui, pour cette raison, l'appréciait fort. Nature monstrueusement vaine et personnelle, ce vieux freluquet, comme le traite d'Alembert, ne songeait pas d*abord à marcher sur les traces de Bâville, et ses disposi-
(i) Archives Sérusclat.
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tions tolérantes se manifestèrent par des ordres qui firent cesser les excès des logements militaires ; mais il changea bientôt d'attitude. Il prit des mesures vexatoires, qui n'avaient pas du moins Texcuse d'une conviction intolérante et exclusive, et fit revivre, en les aggravant, les dispositions les plus sévères des anciens édits, dans un ban tristement célèbre qu'il fit publier à son de trompe le 16 février, dans les principales villes du Languedoc. 11 l'accompagna d'instructions très précises, adressées aux commandants de troupes, sur les moyens de réprimer les assemblées du Désert.
« L'officier qui commande à N..., » disait-il, « fera de son mieux pour qu'il ne se tienne aucune assemblée dans son quartier ni aux environs ; et cependant il prendra une connaissance particulière des endroits voisins de son quartier où se tiennent ces assemblées. Il les reconnaîtra, ainsi que les chemins qui peuvent y aboutir, afin d'être en état de faire ses dispositions pour les surprendre.
» Lorsqu'il aura été averti qu'il devra se faire une assemblée ou qu'il y en aura une dans quelque endroit, il prendra ses mesures pour marcher dessus et la surprendre, et pour pouvoir y faire arrêter par les troupes ceux qui s'y trouveront, surtout les ministres ou prédicants, sur lesquels il fera même tirer y en cas qu'ils prissent la fuite à cheval ou que les troupes ne fussent pas à portée de les joindre. Il leur sera facile de les reconnaître à leur habillement et aussi aux soins que prennent les nouveaux convertis pour les faire évader et mettre en sûreté.
» L'officier aura soin de faire savoir, dans son quartier et aux environs, que ceux qui donneront de bons avis seront récompensés et que ceux qui prendront ou
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feront prendre un prédicant auront mille écus qui seront payés sans aucune retenue , exactement et secrètement.
» Il prendra, à cet effet, les mesures qu'il croira convenables pour avoir le signalement des ministres et prédicants qui tiennent des assemblées dans son canton, et être instruit des maisons où ils se retirent et de tout ce qui se passera dans son voisinage, dont il informera exactement le commandant de son corps, et des moyens qu'il compte employer pour les faire arrêter, afin qu'il puisse le diriger dans une démarche de cette espèce qui ne doit pas être faite légèrement (i). »
Ces citations suffisent pour donner une idée de l'esprit libéral de Richelieu. Et c'est pourtant ce maréchal que Voltaire ne craint pas d'appeler, dans des vers connus, « un grand caractère, un grand homme, » mais dont l'historien de Sismondi, plus soucieux de la vérité historique, a dit avec raison « qu'il fut le plus corrompu parmi les courtisans, et le plus incrédule parmi ceux qui se disent philosophes. »
Cette ordonnance de Richelieu porta la douleur et l'effroi dans les églises , et les pasteurs directement visés adressèrent une supplique à Richelieu qu'ils signèrent : a Les amis de la patrie. » « L'âme ne peut pas se passer de nourriture , non plus que le corps, » lui disaient-ils. « Les horreurs de la famine de la Parole de Dieu sont plus insupportables que les horreurs de la famine du pain. Entreprendre d'interdire tout culte public à une société chrétienne , c'est risquer de blesser le droit des gens et de faire la guerre à Dieu. » Et désignant assez clairement ceux qui le poussaient dans
(i) Ch. Coquerel, Histoire des Eglises du Désert^ t. H, p. 14J.
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ces voies de rigueur, ils ajoutent : « Ceux qui ont demandé ce ban et qui en ont sollicité la publication , ne sont point les amis du roi ni de la patrie. Ils ne sont point zélés pour les vrais intérêts de l'Etat ni de TEglise. A juger de leurs desseins par le dispositif de cette nouvelle défense, il semble que ces messieurs voudraient donner au monde le spectacle d'un embrasement général dans l'une des plus belles et des plus considérables provinces du royaume ; mais ces desseins sont si barbares qu'il est impossible de les concilier avec la profession qu'ils font d'être les ministres du Dieu de paix. » Et ils s'étonnent à bon droit que trois millions de religionnaires, fidèles et dévoués sans réserve, comme leurs pères, à la très auguste et très chrétienne maison de Bourbon, soient les seuls chrétiens de l'Europe et de tout l'univers qui ne puissent former des assemblées, grandes ou petites, dans le Désert ou dans les villes, en rase campagne ou dans les maisons, pour la célébration du service divin (i).
Les pasteurs étaient inquiets pour leurs compagnes. Les femmes tremblaient pour leurs maris. Paul Rabaut, vivement poursuivi, écrivait à Court : « Notre situation devient tous les jours plus triste...; nos implacables ennemis, toujours acharnés à notre ruine, ne négligent rien pour venir à bout de leurs cruels desseins (2). II disait encore à Chiron, le 12 juillet : « Depuis ce renouvellement de persécution, à peine ai-je pu porter trois fois la parole, une en public et deux en particulier(3). »
(i) Ce placet, du 20 juillet, est de Jean Pradel (Arch. Ch. Pradel).
(2) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à divers, t. I, p. 64. (j) Archives Sérusclat.
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Mais, plus préoccupé de sa femme que de lui-même, il eut toutes les peines du monde à lui trouver un abri sûr. Toutes les troupes étaient en campagne. Les pasteurs erraient çà et là, échangeant une retraite pour une autre. Les plus mauvais jours de la persécution étaient revenus.
Une lettre, trouvée dans les papiers de Lafage, porte la trace de celte agitation. Elle est de Jean Journet, « un pasteur zélé, courageux, pieux, entreprenant, » dit une pièce du temps. « Ces Messieurs, » lui disait-il, « m'ont prié de vous répondre pour eux et de vous informer de la teneur de l'ordonnance qu'on publia dernièrement contre nous. Mais ce serait vous apprendre unç chose que vous avez apprise par mille voix. Vous demandez des particularités différentes de celleslà. Voici ce que nous avons appris d*une bouche qui ne paraît point suspecte. » Et il donne à son ami certains renseignements qu'une dame prétendait tenir de Richelieu, qu'elle aurait reçu à sa table. On n'imposera plus d'amendes, pn ne fera plus d'emprisonnements; mais les assemblées seront interdites et, si elles refusent de se dissoudre , on tirera sur elles. Le clergé bénira les mariages « après quatre mois de postulations , » sans exiger aucune abjuration. Ceux qui se sont mariés au Désert devront faire réhabiliter leur mariage et rébaptiser leurs enfants. D*ailleurs, chacun^ sera libre chez soi, et il y aura des ordres pour un arrangement. Nouvelles incertaines et contradictoires. Et Journet, faisant remarquer l'insuffisance de ces mesures, ajoute : a II vaudrait bien .mieux, selon moi., que le clergé n'eût jamais consenti à bénir les mariages sans abjuration. D'ailleurs, contraindre les fidèles à faire re bénir leurs mariages et rebaptiser leurs enfants est le
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chemin de la révolte, ce que je ne voudrais jamais voir, et à quoi je ne consentirais qu'avec peine. Les armes du chrétien ne sont pas charnelles. La patience, le sojpport, la confiance en Dieu , tout ce que la sagesse éternelle nous prescrit : voilà les remparts que nous devons opposer à la fureur de Tennemi. Nous devons nous faire un devoir d'exhorter nos troupeaux à revêtir ces heureuses dispositions, et laisser à Dieu le soin d'opérer nôtre (felivrànce. J'aimerais mieux exhorter à la fuite qu'à la défense. Au reste, je n'exclus pas une dernière extrémité. Gn nous menace chaque jour d'un feu général pour les armes et pour les livres. Les officiers de Sauve sont alarmée et sans raison ; car, qu'ontils à craindre en nous laissant en repos? Je vous plains d'avoir affaire dans votre quartier à ces officiers trop affectionnés à servir le clergé et irrités contre les protestants, sans sujet. Je vous souhaite la meilleure santé du monde. Dieu veuille vous couvrir de sel puissante protection et donner efficace à votre ministère (i). »
Ce voeu fraternel ne devait pas se réaliser. Une battue générale contre les pasteurs fut organisée dans toutes lesCévennes, le 4 août, fête du prétendu saint Dominique , "bien digne selon la remarque de R^baut-, dé présider une pareille équipée. Toutes les troupes, dè$ la pointe du jour, excepté celles dés forts et des citadelles, furent sur pied. Elles firent, pendant toute la journée, les recherches les plus exactes dans lés bois , dans les déserts lès plus arides, dans les métairies et dans une multitude de villages, et fouillèrent les maisons les plus soupçonnées de donner retraite aux
(i) Archivés de MonlpdHer; « A M. M. Lafage F. M, çn toute diligence et par exprès, à Rotterdam, w Mars 1754.-
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pasteurs (i). Les renseignements qu'ils fournirent à Court sont navrants : t Ici les soldats, enfonçaient à coups de hache les portes, en arrivant autour des maisons. Là, après les avoir ouvertes, on demeurait tranquille jusqu'à la pointe du jour. Alors on entrait, la baïonnette au bout du fusil. Dans un moment tout était bouleversé : coins et recoins , armoires , cabinets et paillasses de lit, monceaux de bois, amas de foin, profondeurs des puits, etc. Tout était fouillé et, comme on avait nourri les troupes dans l'idée qu'elles entraient en province pour piller et massacrer les protestants, elles firent cette recherche de manière à faire craindre une ruine entière à ces infortunés. La fureur dans les yeux, le blasphème à la bouche, soldats, officiers, tous allaient au delà de leur commission et annonçaient une exécution encore plus barbare. Lorsqu'on les priait d'épargner les portes, ils répondaient que bientôt les portes et les maisons seraient détruites. Quand on les conjurait de ne pas insulter les filles et les femmes, on n'en tirait d'autre réponse sinon qu'il n'était pas nécessaire de ménager ce qui devait bientôt périr. Tout ce qui tombait sous la main, hommes, femmes, habitants, étrangers, catholiques, protestants, tout était fait prisonnier et personne n'était délivré que sur la reconnaFssance et le témoignage des consuls et des curés, qu'on appelait pour examiner et reconnaître les prévenus. Il est plus aisé d'imaginer que d'exprimer l'état des protestants dans le cours de cette expédition (2). » La plupart des pasteurs coururent de grands risques
(i) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à dhcrs^ t. I, p. 65. (2) Lettre de Court à Royer. Communication de M. J.-J. Mounîer, d'Amsterdam.
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et n'échappèrent, selon l'expression de l'un d'eux, que par une protection toute particulière de la Providence. Sans le secours d'un catholique, Gal-Pomaret était arrêté. Il venait à peine de quitter sa retraite quand elle fut investie. Près d'Uzès, Pradel entendait, de sa cachette, l'officier crier aux soldats : « Allons, mes enfants, cherchez bien; vous aurez mille écus si vous trouvez le ministre. Il doit se cacher dans cette maison (i). » Deux pasteurs du Vivarais, en traversant l'Ardèche, essuyèrent une fusillade nourrie et n'échappèrent que par miracle. Chalon, dit Latour, faillit être pris à Saint- Jean-de-Gardonnenque. Le proposant Paul Vincent, de Congénies, qui fut le grand-père de Samuel Vincent, se trouvait à Canaules. Il ne dut son salut, après Dieu, qu'au dévouement d'un pieux Cévenol, Jean Franc, qui paya de sa liberté l'empressement qu'il mit à favoriser son évasion. Vincent était caché dans sa maison, lorsque les troupes cernèrent le village. Le curé du lieu, — un de ces prêtres tolérants dont on conserve avec respect la mémoire, — vint spontanément lui offrir un asile dans son presbytère et, s'il le fallait, dans l'église et sous l'autel. Franc, moins confiant que le pasteur, ne lui conseille pas d'accepter et Vincent prend la fuite. Il était nuit. « Au sortir du village, » raconte son fils Adrien, « et sur l'aire même de Franc, une sentinelle lui barre le passage et veut le conduire au commandant. Il fait difficulté de s'y rendre et tente même de s'évader. Le soldat lui lance alors un coup de
(i) Ch. Dardier, Paul Rahaut; ses lettres à Court, t. II, p. 5^2. Pradel termine une lettre du 50 août par ces mots : « Voici la vingt-sixième nuit de mes veilles, au milieu des espions et des Spldats dont le pays fourmille. »
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baïonnette qui heureuseniènt passe entre son bras et son corps. Son habit en fut percé. AussitAt'îl se dégage, laissant son mOuchoFr et son chapeau sur la place, franchit un fossé sans Papercevoir et prend là fùite.Les soldats le poursuivent longtemps et de fort prés. Il entend donner Tordre de faire feu sur lui. Enfin il les laisse tous, et ils le perdent de vue. Echappé de leurs mains, il se présente successivement à deux métairies peu éloignées où on refuse de le recevoir. Ce h'ést qiie dans une troisième qu'on a le courage de ràccuéillîr. Il y arrive suant, hors d'haléihé, la tété hué, les j5iéds criblés d'épines et ensanglantés (i). » Ce' fut dans le corps pastoral une panique générale, et le triste M. de Moiican, qui en faisait des gorges chaudes, àvart raison d'écrire : « Les ministres doivent être' furieusement
(i) A. Borrel y Histoire de l'Eglise réformée de Nîmes, 2* édit., p, 422-425, et Samuel Vincent, Mélanges de religion ^ de morale ci de critique sacrée y t. VII, p. 152. La version que donne J,-P. Hugues, Bulletin^ t. M, p. 82; «st un peu* différente. — Voici comment le chevalier de Beauteville raconte lui-même cette arrestation : « Un détachement de Normandie avait arrêté^ daits la Gardonnenque , un homme qui était un prédiçânt. Pendanl que le détachement ifoui liait, cet homme, qu'on avait donné en ^t^fde à un soldât, a pris Te moment qlïe le reste dû détachement était dispersé, a tiré un coup de pistolet au soldat^ dont il n'y a eu que l'amorce qui ait pris.. Le soldat lui. a donné une buurrade et l'a jeté par terre. Dans ce même moment, est venu un coquin de paysan qui, au péril de sa vie, a secouru le prédicant et a pris le soldat à la gorge. Les autres soldats sont venus au secours; mais, comme c'était pendant la nuit, dans ce combai-là le prèdicant s'est évadé, laissant son chapeau qui est en eflstor, avec une" bourdaloue d'argent, et son pistolet. Le paysan qui Ta secouru est arrêté, et il sera remis, avec toutes les pièces qui peuvent justifier son attçntat, à l'intçndant pour être jugé. »
TEiSSiÊR bit LÀFÀ6È. 2Î?
épouvantée' (i); "» M ôîtts"^ heureux cjtré' ses* côtl^gaés; TeiSâîef fie put échàppefâuît mains de se^peràécuteurs: * ^ntre Lasallè èf Monôbfetj dstftà là cômfrîuhe de Vaîbfes(2), au milieu des fofêts de chênes vértS'Cjuî donnent une physionomie si particulière à (ièi'côntréés, secâchê le rriasdè Nôvis', vràîè'Thëbaïrfe admiràbtement choisie, à Cette époque où leà^bôis étalent encore pliis'épm, pôUl- servir dé refuge àU^èpâSteùfS* proscrits', ftétaft habité par les NôVis, dôift lès desceildîintsl^ôccu'pènr encore (j)."C^étâitd'afts là huit ^du samedi^ au' dima^'che. Lafage se pfépàraif parle rep.oS à là Joûritéé fatfgafttè iqQi rattèndait, l(5r^c(U*dn détachement 'de ' Mônoblèf^ du régiment dé Ndrfna?i3ièi que' deùk -espions aVâteht mis slifse^ tracés, fîèht c^fnéf l'a* hlâi§ôh\ Il ge composé âe qUînirè hôlîlrflés^ de^la^cOfîipagriîe dU cliévalieV Dùviviér, S'ou§ les^C^rclres'dil IteXi'tenafiVd^ Cère.' C'était qjiàtfé' helirès du matifi: Lés -soldats lï^apperîf violcmméntr Ta porfê'/ Lé brûirréVelUe Tèlssfer qui; cô'mpre- Mht rcpéfillqùî lé JîiehaCèV seifléreri mè^Xife'de révitér. Derrière là pdrlë de sâ'ChaAnbreVà main dro1te/Url èsèâliéf eh plâ'tré'de tfèi^ marchés COrtdùîtj par uïve trappe, au grenier qui a deux fenêtre^* Téi^srer'â de'mi-
(i) Archives nalionaleè, TT, 550.
- {2?'Crùnfeumè''dè Féïfôè/'tronipè par là' siniriifude de nom, fait arrèter'Teksiérii Va'brèj.dartsie Tarn; '• ' " - ' - - / (^^"L«^ cUmanche; 2-5 -}uillei-i68^ une, assemblée se. tHit>à A4re^ sèque, au-dessus de Vàlestalière, paroisse de Monoblet. Elle fut présidée par David Quest. Novis cadet, du mas de Novis, en habit, noir, — -J^l portait le deuil de^spn père, — faisait sentinelle avec un fusil.. On était à la fin du service, et l'assemblée cjiantait le psaume LI, lorsque voyant s'approcher un détachement, Novis s'écria : « Séparez-vous, leà soldats viennent! » (Archivés de l'Hérault, C, 167), Il futj pour ce crime, pendu à Monobiet, quelques jours après.
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vêtu saute par une des ouvertures sur jun toit dont il brise plusieurs tuiles ; le sergent Pierre Bruguièrç Taperçoit, et, d'un coup de feu, lui fracasse le bras droit et lui fait une blessure au menton. Un soldat, Pierre Lagrange dit La Giroflée, monte aussitôt sur le toit, suivi du lieutenant de Gère. Le pasteur était sans souliers et sans bar. Il portait cependant une veste et un habit ainsi qu'un chapeau avec un bonnet par-dessous. Il avait le visage en sang, et son bras droit, qui pendait inerte le long de son corps, le faisait cruellement souffrir. Il fut dès lors facile de mettre la main sur lui. • Sitôt qu*il fut arrêté, » nous apprend Rabaut, « il ne fit pas difficulté de dire à Tofficier ce qu'il était et lui témoigna d'être prêt à sceller rEvar\gile de son sang (i). » Les soldats firent aussi prisonniers Jacques Novis, fils aîné de la maison, son frère Henri, sa sœur Madeleine et sa femme Jeanne Alibert, qui allaitait un enfant de quelques mois. Les persécuteurs, étrangers à tout sentiment d'humanité, l'obligèrent de partager, avec son enfant le sort des autres membres de la famille. Quant à Jacques Novis le père, il avait pu s'échapper à la faveur des ténèbres.
Etienne Teissier et ses hôtes qui , malgré le trouble où les avait jetés leur arrestation , avaient fait boire au pauvre blessé un verre de liqueur, furent conduits, vers les neuf heures du matin , à Monoblet (2). Un renfort venu de Colognac avait porté leur escorte à
(i) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à Court, t. II, p. J26.
(2) Deux vieillards furent laissés au mas de Novis. On emmena aussi à Monoblet deux iîls de Jean Novis, le frère et le voisin de Jacques, et un jeune homme nommé Roçer. Ce§ troi§ prisonniers fièrent relâchés.
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cent cinquante hommes. Teissier fut gardé à vue dans la chambre du commandant de la garnison; le lendemain, à six heures, on les fit partir pour Alais. Le prisonnier, oubliant ses souflFrances et la mort qui l'attendait, fit, dit Rabaut, « de tendres adieux à son troupeau qui fondait en larmes (i). » Il ne pensait qu'au triste sort de ses amis, se reprochant d'être la cause involontaire de leur épreuve, et leur adressait, ainsi qu'aux personnes éplorées qui se pressaient sur la route , de touchantes exhortations. Les prisonniers chantèrent ensemble le psaume CXLII , qui convenait si bien à leur état :
Vers Dieu, dans les derniers abois, Vers Dieu, j'élève encor ma voix.
Mon cœur se répand devant lui Et lui déclare son ennui.
Ils ont su leurs pièges dresser Aux lieux où je devais passer.
Partout mes yeux cherchent en vain Quelqu'un qui me tende la main.
Grand Dieu, je t'adresse mes vœux.
Sauve-moi, Seigneur, tu le peux ; Car tu fus toujours mon soutien, Et tout le reste ne m'est rien.
L'officier qui avait opéré la capture crut devoir redoubler de précautions. Il fit venir de Durfort et d'Anduze de nouveaux détachements. Teissier fut enfermé quelques heures dans les casernes de cette ville. Il y reçut plusieurs visites, entre autres celle d'un seigneur
[[) Çh. Dftrdier, Pa{U RahaiH; $es lettres à Courte t. II, p. 127.
2)0 TÈlSStBR Dît tAt'ÀÔÊ.
catholique « fort avancé dân^^lè'^miHtaife ;'>>'' qui lui témoigna un vif intérêt et* te' quîtta en pleufkïit.' Utî chirurgien de la ville, Bousquet Taîné; lui fit lès premiers pansements. Ensuite les grenadiers de la garnison et un fiiquet par compagnie le conduisrrént .jusqu'à Bagard, où vint les relever Un détachement d^Âlais": Les soldats, émus de pitié ,' luî témoignateTit mille égards. Ils pérmireïît à' un protestant d^Atfdiuze , îjùî avait fourni un cheval pour les prrsonriièrsVdé^^'entfêtenir longuement avec lui. Ils ne voulurent fToint le quitter sans lui Serrer la main, et plusieurs, Versant des larmes, se recommandèrent à ses prières.
Le chevalier de Beauteville commandait la place d'Alais. C'était un vrai « boutefeu, » comme, l'appelle le pasteur Cavalier, qui ne négligeait rien, selon Texpression de Court de Gébeli«, « pour seconder M. de Saint- Priest dans son beau projet de rendre tout le Languedoc catholique. » Ilfit enfermer Teissîér dans le fort, et le pasteur fut. séparé pour un temps de ses compagnons d'infortune. « Avant de lesquitter, il les exhorta, • dit une relation du temps, « à la patience et à la confiance en Dieu, et les assura du secours du Père des miséricordes qui n'abandonne jamais ceux qui, souffrent patiemment pour son nom. Nombre. .de grands personnages d'AIais furent spectateurs de cette triste séparation. Teissier demanda la permissioft.de faire la prière en présence d'un sergent et du détachement de-garde; Il supplia Dieu de lui accorder la grâce nécessaire pour supporter patiemment son épreuve. Le sergent l'écouta fort attentivement et- lui demanda de lui remettre sa prière par écrit. On assure même que ce ne fut pas la seule fois qu'il pria tout haut , dans le fort d'Alais, pour l'édification de ceux quî réntèndfîrent.
TÊISSÎER bn Ik^KOÈ. i^i
Ensuite il tût pàttsé par te Chirurgien-major da régiment de Normandie, qui parut fort touché' de son état (i)! »
Lersôîr même de son" arrivée, M. de Bèautevilte le questionna longuement. « l\ parut fort content de ce quil faisait son possrblè pour mettre à couvert les maîtres de îa'màison où ilav^ît été pris. Ce qui, dans la suite, aeu-ùh pàî*faît rapport avec le langage de ceux-ci. »
QuoF qu*rl en soit, Te chevalier, tout fîér de cette capturé , en informa , dès lè mardi 6 août , lé comte de Saint- Florentin. Après avôif dit que la battue générale aVâît donné Talàrme à tout le pays protestant, ii raconte , à sa manièfe , l'arrestation de Teissier : a Comme it était armé jusqaaiix dents et qu'il à voulu se défendre sur un toit où bn l'a poursuivi, l'officier à été obligé de faire tirer dessus, et on lui a cassé un bîâs... Tout ce qui était dans la maison, hommes et femmes^ a été arrêté et conduit en prison. Je suis, de plus, nanti de tous les effets de ce prédicant : livres, instructions, sermons, registres de mariages et baptêmes, le tout écrit de sa main; et de beaucoup de Tèttres de ses confrères Tes ministres, et autres papiers relatifs à Fa condition des religiohnaîrès de ce pays-ci. » Beautévîllé n'a que des éloges pour le lieutenant de Gère qui â conduit « sa petite opération avec toute la sagesse, fa prudence et rintelligence possible, » et il' demandé discrètement pbui*lui de l'avancement : « Quand il s^est trouvé au milieu des bois , il s'est fortifié de tous Tes quartiers voisins où j'avais eu l'attention de laisser un certain nombre de troupes... Je ne saurais trop louer la conduite de cet officier. Il mérite d'être
(i) Papiers Rabaut.
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encouragé, car il paraît avoir beaucoup d'application et beaucoup d'intelligence. »
Il écrivit encore au comte de Moncan, maréchal de camp , commandant pour le roi dans les Cévennes , ainsi qu'à l'intendant de Montpellier : « Le ministre, » disait-il à ce dernier, « a exhorté son peuple et son église en sortant de Monoblet, et je suis si peu content du peuple de ce village, que je prierai M. de Moncan d'y envoyer une compagnie de renfort, et je crois prévoir que je la logerai chez l'habitant. » Il ajoute que, suivant le rapport du chirurgien, le ministre n'a rien de cassé, qu'il a seulement le bras fracassé, du poignet au coude, et un peu le menton. L'intendant rendit au chevalier mille grâces des détails qu'il avait la bonté de lui fournir sur cet événement intéressant. « Il s'agira, » lui disait-il, « de faire traduire tous les prisonniers jusqu'à la citadelle, et le plus tôt ne sera que le mieux (i). »
En attendant, Teissier comparut, le mercredi 7 août, devant M . de la Bruyère , juge général de la ville et comte d'Alais , et subdélégué de l'intendant. « L'on a su de bonne part, » disent nos relations, « que ce subdélégué n'oublia rien pour faire tomber le prévenu en contradiction , et pour charger son verbal d'audition de faits et de circonstances fausses et odieuses; ce qui porta le sieur Teissier à protester tout haut qu'il ne dirait plus mot si l'on s'écartait ainsi de la vérité qu'il confessait ingénument : ce qui fit rentrer le sieur la Bruyère en lui-même. Ensuite le subdélégué fut plus humain et plus véridique (2). »
(i) Archives nationales, TT, 2J0, et dossier. (2) Papiers Rabaut.
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Tèissier reconnut qu'il était ministre de la religion réformée et qu'il en avait rempli les fonctions dans les différentes communautés comprises entre Anduze et le Rouergue, principalement dans le district de Lasalle. Il ajouta qu'il n'avait point de résidence fixe et que , le plus souvent, il couchait sous des abris. Le subdélégué voulut connaître surtout les circonstances de sa capture. Malgré ses questions habiles, le pasteur ne dit rien qui pût compromettre ses hôtes. Il prétendit toujours qu'ils ignoraient sa présence sous leur toit. Il raconta qu'il s'était introduit, la nuit, dans la maison de Novis, à l'insu de son hôte, à cause de la pluie, qui ne lui permit pas, comme il en avait eu d'abord la pensée, de passer la nuit en rase campagne (i). Un arbre lui permit d'atteindre la fenêtre de la métairie. Il se jeta sur une paillasse. Au point du jour, un détachement, commandé par un officier, investit la maison et força la porte. Alors il monta sur le toit pour éviter d'être pris.
Au reproche d'avoir visé le premier soldat qui se présenta et qui était sans armes, il répondit : « Mon pistolet ne rata pas , parce que je ne l'avais pas lâché. Si j'avais voulu, j'aurais tué le soldat. Je ne lui présentai mon pistolet que pour lui donner considération de ne pas me suivre. L'officier fit tenir un fusil au soldat qui me suivait, avec lequel il me blessa. Il me saisit, avec l'officier qui monta avec lui sur le toit. M'ayant des-
(i) Un des soldats qui l'arrêtèrent ayant prétendu qu'il y avait beaucoup de poussière dans le chemin, Tèissier, qui avait réponse à tout , affirma que les troupes qui le conduisirent à Monoblet avaient de l'eau jusqu'au-dessus des souliers, dans une prairie qu'elles traversèrent, et que quelques-uns des soldats qui le conduisirent à Alais lui dirent qu'ils avaient essuyé beaucoup de pluie, dans la nuit du 3 au 4 août.
2H TEISSIER DIT LAFAGE.
cendu, ils me conduisirent à Monoblet, dans la chambre de Tofficier, où je passai le reste du jour et la nuit suivante , gardé par des soldats ; le lendemain , je fus conduit dans les prisons de cette ville. »
Le subdélégué l'interrogea sur ses études et sa vocation au saint ministère. Il répondit d'une manière explicite, mais refusa de donner les noms et les adressés des anciens de son consistoire. Il nomma toutefois lés pasteurs qui Tavaient consacré. Il est vrai qu'un document trouvé dans sa valise les avait déjà fait connaître.
Elle contenait divers objets que Lafage reconnut pour siens : deux pistolets, un paquet de poudre, un petit sac de peau rempli de balles de plomb , huit cartouches, une petite poire et une petite corné pleines de poudre à tirer, en tout demi-livre; un étui à cure-dent, une écritoire en peau de chagrin, avec quelques plumes et une aiguille d'emballage ; un petit miroir de poche dont la glace était brisée, un pot de pommade avec un petit paquet de poudre à poudrer, un peigne d'ivoire avec son étui en bois, une paire de ciseaux, un tirébourre. Ajoutez à cela, outre plusieurs lettres, sept cahiers de sermons écrits de la main du pasteur, quelques feuilles détachées contenant dès fragments dé sermons et des prières, un registre couvert de parchemin où il avait inscrit deux cent trente-six nîariages bu baptêmes (i), un état des sommes que chaque paroisse des
(i) Il débuté ainsi : « Au nom de Dreu sdil fait. Amen. Commencé le dix-huit décembre 175 1, par Etienne Teisisier, pàsteiir des Eglises sous là Croix, èh France.» Le premier enfant qu'Tl baptisa fût Pierre Gîbert, de la paroisse de Bbîsset/dîocèsè d'Alais. Le 2 j septembre 1752, il baptisa Jacques Quatrefàges, de Bréau. Serait-ce un ancêtre du célèbre naturafisle? Son der-
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Basses-Cévennes devait fournir pour le traitement des pasteurs, les actes du synode de 1751, une pièce constatant qu'il n'avait reçu que vingt-quatre livres de Valleraugue, une copie d'un placet au comte de Paulmy, enfin son rabat, jauni par le temps, conservé dans son dossier comme une pièce à conviction et qu'on ne peut contempler sans une émotion profonde.
L'interrogatoire fut repris le lendemain. Quand le prévenu comparut de nouveau devant le subdélégué, êelui-ci lui demanda ce qu'était devenu son cheval. Le pasteur ayant répondu qu'il n'en montait plus depuis deux ans, M. de la Bruyère lui fit remarquer qu'il était fort malaisé de porter deux pistolets de selle sans avoir un chevaL « Je les tenais sous mon bras, » répondit-il, a ou dans un havresac de toile. » D'ailleurs, il prétendit que s'il avait des armes, c'était uniquement pour se défendre la nuit contre lés animaux malfaisants , ou pour tirer à blanc , exercice auquel il se livrait volontiers. Toutefois, tant de cartouches et de balles, disent nos relations, « firent dé la peine aux fidèles, é
- La suite de l'interrogatoire roula sur le surnom de Teîssi'er et sa négligence à fafre signer dés témoins aux mariages et aux baptêmes, malgré la recommandation du synode de 1744 (i). « Là plupart des nriinistres, » répondit Teissief, « prennent un autre nom que celui
nier baptême fut celui d'un enfant de Monoblet, le ji juillet 1754, quatre jours iavant Son arrestation.
(f) Voici l'article que Vise le subdélégué : « Dans chaque église, pn sera exact- à tenir un registre des baptêmes et des mariages et à y faire signer des témoins en nombre suffisant, savoir : deux aux baptêmes, et quatre aux mariages, autant que l'on pourra trouver ce nombre. »
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qu'ils portent, afin de ne pas être sitôt reconnus dans le pays : c'est là ce qui m'a déterminé à prendre celui de Lafage. Quant aux registres , les pasteurs ne sont pas tenus de faire signer ceux qu'ils portent. Il y a un autre registre que l'Eglise tient, et celui-là seul est signé. »
Le subdélégué écrivit , le 8 août , à l'intendant que Teissier reconnaissait qu'il était ministre et qu'il en avait rempli les fonctions dans toutes les communautés, depuis Anduze jusque dans le Rouergue, et qu'il avait « avéré tous les papiers et les autres effets qui s'étaient trouvés dans son havresac ; » puis il céda la place aux convertisseurs. Ils voulaient faire œuvre pie, en ramenant un faux pasteur dans le giron de l'Eglise, L'exemple récent de Moiines était propre à les encourager; mais ils en furent cette fois pour leurs frais de prosélytisme. L'abbé Ricard , prêtre provincial , chanoine et procuré d'Alais, « un zélé apparent qui a quelque esprit, » vint trouver Lafage dans sa prison. Il lui fit beaucoup de politesses et commença par l'entretenir des souffrances de Jésus-Christ et des mérites de sa mort. Le pasteur reçut d'abord avec plaisir ce visiteur qui lui prenait la main et la serrait amicalement. Ces avances n'étaient qu'un moyen de capter la bienveillance du prisonnier. Quand le prêtre voulut engager une discussion en règle sur les points qui séparent les deux communions, Teissier, dont les blessures s'étaient fort envenimées et qui avait besoin de repos, lui fit comprendre qu'il savait sur quel fondement solide reposait sa foi et que toute discussion était inutile. « De là ce prêtre en prit occasion de dire que M. Teissier était persuadé de ce qu'il croyait, et qu'il paraissait agir de bonne foi; mais qu'il n'était pas habile homme,
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lui ayant demandé quartier sur la controverse (i). » Une autre visite lui causa à la fois plus de plaisir et de douleur : ce fut celle de son père , de sa mère et d'un de ses frères qui firent, la mort dans Tâme, le court trajet qui les séparait d'Alais, pour le voir dans sa prison. On comprend ce que dut avoir de particulièrement touchant cette entrevue, dans un tel lieu, au milieu de circonstances pareilles. Mais ce furent des conseils virils que sa famille lui fit entendre. « Le père du martyr, » écrit Rabaut, « Texhorta fortement à la fermeté et à la persévérance dans la foi, ce qui arracha des larmes à tous les assistants , amis et ennemis (2). » Le pasteur, de son côté, maîtrisant son émotion, encouragea les siens à la résignation chrétienne, en même temps qu'il leur dit sa joie d*ètre jugé digne de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. Il réclama le secours de leurs prières, et il exprima la confiance que, soutenu du Seigneur, il édifierait l'Eglise et ferait honneur à sa famille. « Chers et bien-aimés parents, » leur disait-il , « laissez agir la Providence ; obéissez sans murmure à ses décrets. Imitez Abraham, mon père. Je suie un Isaac réclamé par rEternel... Laissez-moi mourir pour ma foi. Exhortez-moi à obéir au Sauveur qui m'appelle à la gloire de sceller la vérité de mon sang. Et vous, ma mère si affligée, ayez l'espoir que nous nous réunirons dans le ciel. Mettons-nous à genoux et prions ensemble. » « En se relevant, » dit Borrel , « il leur fit ses adieux , les embrassa pour la dernière fois avec effusion de cœur et les bénit au nom du Seigneur (;j). »
(i) Papiers Rabaut.
(2) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à dipers, t. I, p. 64. (;) Biographie d'Antoine Courte p. 274. — Voir aussi L'Espérance du 15 juin 1881, art. A traders les Cévennes.
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Cependant l'intendant ne renonçait pas au privilège d'envoyer lui-même le prévenu à la potence. On lui avait rendu, à l'occasion du procès de Bénézet, le pouvoir de connaître , en dernier ressort , des affaires protestantes; il était jaloux d'en user. Il écrivait, le 7 août, de Montpellier : « Nous avons pris des arrangements, de concert avec M. le comte de Moncan, pour faire traduire ce ministre et les autres prisonniers à la citadelle de cette ville , dans les premiers jours de la semaine prochaine, et je ferai partir d'ici à cet effet , samedi prochain , deux carrossins que j'envoie à M. le chevalier de Beauteville, à cause des blessures du ministre. Je compte que , dans moins de huit jours, à compter de celui de leur arrivée, le procès leur aura été fait et parfait et qu'ils seront jugés (1). »
Il ne restait plus au commandant d'Alais qu'à se conformer à ses ordres. Le 11, il informa le secrétaire d'Etat qu'il ferait partir le lendemain les prisonniers sous bonne et sûre escorte. « Nos nouveaux convertis, jusqu'ici, n'ont pas remué, » lui disait-il. « Ils me paraissent un peu consternés de la prise de leur ministre, et du mouvement général qu'il y a eu dans tous le pays et surtout dans les lieux et les maisons des plus suspects. Ils voient que nous commençons à connaître leurs asiles, et je ne doute nullement qu'une pareille opération, répétée encore dans le temps qu'on s'y attendra le moins, ne leur en impose beaucoup et ne les détermine peut-être à prendre leur parti de la fuite. » Il ajoutait avec un sentiment particulier de satisfaction, qui touche au cynisme : « M. l'intendant vous rendra compte de
(i) Archives nationales, TT, 2J0.
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ce qu'il fera du prédicant que je lui envoie. Voilà, quant à celui-là, ma besogne faite (i). »
' Jean Franc, le protestant de Canaules qui avait favorisé l'évasion de Vincent , avait rejoint Lafage dans les prisons d'Alais. Il nous donne, dans un intéressant mémoire qu'il nous a laissé de ses propres souffrances, de précieux renseignements sur le pasteur.
Le lundi, 12 août, il le vit de grand matin sortir de prison. On le fit monter dans un carrosse ; le chirurgien-major et un officier de garde s'assirent à côté de lui, tandis que la famille Novis entrait dans une autre voilure. On l'attacha lui-même derrière le carrosse du pasteur; puis, M. de Pérusse, colonel du régiment de Normandie, se mit à la tète de six à sept cents hommes qui devaient les escorter à Montpellier.
Les soldats, d'après le témoignage de Franc, ne cessèrent de blasphémer contre Dieu et contre les prisonniers, tout le long de la route. A Montmoirac il fut témoin d'une scène touchante. C'est un hameau, de la commune de Saint-Christol , situé à une lieue environ d'Alais, sur une hauteur que couronne un ancien château. La route de Montpellier passe à ses pieds. C'est là que les parents éplorés de Lafage , ses frères , une sœur, des amis, traversant le Gardon, étaient venus l'attendre pour lui faire leurs dçrniers adieux. On leur refusa même le douloureux privilège de l'embrasser une dernière fois. « A peine, » nous dit le pieux narrateur, « ils lui touchèrent la main, à cause de la violence des soldats qui les faisaient retirer à grands coups de bourrade. On se tenait sur les bords en pleurant et en jetant de grands cris de douleur de voir ce déplorable malheur. Jusqu'aux
(i) Archives nationales, TT, 250.
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Tavernes, on vit de nos chers frères de la sorte. Quand nous fûmes près de Lédignan , nous vîmes tout le monde qui attendait notre triste arrivée. Les portes et les fenêtres étaient pleines de nos frères et de nos sœurs qui versaient des torrents de larmes. J'aperçus mon épouse qui jetait de grands cris de me voir conduit de la sorte ; mon cher fils n'en faisait pas moins. »
En entrant dans ce bourg , près duquel Barthélémy Coste avait tué le curé de Ners, le commandant fit serrer les rangs et croiser la baïonnette, comme s'il redoutait l'approche de l'ennemi. Mais il ne rencontra partout que des foules inoffensives. Elles étouffaient leurs sanglots sans songer à se plaindre, ou du moins à se venger, et le pasteur se bornait à leur dire en les bénissant : « Puisse le Seigneur suspendre le cours des fléaux qui vous accablent. Souvenez- vous de moi dans vos prières (i). »
En quittant Lédignan, l'escorte fut renforcée. On fit halte à Crespian, où quelques amis des prisonniers les saluèrent de loin. Près de Sommières, plusieurs frères et sœurs, qui se tenaient sur le bord du chemin, faisaient de même « grande alarme et prières » en leur faveur. Les soldats pleins de rage les insultaient : « Pleurez, » disaient-ils, « votre curé. » Les prisonniers passèrent la nuit à Sommières. « En arrivant sur le pont , » dit le compagnon de Lafage , « on nous fit entrer dans la maison de ville, M. de Persange (2)
(!) La tradition locale rapporte qu'à Pauberge où il prit un fepas, il refusa, crainte d'un empoisonnement, de toucher aux plats qu'on lui servit, avant que l'aubergiste les eût goûtés.
(2) M. de Laurencin- Persange était lieutenant-colonel du régiment de Normandie.
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se trouvant au-devant de moi, dit à Tofficier de garde : a Qu'on mette ce coquin avec le ministre ; autant est coupable l'un que l'autre. » On nous fit garder par une compagnie de grenadiers qu'il fit entrer devant. M. Liotard , lieutenant de la compagnie, fut de garde. Je le priai d'avoir la bonté de me faire desserrer les bras, car la corde me les cassait. Les grenadiers répondirent qu'ils n'étaient point des archers pour cela faire. Il leur dit : a II faut être humain en ce monde, » et il me fit relâcher un peu. Il permit à certaines demoiselles de nous apporter à manger et des matelas pour nous coucher. » Le lendemain mardi, 13 août, l'escorte se remit en marche à quatre heures et demie du matin. Franc fut encore attaché derrière la voiture du pasteur. Il souffrit beaucoup de l'ardeur du soleil , « qui était des plus violents. »
Sur la route , les prisonniers rencontrèrent deux piquets de cent hommes qui venaient renforcer leur escorte. Ils firent une halte d'une heure au logis de Fonmagne, à deux lieues de Montpellier, où les dépenses des prisonniers se montèrent à quarante-cinq sols. Comme ils traversaient un village, que Franc nomme Castrette, une vieille femme sortit de sa maison en blasphémant et en s'écriant à trois reprises : « Au diable ces sortes de gens! » Plus loin, deux piquets de soldats s'offrirent encore à leur vue. Près de Montpellier, « on commença à faire ranger les soldats, qui étaient au nombre de dix-huit cents, de quatre à quatre, les grenadiers à la tête avec leurs grands bonnets , tous la baïonnette au bout du fusil. Les officiers couraient devant et derrière pour voir si tout était en bon état. Il semblait qu'ils allaient contre l'ennemi. » Les prévenus arrivèrent à deux heures dans la capitale du Languedoc et furent
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conduits à la citadelle dans lai prison dite la Royale, qui avait déjà reçu plusieurs collègues de Teissier, victimes dévouées au martyre : Alexandre Roussel, Pierre Durand, Désubas, François Bénézet. On mit Lafage au secret, et les sentinelles chargées de le garder reçurent cette consigne : t Vous ne parlerez point au prisonnier, ni lui laisserez parler à personne, sous peine de la galère. Lorsque le concierge lui apportera à manj^er, vous appellerez quatre fusiliers et le sergent de garde (i). »
(ï) Bulletin, t. II, p. 85.