‹ Trois prédicateurs sous la croix au dix-huitième siècleChapitre 21 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Instruction rapide du procès. — Teissier comparaît devant Couldnib.'— Son état s'aggrave. — Interrogatoire sur la sellette. — L'intendant le condamne à la potence. — Sa sérénité en face de la mort.

Lafage ne devait pas languir longtemps dans les prisons de Montpellier. « Le procès du ministre et de ses complices, » écrivait, dès le lendemain, l'intendant au secrétaire d'Etat, « leur a été commencé une heure après leur arrivée. Il leur sera continué sans interruption , nonobstant les solennités des fêtes de l'Assomption et de saint Roch, et je compte de les juger samedi prochain. J'aurai l'honneur de vous rendre compte du jugement qui sera intervenu (i). » Précipitation sans précédent dans les annales judiciaires de cette époque, et dont l'intendant ne donne pas le vrai motif. En réalité, les plaies dii pasteur s'étaient envenimées. Saint- Priest n'aurait pas été satisfait qu'il mourût en prison et que a la mort survenue, » comme le dit Théodore de Bèze, d'un contemporain, « le privât de- la couronne des martyrs (2). » D'ailleurs il n'eut aucune peine à le

(i) Archives nationales, TT, 2J0.

(2) Histoire ecclésiastique, édit. 1580, t. I, p. 1^7,

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convaincre d'être prédicant et d'en avoir rempli les fonctions. Les papiers compromettants trouvés sur lui auraient suffi pour établir, à défaut même de ses aveux, que Teissier était bien, comme s'exprime Henri Martin, <K un de ces hommes héroïques qui, embrassant le ministère évangélique, savaient d'avance qu'ils embrassaient l'échafaud. »

Il fallut toutefois recommencer la procédure. L'intendant dut annuler pour vice de forme les interrogatoires subis devant le subdélégué d'Alais (i), et chargea de l'instruction l'avocat Coulomb qui fit comparaître sans retard l'accusé devant lui. Teissier déclina son nom et sa qualité, ajoutant qu'il n'avait point de résidence fixe et qu'il se reposait indifféremment partout ; puis il raconta son arrestation, à peu près dans les mêmes termes qu'à La Bruyère. Il répondit d'une manière explicite aux questions relatives à son ministère. Il déclara qu'il avait été reçu ministre à la campagne, près d'Alais, le 5 décembre 1751, et qu'à partir de ce jour il avait présidé des assemblées, donné la cène, baptisé des enants, béni des mariages et « assisté des mouraints dans 'eur lit. »

Coulomb lui présenta les sept cahiers de sermons

rouvés dans sa valise. Il reconnut qu'il les avait corn-

posés en partie, et qu'il avait pris le reste dans les ser-

"s qu il entendait et dont il faisait sur-le-champ Fana-

CO =' M de lo D P'^^ierscrme à "^^''^'' '' écrivait rintendant, <i n'a pas fait ^ couvrir, n^"! ^^" greffier, ce qui forme une nullité impossible ''«it Souveraine^ ^^^ déclaré aux accusés que le procès leur était ^'^•^ ^"dispensabl^"^ ^' ^" dernier ressort, ce qui est d'une néces- ^^^' dans un Dm^*- ** ^" voulait observer toutes les formes léga- P'-oces qui était riryustice même.

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lyse. Plusieurs n'avaient pas encore été prêches. L'un des cahiers renfermait cette apostrophe : « Persécuteurs inhumains, nous appelons de vos jugements iniques au jugement de Dieu. Là nous vous sommons de venir un jour rendre compte de votre zèle furieux. Et vous, chrétiens, nous vous conjurons de sentir les coups dont on vous frappe. Nous vous prions d'avoir pitié des maux de Sion désolée et d'élever pour elle vos cœurs vers le ciel. O Dieu I fais du bien à ta chère Sion, réédifie les murs de Jérusalem. » L'avocat du roi voyait bien à tort dans cette phrase un appel à la révolte. Teissier reconnut qu'il avait prêché plusieurs fois un sermon sur les persécutions ; mais il affirma que l'apostrophe en question ne s'y trouvait pas ; qu'il ne Tavait jamais prononcée et qu'il l'avait extraite « d'un sermon du sieur Tegosse, ministre. »

Durant les cinq jours qu'il passa dans la citadelle, Teissier, sans aucune communication avec le dehors, se prépara par la prière au sacrifice que Dieu réclamait de lui. « J'entendais, » raconte Franc, « le pauvre M. Teissier quand il priait Dieu, mais fort confusément. Les jésuites venaient deux fois par jour pour le solliciter à changer de religion , le voulant faire renoncer à la loi de Calvin. » De leur nombre était le père Senaud, le même qui avait essayé, mais en vain, de convertir Désubas. Dès le lendemain de l'arrivée de Teissier, il avait écrit à l'intendant : « J'ai été ce matin à la citadelle. J'ai trouvé qu'on allait procéder à l'audition du prisonnier. J'ai parlé à M. Mélat qui m'a dit que, sans une permission de votre part, personne ne pourrait conférer avec le ministre. J'espère, Monsieur, que lorsqu'il en sera temps, vous aurez la bonté de m'accorder cette permission pour moi et pour mon compagnon. »

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Mais les efforts des deux convertisseurs furent inutiles. (( Il leur résista, » dit Franc, « en leur disant qu'il voulait signer de son sang la croix du Seigneur tout-puissant. »

Cependant l'état de Teissier ne s'améliorait pas, au contraire. Etait-ce Tinsuffisance de soins, l'humidité du cachot, les chaleurs excessives du mois d'août, ou toutes ces causes réunies ? La gangrène se déclara le samedi matin, 17 août. Le chirurgien, qui couchait dans la prison pour panser le blessé pendant la nuit, ayant rapporté à l'intendant qu'il ne pourrait pas aller fort loin, ce magistrat fit hâter le jugement. « Le laisser mourir en prison, » dit Rabaut, « c'est une marque d'humanité dont notre intendant n'est pas capable. Elève des jésuites, neveu d'un cardinal, dévoué au clergé, jugez, qu'en pouvons-nous attendre (1) ? » Mais avant d'envoyer son prisonnier à la mort, Guignard de Saint- Priest voulut l'interroger sur la sellette. Ses réponses, empreintes à la fois d'humilité et de fidélité chrétiennes, étaient bien propres à disposer ses juges en sa faveur, s'ils n'avaient pas fermé leurs yeux à l'évidence.

— Quel est votre nom , votre âge , votre demeure ?

— Je me nomme Etienne Teissier, dit Lafage, âgé de trente-deux ans, natif de la paroisse de Saint-Hilairede-Brethmas. Je n'ai point de résidence fixe.

— Quelle est votre qualité ?

— J'étais ci-devant marchand. Je suis actuellement ministre de la religion réformée.

— Par qui avez-vous été reçu ministre ?

— Par les nommés Paul Marazel, Lavernède et

(i) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à Court, t. II, p. i^o,

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Pomaret, dans le district d'Alais et dans une campagne que je ne connais pas.

— Avez-vous exercé les fonctions du ministère ?

— Oui, mais non pas comme j'y étais obligé, ni comme et autant que je Taurais pu, en administrant la cène et le baptême, en bénissant des mariages, un exhortant les malades et autrement.

— Les lois du royaume ne vous défendaient-elles pas ces fonctions ?

— Sans doute; mais les lois de Dieu me les ordonnaient ; et, dans cette alternative, j*ai cru devoir préférer les lois de Dieu à celles des hommes.

— Ne saviez-vous pas, lui dit fort habilement Tintendant, que les lois de Dieu prescrivent l'obéissance à celles du prince et que, lorsque l'on peut concilier les unes et les autres, c'est le devoir de le faire ?

Il semblait insinuer par là que le culte à domicile pouvait suffire, que d'ailleurs on ne songeait pas à l'inquiéter et qu'on ne voulait réprimer que les manifestations extérieures de la piété huguenote.

— Je me suis toujours fait un devoir, répondit avec simplicité le pasteur, de prêcher au peuple d'obéir à Dieu et d'honorer le prince. Mais l'Esprit-Saint dit expressément qu'il ne faut point délaisser nos assemblées mutuelles. J'ajoute qu'une religion sans culte public tomberait bientôt. D'ailleurs il serait impossible d'administrer les sacrements dans les maisons, parce que chaque père de famille ne peut pas être ministre, et Dieu a voulu qu'il y ait des ministres.

— Avez-vous convoqué des assemblées , et quels moyens employiez-vous pour cela }

— J'ai convoqué plusieurs assemblées et l'on indi-

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quait , d'une assemblée à l'autre , à peu près le jour et le lieu où se tiendrait la prochaine.

— Comment avez-vous fait pour indiquer la première assemblée que vous avez convoquée ?

— Je n'en suis pas commémoratif.

— Quand avez-vous été reçu proposant?

— Je crois que c'était en 1744.

— Que faisait-on dans les assemblées que vous avez tenues r

— On y chantait les louanges du Seigneur; on y lisait la Parole; on y administrait, en certaines occasions, les sacrements ; on y priait pour le public , pour te roi et pour la conversion des nations entières.

— Si l'on ne faisait qu'y remplir les devoirs de religion , il était inutile d'y assister en armes.

— Pour ma part, je n'ai jamais porté des armes aux assemblées. Quant à ceux qui se trouvaient à la chasse, ils avaient soin de cacher leur fusil avant de se réunira leurs frères.

— Ne place-t-on pas, dans les grands chemins et dans les chemins de traverse , des marques auxquelles les protestants peuvent reconnaître le lieu de l'assemblée?

— Cela peut avoir lieu dans les grandes villes. J'ignore d'ailleurs si cela se pratique encore ; mais dans mon district cela serait impraticable.

— Ne place-t-on pas des sentinelles sur les avenues pour avertir l'assemblée de l'arrivée des troupes?

^ On y en place, en effet, pour cet objet.

— Qui sont ceux qui les placent ?

— Je l'ignore. Ce soin regarde les fidèles qui veillent à la sûreté des ministres,

— Qui sont ceux-là?

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— Ce sont les plus fidèles et ceux qui les aiment le plus.

— Qui sont ceux qui payent la rétribution des ministres ?

— Je l'ignore; mes payements m'ont été faits par mes confrères les ministres ; et comme j'étais l'un des plus jeunes, ils n'entraient pas dans ce détail.

L'intendant lui fit remarquer que sa réponse ne paraissait pas de bonne foi, puisqu'on avait trouvé sur lui l'état des sommes qui revenaient à chaque ministre et les contributions de chaque communauté. Teissier répondit que le mémoire trouvé sur lui n'était qu'une copie qu'il avait faite pour se ressouvenir de ce qui se passait.

Les assemblées privées semblaient préoccuper l'intendant. Il y revint à plusieurs reprises; mais Teissier se tint sur une prudente réserve.

— Avez-vous administré le baptême dans des maisons particulières ?

— Le baptême est ordinairement administré dans les assemblées et à la campagne. Je n'ai plus rien à répondre.

— Avez-vous tenu, et est-il à votre connaissance qu'on tienne des assemblées dans des maisons particulières ?

— Les assemblées sont si nombreuses qu'il n'est pas possible de les tenir dans des maisons particulières.

— N'y a-t-il pas des assemblées particulières où se rendent certaines familles qui, pour différentes considérations, ne vont pas aux assemblées générales?

— Je n'ai rien à répondre.

— Y a-t-il certaines personnes qui sont plus particu-

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lièrement obligées d'accompagner les ministres quand ils vont d'un endroit à l'autre ?

— Je n'ai rien à répondre; c'est une obligation imposée à tous les fidèles.

— Lorsque ces personnes les accompagnent, sontelles armées?

— Non , cela n'a jamais lieu ; on ne m'a jamais accompagné avec des armes.

— Avez-vous donné des conseils au peuple sur les défenses qu'on leur fait de s'assembler ?

— Je leur ai toujours conseillé d'obéir au roi et de rendre à Dieu les honneurs qui lui sont dus.

— Quels conseils leur avez-vous donnés sur l'obligation de faire bénir leurs mariages à l'église et de suppléer les cérémonies du baptême à leurs enfants ?

— Je ne me suis jamais trouvé dans ce cas.

— Quelle est votre façon de penser là-dessus }

— Je me contenterai de ne pas répondre. J'ai toutefois lui dans le concile de Trente, que, quand môme un enfant serait baptisé par un hérétique, il serait bien et dûment baptisé, et ne devrait pas recevoir une seconde fois ce sacrement.

— Quelle conduite conseilleriez-vous aux protestants de tenir si on voulait les contraindre de faire rebaptiser leurs enfants?

— Je leur conseillerais toujours de se mettre à l'abri des vengeances divines.

— Et à propos de la réhabilitation de leurs mariages?

— Il n*est pas besoin de réhabiliter la bénédiction nupiîale. Les époux ont fait à Dieu même leur promesse : ce qui la rend solennelle.

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— Ne regardez-vous pas le baptême comme de nécessité dans tous les âges?

— Je crois ce sacrement comme absolument utiie. Cependant si un enfant mourait sans être baptisé» comme il n'y aurait pas de sa faute , il n'en serait pas moins heureux , suivant l'inspiration divine exprimée par un prophète qui nous dit que l'enfant ne portera pas l'iniquité du père, ni le père celle de l'enfant, mais que l'âme qui péchera sera celle qui mourra. D'ailleurs les enfants sont nés dans l'Eglise du Seigneur et dans l'alliance de grâce.

L'intendant revenant au passage , déjà relevé par Coulomb, sur les persécuteurs inhumains, lui demanda s'il n'avait pas exhorté les peuples à se défendre, dans le cas où Ton obligerait les époux à faire Véhabiliter leurs mariages.

— Je n'ai jamais prêché rien de pareil, répondit le prévenu, et ce passage n'est pas de moi, mais d'un sermon dont je l'ai extrait.

On se souvient de la lettre de Journet sur les mesures de rigueur du duc de Richelieu : a J'aimerais mieux, » disait-il , « exhorter à la fuite qu'à la défense* Au reste, je n'exclus pas une dernière extrémité. » Cette parole énigmatique laissait croire que le pasteur du Désert admettait le recours aux armes, en cas de persécution violente. Il avait dit pourtant : « La patience , le support, la confiance en Dieu, tout ce que la sagesse éternelle nous prescrit : voilà les remparts que nous devons opposer à la fureur de l'ennemi. ïî Mais la phrase citée plus haut intriguait fort l'inlcndant. Il voulut en connaître le sens.

— Je ne demandais autre chose dans ma lettre, répondit Teissier, que d'être instruit au vrai de la teneur

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d'un paquet qu'on avait trouvé. On disait qu'il était adressé à un officier commandant , et qu'il contenait Tordre de ne pas tirer sur les assemblées. Je priais mon correspondant de faire des compliments à M* Puech (i) à qui ma lettre fut communiquée.

— Quel est votre sentiment et celui des ministres vos confrères sur le cas qu'ils appellent « une dernière extrémité? »

^ Prêt à paraître devant Dieu, je déclare que je n'ai aucun sentiment sur ce point-là. Je n'en ai jamais eu, et j'ignore celui de mes confrères.

'— Quelle serait la disposition des protestants des Cévennes en pareil cas?

— Je l'ignore absolument.

— Dans quel endroit les protestants renferment-ils leurs armes?

^ Je ne sache pas qu'il y ait des endroits de cette espèce. A l'égard des particuliers qui ont des armes, elles appartiennent aux seigneurs des paroisses ou à d*autres particuliers qui ont le droit d'en porter. Ils les prêtent pour en tirer au lièvre ; mais elles leur sont rendues quelquefois le jour même.

^ N'est-il pas de votre connaissance que les contrebandiers ont porté de la poudre à tirer dans les Cévennes?

— Je n'ai pas vu de contrebandiers et je ne sache pas qu'ils aient apporté de la poudre : je ne l'ai jamais

,ouL dire.

— Où avez- vous acheté les cartouches qu'on a trouvées sur vous ?

— J'ai fait moi-même les grosses pour tirer au san-

(1) Surnom de Journet,

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glier. On trouve de la poudre et des balles partout.

— On ne tire pas au sanglier avec des pistolets. Il y a lieu de croire que vous n'en portiez que pour vous défendre si on voulait vous arrêter.

— On peut tirer au sanglier avec des pistolets et j'ai bien prouvé que je ne voulais pas me défend re<

C'est par cette transition que l'intendant aborda les circonstances de l'arrestation.

— Le lieu de Monoblet est-il de votre district ?

— Oui.

— Depuis quand connaissez-vous les Novis ?

— Je ne les ai jamais connus qu'au moment de leur arrestation.

— La métairie des Novis était dans votre district et vous n'en connaissiez pas les habitants ? Mais vous étiez obligé, par état, de leur administrer les secours spirituels.

— J'étais passé, diverses fois, auprès de cette métairie sans y entrer. Je n'avais pas eu l'occasion d y exercer mes fonctions.

— Il y a un enfant de quatre ou cinq mois. La mère a déclaré qu'il a été baptisé ; et, comme il ne l'a pas été à l'église, ce ne peut être que par un pasteur.

— Je m'étais absenté plusieurs mois de ces quartierslà. Je n'ai pas donné le baptême à cet enfant. On n>n trouvera pas le certificat dans mon registre.

— Votre registre des baptêmes et mariages contient-il vérité >

— Oui, attendu que je n'ai écrit que ce qu'on m*a dit.

— Baptisez-vous les enfants par aspersion, ou versezvous de l'eau sur chacun d'eux en particulier,^

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— Je versais de Feau sur la tête de chacun d'eux en particulier, en disant : Je te baptise,.., amen (i).

Après avoir relevé une différence de rédaction dans les certificats de baptêmes inscrits dans son registre, les uns portant que les enfants étaient baptisés « en face de r Eglise, » et les autres « en présence de témoins en nombre suffisant, » Saint-Priest demanda au prévenu s il était marié; et, sur sa réponse négative, il ajouta, comme s'il voulait faire peser sur lui un soupçon injurieux, qu'il occupait, la nuit où il fut arrêté, la chambre d'une fille de la maison, Marie Aimeras, A cette insinuation malveillante, Teissier répondit : a J'étais seul CL'tte nuit-là. Le reste est une calomnie, et j'assigne devant Dieu les calomniateurs. »

Alors l'intendant lui dit que la charge qu'il portait n'avait pu lui permettre de grimper sur un arbre pour enlrer dans la maison.

— L'arbre touchait à la muraille, répondit le prévenu. Il avait plusieurs branches. J'ai accroché mon havresac à l'une d'elles.

— La porte de la chambre où vous avez couché se ferme-t-elle avec une serrure?

— Je l'ignore, et je ne crois pas qu'il y en ait, ne rayant pas touchée.

— Il n'est pas possible de penser que personne ne Vous ait introduit dans cette maison. Vous n'en connaissez pas les êtres. Comment supposer que vous vous êtes rendu tout droit dans une chambre où votre lit était préparé ?

(i) Il devait compléter la formule du baptême en ajoutant : a Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Sans doute, le greffier se rendit coupable d'une omission.

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— Personne ne m'a introduit dans cette maison. Je n'en connaissais pas les êtres. Mais la muraille sur laquelle je passai conduit naturellement à cette chambre.

— Si vous ne vouliez faire d'autre usage de vos pistolets que de vous défendre contre les bêtes féroces, vous n'en auriez pas mis un sous le chevet de votre lit r

— Ayant cherché mon bonnet dans mon havresac, j'en tirai un pistolet que je mis ne sachant où.

— Où avez-vous fait vos études?

— Partie dans le Désert et partie dans le pays étranger.

— Dans quel pays ?

— Je n'ai rien à répondre.

— Quelles sont les écoles de charité dont il est parlé dans un papier qu'on a trouvé sur vous?

— Ce papier n'est pas de moi ; il regarde le pays étranger. Il n'y a point d'écoles de charité dans celui-ci.

— Quel est l'hôte ou l'hôtesse dont il est parlé dans une lettre que Boyer vous a écrite ?

— J'ignore où j'étais pour lors. Je ne saurais répondre.

— Qu'est devenu le ministre Coste ?

— Je l'ignore. Du reste son action contre le curé de Ners a été fort désapprouvée par les ministres du Désert.

— Quel est l'abbé proscrit dont il est parlé dans le colloque du ii août 1748 (i)?

(i) Voici l'article auquel il est fait allusion : « Art. 11. Le colloque, ayant entendu parler de quelque abbé prosélyte, qui veut s'établir ici, ne décide rien qu'après que les députés auront vu les certificats dont il est muni et les témoignages que ceux qui sont connus lui rendent. » Cet article a été souligné, lors de sa production dans le dossier Lafage.

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— Je ne le connais point. Je sais seulement qu'il ne fut point agréé dans le Désert.

— Quel est le mariage incestueux dont il est parlé dans le colloque du 16 août 1753 ?

— ^ Je ne connais pas les parties contractantes, ni le ministre qui a béni ce mariage , il y a déjà longtemps.

— N*avez-vous rien à nous révéler concernant le service du roi }

— Rien.

— Vous êtes devant vos juges, lui dit Saint- Priest en terminant. Vous pouvez leur répondre tout ce que vous voudrez pour votre justification.

— Si notre auguste Monarque , répondit Teissier, voulait me faire grâce, je me retirerais dans les pays étrangers et ne reviendrais point dans le royaume, sans ta permission de Sa Majesté. Je déclare néanmoins que je persévère dans ma religion ; et, si je demande grâce, c'est uniquement dans le but de travailler à mon salut.

L'interrogatoire avait duré longtemps. L'infortuné Teissier, le bras en écharpe, un bandage au menton, souffrait cruellement de ses blessures ; mais il conserva jusqu'au bout l'attitude ferme et respectueuse qui convenait à son caractère. Il n'avait rien caché de ce qui pouvait le compromettre, tout en s'efForçant de couvrir Sijs hôtes. D'ailleurs , il ne se faisait pas illusion. Il savait bien qu'il était une victime dévouée à la mort et que le sort de Bénézet l'attendait. Son crime était de ceux que le roi très chrétien et très adultère ne pardonnait pas. Saint-Priest, après avoir consulté les juges, rendit l'arrêt suivant :

a Nous avons déclaré et déclarons ledit Etienne Teissier, dit Lafage, dûment atteint et convaincu d'être ministre de la religion prétendue réformée et d'en avoir

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fait les fonctions dans la province de Languedoc ; pour réparation de quoi, le condamnons à être pendu et étranglé, jusqu'à ce que mort s'en suive, à une potence qui sera à cet effet dressée sur la place de l'Esplanade de la présente ville ; déclarons tous et chacun les biens du dit Teissier acquis et confisqués au profit du roi, le tiers préalablement distrait en faveur de sa femme et enfants, s'il en a; et, au cas où la confiscation n'ait pas lieu au profit de Sa Majesté , condamnons le dit Teissier en une amende envers le roi de la valeur de la moitié de ses biens (i). »

On vint, à deux heures du soir, lire au condamné la sentence. « Ce bon pasteur, » raconte Franc, « se mit tout de suite à chanter les louanges du Seigneur. A quatre heures et demie, la justice avec le bourreau et messieurs les jésuites vinrent pour l'accompagner. Il les pria de le laisser aller tranquille pour faire sa prière. M. le major lui dit : « Que cela ne vous scandalise pas; ce sont les ordres du roi. » On commença à faire rouljr les seize tambours jusqu'à la fin (2). »

En sortant de prison , Teissier entonna un psaume. Trois jésuites s'approchèrent, l'exhortant à se convertir. Il les pria de se retirer, ajoutant qu'il n'avait nul besoin de leur compagnie : « J'ai avec moi, » leur dit-il, « mon Sauveur qui me soutiendra jusqu'au bout. » Dès qu'il aperçut l'instrument du supplice, il s'écria dans une sorte d'extase : « C'est ici l'échelle mystique de Jacob où il faut passer pour aller dans les cieux! » Au pied du poteau il voulut parler à la foule qui remplissait l'Esplanade et qu'une évaluation sans doute exagérée

(1) Voir l'arrêt à l'appendice.

{i) Bulletin, t. II, p. 87.

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porte à vingt-cinq mille âmes (i); le bruit des tambours étouffa sa voix. Il se mit alors à genoux, demandant à Dieu, dans une dernière prière, la force de le confesser devant les hommes ; puis, après quelques paroles bienveillantes à Texécuteur qui , tout ému . implorait son pardon, il leva les yeux au ciel et s'écria : « Père éternel et tout-puissant, je viens rendre mon âme entre tes mains. » Les soldats qui entouraient la potence , et la plupart des assistants, touchés de tant de sérénité, ne pouvaient retenir leurs larmes : « Quoique la plaie du bras le fît beaucoup souffrir, » écrit Rabaut, c on vit toujours la joie peinte sur son visage , et il ne sortit de sa bouche que des paroles de consolation, des discours propres à édifier, qui témoignaient quels étaient les nobles sentiments gravés dans son cœur (2). » Quelques moments après, il recevait la couronne du martyre. Ce douloureux événement se passait le samedi, 1 7 août 1 754, à six heures du soir. Etienne Teissier avait trente-trois ans moins un jour. Il mourait pour sa foi, à peu près à l'âge où le Maître qu'il avait servi fidèlement était mort pour lui sur le.Cahaire.

(i) Papiers Vielles, fonds Fraissinet.

(2) Ch. Dardier, Paul Rabaut; ses lettres à Court, t. II, p. î?o.

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