CHAPITRE V
L'intendant rend compte de l'exécution. — Protestation des pasteurs du Désert. — Témoignages rendus à Teissier. — Préoccupation des pasteurs. — Lettre de Court à Royer. — Récompenses difficiles. — La famille Novis. — Sa maison est démolie. — Un registre de baptêmes. — La complainte du martyr.
L'intendant s'était hâté d'annoncer à la cour Tarrestation de Teissier et de ses hôtes. Cette nouvelle y fut accueillie avec une joie non dissimulée, a Sa Majesté ne doute pas, » lui écrivait Saint-Florentin, « que vous leur fassiez leur procès avec toute Tactivité nécessaire, aussitôt qu'ils seront arrivés à Montpellier. Je serais fort aise que les recherches qu'on a faites, dans les montagnes des Cévennes,. eussent aussi procuré quelque capture, et qu'enfin les ministres prissent assez sérieusement l'alarme pour abandonner le royaume. »
Quelque promptitude que le secrétaire d'Etat eût mise à répondre, Saint-Priest avait déployé une activité plus grande encore et le supplice du martyr avait eu lieu depuis trois jours, quand sa dépêche prit le chemin de Montpellier. Elle croisa ces lignes de l'intendant : « Le ministre Teissier a été exécuté, sa-
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medi 17, à cinq heures du soir. II y avait preuve vocale et littérale, indépendamment de son aveu... Ses réponses l'ont fait regarder à ses juges comme un vrai fanatique, capable de donner de très mauvais conseils à ses prétendues ouailles. Vous en serez persuadé quand vous saurez qu'interpellé de déclarer quel parti il estimait que les nouveaux convertis devaient prendre, si on les contraignait à réhabiliter leurs mariages à Téglise et à y faire suppléer les cérémonies du baptême à leurs enfants , il s'est contenté de répondre qu'il ne voulait pas s'expliquer. Il y a plusieurs apostrophes contre les persécuteurs, répandues dans ses sermons. On a trouvé, dans les papiers de ce condamné, une lettre qui ne laisse aucun doute sur les mauvaises intentions qu'il avait, et sur celles dans lesquelles ses confrères persistent. Cette lettre est du ministre Puech... Ainsi le véritable esprit de ces gens-là est, aujourd'hui, parfaitement connu. Ils n'excluent pas la révolte à une certaine extrémité et ce sont eux qui décideront du moment. C'est ainsi qu'ils abusent de la crédulité des peuples. » Puis, après avoir rappelé qu'il y avait eu beaucoup de pleurs et de lamentations dans les villages qu'avait traversés Lafage pour se rendre à Montpellier, sans qu'on eût essayé pourtant de l'enlever, il accuse les protestants de vouloir assassiner le sieur de Gère et capturer Tévèque d'Alais à son retour de Mende (i). Le secrétaire d'Etat s'empressa de lui répondre : B Je suis bien aise d'apprendre que le ministre Teissier a été amené à Montpellier et exécuté, sans qu'il y ait eu aucune entreprise formée par les religionnaires pour le sauver. Selon ce que vous me marquez de lafermen-
(0 Archives nationales, TT, jjo.
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tation qui règne, il y a bien de l'apparence que leur inaction est venue, en particulier, de leur trouble et de la célérité que vous avez employée ; car, d'ailleurs, il me parait qu'ils sont dans des dispositions dangereuses, et que ni vous, ni M. de Moncan, ne pouvez user de trop de vigilance pour prévenir leurs mauvais desseins. »
Leurs « dispositions dangereuses, » voilà la grande préoccupation de la cour. Elle ferme les yeux à l'évidence. Elle oublie volontairement les gages sans nombre que les protestants ont donnés de leur fidélité au souverain et de leur amour du bien public. On les traque comme des bêtes fauves. On les blesse journellement à l'endroit le plus sensible : la conscience. On leur défend de se réunir dans les assemblées de leur culte. On les prive de leurs enfants et de leurs compagnes. On martyrise leurs pasteurs. Les curés, les intendants, les commandants de troupes les représentent sous des couleurs odieuses. Ils font tout pour les pousser à bout ; et , lorsque tant de vexations leur arrachent des plaintes, on crie à l'insubordination et à la révolte.
Sans doute, au lendemain de la nuit terrible, les pasteurs avaient fait entendre une éloquente protestation. Dans un placet qu'ils adressèrent à Richelieu, la veille même du supplice deTeissier, et qu'ils signèrent : a Les ministres sauvés par une protection visible du ciel , » ils ne lui cachaient pas leur indignation. Leurs vives expressions trahissent l'agitation de leur âme. C'est comme un flot bouillonnant pressé de se répandre au dehors. Ne viennent-ils pas d'échapper miraculeusement à la mort ? Ils parlent à bon droit de « ces trames noires, de ces mouvements étranges, de ces recherches cruelles, de ces violences affreuses, de ces dé-
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chatnements, de ces confusions , de ces désordres , de ces fureurs, — les mots manquent à leur indignation, — qu'on a mis en œuvre pour a les surprendre, les arrêter, les brûler, les massacrer, les perdre entièrement, eux qui ont constamment soutenu les intérêts de Dieu et du prince. Ils s'apitoient sur le sort de leur collègue, dont a les foudres lancés par Richelieu ont cassé l'épaule et emporté la lèvre. » Ils ne craignent pas d'accuser de ces persécutions une foule d'ecclésiastiques romains dont ils jugent sévèrement la conduite, tout en ajoutant qu'tîux-mêmes se sont mis apostoliquement à la brèche pour sauver leur vie menacée par l'indignation de quelques protestants. Ils expriment leurs craintes qu'en persécutant sans relâche trois millions de sujets fidèles, ils n'en poussent à bout quelques-uns qui pourraient bien, comme les Sagontains et les Corses, avant de s'ensevelir sous les ruines de leurs patrimoines, se porter aux dernières extrémités, vendre chèrement leur vie et, malgré les représentations de leurs frères moins ardents, plonger le pays dans la désolation ; mais ils mettent Louis XV hors de cause. « Il est impossible, » s'écrient-ils dans leur ignorance ou leur naïveté, a que Louis-le-Bien-Aimé, né avec toutes les qualités nécessaires pour rendre ses peuples heureux, ait eu jamais aucune part aux persécutions inouïes qu'on fait souffrir aux réformés. » Et, après avoir protesté, pour la millième fois, de leur fidélité au souverain , ils s'écrient en terminant : « Daignez donc , illustre favori du roi, traiter favorablement les nouveaux et les anciens prisonniers pour cause de religion , surtout celui qui a été conduit, le 5 du courant, au fort d'Alais, blessé et meurtri pour avoir prêché, avec édification, la même doctrine qu'on prêche en Angleterre, en Prusse,
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en Hollande et à Paris (i). » Hélas! qu'auraient-ils dit s'il avaient pu lire ces lignes de d'Argenson à leur adresse : « La frayeur que cette battue a causée aux prédicants et l'exemple qui sera fait de celui-ci purgeront, sans doute, du moins pour un temps, la province de cette engeance (2). »
Après avoir fait tout ce qui dépendait d'eux pour sauver leur malheureux collègue, ils ne songèrent plus qu'à recueillir les leçons austères de sa mort. Les lettres qu'ils échangèrent montrent combien ils appréciaient ce collègue modeste et dévoué qui ne laissa que de bienfaisants souvenirs. Le 1 5 août , l'avant-veille de son supplice, Rabaut écrivait à l'un de ses correspondants : « On fait de grands éloges de sa piété , de sa douceur, de sa résignation aux volontés divines. Noa ennemis même ne peuvent se retenir d'en parler avantageusement (3). » Deux jours après le martyre, il expliquait à Chiron, de Genève, les motifs de cette prompte exécution : « La gangrène commençait à se mettre à ses blessures; delà la célérité de son supplice. M. Tintendant n'aurait pas été satisfait, s'il n'avait eu quelque part à la mort d'un ministre qui était tombé entre ses mains. Pour assouvir sa rage, il fallait que cet infortuné mourût en public et de la main du bourreau. Du reste^ sa fermeté ne s'est point démentie. Content, joyeux même que le Seigneur l'eût appelée fournir une si belle carrière, sa contenance et ses discours rendaient hautement témoignage aux douceurs de la grâce dont son
(i) A la chapelle de Hollande. — Communication de M. Cfiarles Pradel.
(2) Lettre du 20 août 17J4.
(3) Ch. Dardicr, Paul Rabaut; ses lettres à divers, t. 1, p, 64.
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âme était inondée. Puisse cet exemple ouvrir les yeux à nos persécuteurs et ranimer le zèle des tièdes dont le nombre, hélas! est si grand (i)! »
Pradel écrivait de son côté : « Ce glorieux athlète du Seigneur, par ses manières, ses discours et une prière qu*il fit à Sommières, s'était déjà attiré Testime et la compassion des hommes, tant officiers que soldats, qui ravaient escorté d'Alais à Montpellier. Mais par son courage , sa constance et par sa joie en allant au supplice, et en embrassant la potence et la mort, il a confirmé et affermi dans la foi nos chrétiens réformés, attendri et édifié une foule de catholiques romains de tout ordre, obligé même un entre autres de ces derniers de s'écrier : « Cet homme est mort en héros de sa religion. » Paul Moullou, de Genève, Tami de Jean-Jacques Rousseau, écrivait, le 2') août, à Court de Gébelin : (( Mon cœur est réjoui et saisi en même temps des nouvelles de ce matin. Notre martyr a été pleuré par les bourreaux, et je ne pleure que sur ceux qui restent; mais je sais qu'il y a une Providence et je me tais. »
Citons enfin ce témoignage d'un contemporain : t Le sieur Teissier a montré beaucoup de patience dans ses maux et une grande fermeté dans ses épreuves. Ceux qui l'ont vu ou en voyage ou en prison lui ont toujours remarqué une tranquillité d'âme admirable, une sérénité qui annonçait plutôt la joie et la satisfaction que la tristesse et l'abattement. On a vu plusieurs grenadiers et officiers, qui l'avaient escorté, pleurer en faisant le récit de sa triste situation , et ils ont protesté n'avoir entendu sortir la moindre plainte de sa bouche (2). »
(i) Archives Sérusclat.
(2) Bibliothèque du protestantisme; collection Coquerel, t. IH. f" 246.
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Jamais admiration et regrets ne furent plus mérités.
Paul Marazel était en congé dans le pays de Vaud, lorsqu'il apprit la capture de son ami : « Pourquoi, » demanda-t-il à Court sur un ton de reproche, « ne m'écriviez-vous pas?.,. J'aurais souhaité de savoir de vous la triste nouvelle de la prise de M. Lafage, persuadé que vous en êtes mieux instruit que personne. Quel coup sensible ne fut-ce pas pour moi, dimanche au soir, quand M. Roux m'en informa à *** où j'étais venu de Morges pour le voir. Il est vrai que, si j'en fus affligé, je n'en fus pas surpris. Tant que nous serons sous la croix , il y aura toujours quelques victimes, surtout dans ce temps où le pays est couvert de troupes. Dieu, dans sa grâce, soutienne et fortifie ce pauvre prisonnier, le rende victorieux des efforts de ses ennemis, pour Tédification de son Eglise. Vous ne sauriez croire combien je le regrette. Je vous prie, apprenez-moi d'une manière circonstanciée cette tragique histoire et toutes les autres nouvelles du pays. Dites-moi, en ami et à cœur ouvert, si je peux utilement y exposer ma vie et si les choses n'y sont pas en tel état que ce serait en vain que j'y fusse. Ceci ne m'alarme pas, et je suis toujours le même, disposé de tout risquer pour le bien de la cause commune. Cette disposition qui m'est naturelle fait que je m'ennuie ici (i). »
L'heure n'était pas venue pour Marazel de rentrer en France. Les pasteurs qui s'y trouvaient se demandaient avec angoisse s'ils ne devaient pas franchir la frontière* Pradel écrivait à Court : « Je suis en assez bonne santé mais non sans crainte, après douze fortes alarmes et autant de courses violentes. » Il ajoutait : « Apprene^-
(i) Papiers Court. n° i, t. XXVII, p. 385. ai août 1754-
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moi si les Jobs, les Moïses, les Elies et les Daniels du pays étranger intercèdent publiquement pour notre infortunée Sion. » Ces demandes d'appui moral n'étaient pas les seules qui parvinssent au restaurateur des églises. « Comment nous conduire pour éviter les pièges qu'on nous tend ? » lui demandaient ses collègues persécutés. « Si l'orage continue , la retraite ne serait-elle pas plus prudente que notre séjour dans un pays où nous sommes déjà inutiles et où nous courons des dangers si fréquents.^ Que faire pour disposer nos troupeaux à leur devoir ? Doit-on se borner toujours à souffrir et à opposer la fuite à des ennemis déclarés? Sommes-nous dans l'impossibilité de rendre nos persécuteurs moins acharnés? Les protestants penseront ils toujours qu'on doit se laisser égorger tranquillement par des gens qui ont plus en vue leurs intérêts et notre perte que notre conversion ? Le roi est-il informé des cruautés qu'on exerce contre nous, et consentira-t-il à celles qu'on nous fait appréhender? Toutes les ressources sont-elles épuisées pour lui faire connaître nos malheurs et pour l'engager à rendre notre état plus supportable ? Les puissances protestantes verront-elles avec indifférence qu*on nous opprime impitoyablement? Ou bien sontelles dans rimpuissance de contribuer à notre soulagement ? Faites-leur parvenir, nous vous en conjurons, l'excès de nos maux et le cri de nos douleurs (i). »
( i ) Archives Sérusclat. — Rabaut empruntant le nom d'une grande dame, Eléonore de Vaterville, qu'il suppose en voyage dans le midi de la France, exprime au maréchal de Richelieu la tristesse profonde que lui inspirent les persécutions du Languedoc. Il lui fuit tenir ce langage : «De Béziers j*allai à Montpellier. J'appris dans cette ville qu'on y avait exécuté, depuis peu, un ministre doni la fermeté a produit des effets différents. Les catholiques
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Antoine Court transmit ces plaintes éloquentes à Royer, pasteur de la Haye, le chapelain d'Anne, princesse d'Angleterre : « Que répondre, » lui dîsait-il » « à toutes ces questions ? Que cet état est triste ! Il ne pourra qu'émouvoir Tauguste et incomparable princesse dont vous êtes le zélé ministre, et à qui votre tendre attachement à nos frères ne vous permettra pas de le cacher. Tous les yeux des opprimés se tournent vers elle et vers l'auguste maison dont elle est issue. Que ne peuvent point ses puissantes intercessions ! Oserai-je prendre la liberté de les solliciter très respectueusement en faveur de ces infortunés ? » C'est ainsi qu'Antoine Court restait l'avocat dévoué des égliseSi Toutefois, si la princesse intercéda pour elles, ce fut en vain; et le Refuge resta la seule ressource des persécutés.
' Le jugement, qui condamnait à mort le pasteur du Désert, avait été largement répandu dans le Midi* Le comte de Marcieu, commandant du Dauphiné, remer* ciait, du château de Touvet près de Grenoble, le 4 septembre, le vicomte de Saint-Priest des exemplaires qu'il avait reçus. Il annonçait qu'il allait rendre ce jugement public dans la province, où il souhaitait qu'il produisît parmi les protestants tout l'effet désirable. De leur côté, les pasteurs du Désert le communiquèrent à leurs amis de la Suisse. Le pasteur Sarrasin Tainé, de Genève, en le renvoyant en France par l'intermédiaire d'Etienne Chiron, écrivit à ce dernier, le 18 sep-
raisonnables en ont rougi, les ecclésiastiques en ont grincé les dents, et les protestants se sont renfermés dans leurs pHncipcs» paraissant plus zélés pour leur religion. » Ch. Dardicr, Paul Rabaut; ses lettres à divers^ t. 1, p. 75.
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tembre : a Voilà donc un homme condamné pour avoir éié convaincu d'être minisire et parce qu'on a trouvé dans ses papiers des sermons, des prières, des lettres pastorales, etc. En vérité, cela est digne de la religion persécutrice et antichrétienne. Il est fâcheux cependant que ce digne ministre ait pris si peu de précautions par rapport à ses papiers, et qu'il s'y soit trouvé des lettres DU attestations de Lausanne, signées par trois ministres, que Ton n'a pas voulu nommer, sans doute par un reste de ménagement (i). »
La compagnie, dont faisait partie le détachement qui avait opéré la capture du ministre, reçut la gratification promise de 3,000 livres, qu'on fit payer à l'arrondissement de Monoblel. Saint-Priest Teût voulue pour le détachement seul : « Il s'est conduit avec tant de zèle et de bravoure, » disait-il, « qu'il nous a paru juste, à M- le comte de Moncan, à M. le chevalier de Beauteville et à moi, — attendu qu'il n'y a pas de dénonciateur^ — qu'il convenait de faire distribuer à ce détachement la gratification de 3,000 livres, accordée en pareil cas; et je vais. Monsieur, expédier, sous votre bon plaisir, l'ofdonnance nécessaire à cet effet. Il n'est pas douteux que cette récompense n'excite le zèle des îroupes pour en obtenir de pareilles, et ne procure bientôt la capture de quelques autres ministres, ou, s'il plaît à Dieu, leur expulsion totale de cette pro* vince. »
De Beauteville changea d'avis. Il estimait que la compagnie tout entière devait participer à la gratification j « d'autant plus que, pendant tout l'hiver, elle a été extrêmement alerte et a été à la veille, deux fois, de
(1) Archives Sérusclat.
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surprendre des prédicants (i). » Sor> avis prévalut. De Gère dut se conformer à ses ordres : « A Tégard à^ ce que je vous ai mandé, > lui écrivait le comman<iant, le 15 septembre, « vous ne m'avez pas entendu. Vous ne voulez donner qu'au détachement, et je vous ai toujours dit qu'il convenait de donner à toute la compagnie; c'est-à-dire non seulement aux soldats qui ont marché, mais encore à ceux qui sont restés pour la garde des casernes et du quartier...; mais tout est raccommodé par votre lettre. Ainsi tout le monde sera content (2). n Nous ignorons la récompense de M. de Gère luimême, pour lequel, on Ta vu, M. de Beauteville n'avait eu que des éloges. Ce dernier fît tous ses efforts pour l'engager à recevoir mille écus, « sans pouvoir vaincre sa délicatesse. » Le lieutenant déclara qu*il donnerait cette somme aux troupes et réclama une compagnie que M. de Péruse lui avait fait espérer ; mais la cour estima qu'il suffisait de gratifier les officiers qui avaient con« tribué à la capture de Teissier, « Quelque désintt^ressement qu'ils aient marqué à cet égard, » écrivait Saint- Priest au comte de Moncan, le 24 septembre, « le roi estime qu'il n'y en a aucun qui croie pouvoir refuser une somme, quelle qu'elle soit, lorsqu'elle lui sera donnée de sa part. » Et sans doute qu'en ceci, comme en tout le reste, le bon plaisir de Louis XV eut le dernier mot.
(i) Une compagnie se composait alors de quarante hommes i deux sergents, trois caporaux, un tambour et trente-quatre soldats.
(2) Dans une lettre du 19 septembre, le commandant de Saint- Hippolyte rend compte de la distribution faite aux soldats de Monoblet, des 500 livres. Ils étaient vingt-six; chacun recul trois paires de souliers.
Les réforflfîés, s'il faut en croire la correspondance administrative , auraient voulu récompenser autrement le chef de l'expédition : « Ce qu'il y a de déplorable, » écrivait Saint-Florentin, « c'est que j'ai eu avis qu'on voulait assassiner le sieur de Gère. J'en ai instruit aussitôt M. de Moncan, qui a dépêché un exprès à M. le chevalier de Beauteville. Celui-ci, de son côté, n'est pas sans inquiétude pour M. l'évèque d'Alais, qui doit revenir de Mende où il a fait un voyage. » Ces alarmes, si naturelles d'ailleurs, étaient vaines. Officiers et prélats pourront continuer sans danger leurs tristes manœuvres ; et l'année suivante, quand l'évèché d'Alais sera vacant , le chevalier de Beauteville l'obtiendra pour son frère. Le prêtre recevra la récompense méritée par le persécuteur (i).
Que devint la famille Novis, qui avait partagé la captivité du pasteur et l'avait suivi dans toutes les stations de son douloureux pèlerinage, à Monoblet, Anduze, Alaîs, Montpellier .> Le subdélégué interrogea chaque membre séparément. Leurs réponses furent identiques. Ils tie songèrent pas à nier leur qualité de protestants ; ils affirmèrent seulement qu'ils ignoraient la présence d'un pasteur sous leur toit. Jacques Novis, le fils aîné.
(1) Ch. Coquerel, ouvrage cité, t. Il, p. 152. Voir sur l'évèque d'Alâiâ, Jean-Louis de Buisson de Beauteville, Charles Dardier, Paul Riîbaut; ses lettres à divers y t. I , p. 593. — Les dépenses faites pour le procès de Teissier s'élevèrent à 1,971 livres $ sols 4 deniers. Deux espions reçurent 54 livres. Le geôlier lui-même rççDi une récompense. « 11 est juste, » lisons-nous dans un document, ^ qu'on (donne quelque chose au geôlier pour le soin qu'il a eu du ministre, des deux femmes, de l'enfant et des trois hommes. » Voir, à l'appendice, une liste de dépenses s'élevanl à îiûf j livres 9 sols j deniers.
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déclara professer la religion de Calvin; mais il dit qu'aucun ministre de cette religion n'avait logé chez son père. Teissier s'y était introduit à son insu. Lui-même couchait dans une pièce reculée et n'avait rien entendu, quand le détachement avait forcé la porte. Quand on lui demanda des renseignements précis sur les ministres et les proposants du Désert : « Je n'en connais aucun, » répondit-il, « et n'ai jamais assisté aux assemblées qui se tiennent dans le canton. »
Sa femme, Jeanne Alibert , âgée de trente-cinq ans, allaitait un petit enfant de quatre à cinq mois. Elle était nièce, par sa mère, du pasteur Grail dit Lavernède, et possédait une solide piété. « Il est impossible, » lui dit Coulomb, « que le pasteur soit entré à votre insu dans la maison, puisque les soldats ont dû briser la porte pour entrer. » Elle ne parla pas, comme Teissier, de l'arbre qui avoisinait la muraille, et répondit simplement qu'elle n'avait rien entendu et qu'elle n'y comprenait rien. Sa belle-sœur, Madeleine Novis, âgée de vingt ans, déclara à son tour qu'elle ne savait rien, qu'elle était restée dans son lit jusqu'au moment où les soldats vinrent l'arrêter. Elle ne vit le pasteur que lorsqu'on le conduisit en prison. Son frère Henri, âgé de vingt-cinq ans, était le moins compromis de tous. Couché dans un grenier, séparé du corps de logis, il n'avait vu Teissier qu'au moment dé son arrestation sur le toit. Il avait toutefois entendu frapper de grands coups à la porte de son père et s'était aperçu, à son lever, qu'elle était brisée (i).
Heureusement le chef de famille, le plus coupable aux yeux de la loi, était contumace. Les juges de
(i) Ch. Coquerel, Histoire des Eglises du Désert, t. Il, p. 173.
Montpellier décidèrent qu'il serait plus amplement informé contre ses enfants et sa belle fille et que, pendant un mois, ils tiendraient prison close, La persistance avec laquelle Lafage avait affirmé qu'ils ignoraient sa présence sous leur toit les avait sauvés des galères ou de la tour de Constance. Saint-Priest eût voulu plus de sévérité, ainsi que le comte de Moncan; mais les juges s'étaient refusés à les condamner, quelques représentations que leur fît Tintendant. « Je vous assure, Monsieur, » ajoutait le commandant, « que je suis très fâché, à cause des conséquences, par la facilité que pourront avoir désormais les religionnaires de donner retraite aux ministres, dans Tespérance qu'il sera difficile de constater qu'ils étaient entrés chez eux sans leur aveu et consentement. »
La cour regrettait aussi que la ruse du ministre, pour décharger ses hôtes, n'eût pas occasionné un plus ample informé. « Le délai m'en paraît court, » écrivait Saint-Florentin, a et il me semble bien difficile d'acquérir, dans l'espace d'un mois, des preuves que l'on aurait pu attendre soit de l'ennui, soit de l'inattention des prisonniers, soit de l'indiscrétion de quelques personnes du même lieu, soit de la visite du local. » Il ajoutait qu'alors même qu'il n'y aurait aucune preuve légale contre eux, l'intendant ne devait permettre leur élargissement qu'après s'être informé des intentions du roi (t), m
Quant à Novis le père, le jugement du 17 août ordonnait H qu'il serait pris et mené sous bonne et sûre garde n dans les prisons de Montpellier pour y être interrogé par le subdélégué. Si on ne pouvait mettre la
(i) Ch. Coquerel, Histoire des Eglises du Désert, t. II, p. i7î.
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main sur lui, il devait être, « après perquisition faite de sa personne, assigné à la quinzaine et, par un seul cri public , à la huitaine suivante ; ses biens saisis et son procès fait et parfait par défaut et contumace , suivant l'ordonnance. »
Les prisonniers restèrent cinq mois dans la citadelle, malgré toutes les démarches pour les délivrer. Leur fermeté ne se démentit pas un instant. Celle des deux femmes, en particulier, fut admirable. <t L'une, » écrivait Saint-Priest, « n'a jamais voulu promettre de faire réhabiliter son mariage ; et l'autre n'a pas même fait espérer de prendre ce parti, supposé qu'elle voulût se marier, quoique j'eusse bien expliqué, à l'une et à l'autre, la teneur des ordonnances royaux sur ce chef (i). »
Enfin , le 5 octobre , l'intendant condamna par contumace Jacques Novis, le^ père, convaincu d'avoir donné retraite à Teissier, aux galères perpétuelles, après avoir été, au préalable, flétri des lettres G. A. L. sur Tépaule droite. Il décidait, en même temps, que sa maison serait rasée à ses dépens (2). Saint-Priest, en communiquant ce jugement au comte de Saint-Florentin, à d'Argenson et à Richelieu, ajoutait : « Je ne doute pas que la destruction de cette maison ne produise un très bon eff'et et ne fasse une forte impression sur l'esprit des religionnaires. »
Les juges, ne pouvant se réclamer d'aucun texte de loi, avaient eu quelque peine à l'ordonner. « Je comprends quelle est leur délicatesse, » écrivait Saint- Florentin; « mais, d'un autre côté, je ne sais s'il con-
(i) Archives nationales, TT, 250. Lettre du 19 août. (2) Alh. Coquerel fils, Les Forçats pour la foi, p. 164.
viendrait de donner une loi pour faire raser toutes les maisons où l'on surprendrait des prédicants. On pourrait dire, par rapport au cas du locataire qui aurait retiré un ministre, que le propriétaire instruit de la rigueur de la loi , devait s'imputer d'avoir loué à un homme capable de la violer; mais dans le cas où la maison serait chargée d'hypothèques et de substitutions, il faudrait absolument ou ne pas démolir ou indemniser. » Le cas était embarrassant ; il parut au secrétaire d'Etat, qu'il fallait s'en tenir à un simple usage, à la faveur duquel on pourrait sévir ou non, suivant les circonstances (ï). C'était toujours, on le voit, le régime du bon plaisir.
Il est à présumer que les scrupules des juges furent levés, puisque, le 7 octobre, un ordre de l'intendant fit exécuter le jugement sous les yeux du subdélégué. Les matériaux furent promis au détachement chargé de la démolition, à la condition qu'il les fît enlever sur le champ. Les maires de Monoblet, de Lasalle et des communautés environnantes devaient lui fournir les outils nécessaires, a Cet acte de Vandales, contre des pierres et des murs, en expiation de la vertu d'asile et lorsque la victime avait été exécutée, est, » dit Ch. Coquerel , « un des faits les plus extraordinaires du conseil de Louis XV (2). »
Le jugement du 5 octobre mettait les enfants et la
(r) Ch. Coquerel, Histoire des Eglises du Désert^ t. II, p. 174.
(2) n n'est pas exact de dire, avec G. de Félice : « Et tout cda sans l'intervention d'aucun juge. C'était la sentence d'un seul commissaire. La forme de la justice n'y était pas moins outragée que la justice même » (HisL des protestants de France,
bru de Jacques Novis hors de cour et de procès. Les juges regardaient ces accusés comme étant sous la puissance paternelle. Ils étaient bien « présumés complices de la retraite du ministre ; » mais, après un mûr examen et faute de preuves suffisantes, ils furent acquittés. Saint-Priest écrivit à Saint- Florentin, le 7 octobre : « Henri Novis n'ayant jamais été regardé comme coupable, puisqu'il n'était point dans la maison lorsqu'on arrêta Teissier, je n'ai pas trouvé juste qu'il fût plus longtemps détenu. Ainsi je le ferai élargir sous votre bon plaisir... Mais, à l'égard des trois autres, j'attendrai vos ordres, attendu que le comte de Moncan m'a fait connaître que vous désiriez être instruit du jugement avant qu'on le fît exécuter. » Jl rappelait que, lors du jugement de Fléchier, les juges n'avaient prononcé aucune peine contre M"® de Saint-Sens, quoiqu'elle eût fait tous ses efforts pour faire évader le ministre, pstr la raison qu'elle était sous la puissance maternelle (i).
Louis XV applaudit à la démolition de la maison; mais, regrettant que les juges n'eussent pas compris les enfants dans la condamnation prononcée contre le père, et ne tenant nul compte du jugement qui les déchargeait, il voulut qu'on les retînt en prison. Henri Novis, toutefois, fut excepté de cette mesure.
Les femmes furent libérées les premières. Une lettre de Saint- Florentin fut le signal de leur délivrance. Le ministre pensait, un peu tardivement, que la longueur de leur détention devait inspirer de la commisération pour elles. De plus, l'une d'elles était nourrice : « Elle allaite un petit enfant, » écrivait l'intendant, « et dans
(i) Archives nationales, TT, 2J0.
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cet état elle souffre beaucoup des incommodités et de h rigueur de la saison. » Ce fut le 10 février 1755 qu'elles sortirent de prison (i); mais elles n'avaient plus de toit pour abriter leur tête, et la confiscation des deux tiers de leurs biens les avait presque réduites à lu mendicité. Enfin, comme s'il fallait que tout le monde souffrît, au mas de Novis, de l'arrestation du pasteur, le domestique lui-même ne fut pas épargné. Les protestants l'accusèrent, sans preuves suffisantes, de l'avoir trahi. Il voulut accompagner à Anduze les prisonniers. On prit pour un défi cette marque d'attachement. Les grenadiers de l'escorte, qui sans doute le soupçonnaient aussi, l'abandonnèrent à la fureur des femmes et des enfants qui le poursuivirent à coups de pierres et le laissèrent pour mort (2).
Le supplice de Teissier, deux ans seulement après celui de Bénézet, produisit un impression profonde. L*EgHse était bien sous la croix des afflictions. Les collègues des martyrs redoublèrent de prudence et d'aclivité et se proposèrent, si Dieu les appelait à souffrir pour son nom, ces beaux modèles de fidélité chrétienne. Leurs paroissiens, à leur tour, s'humilièrent sous la
(i) Jacques Novis ne fut libéré que le 10 mai suivant. Il dut payer à Coste, concierge de la citadelle, la somme de ijj livres 10 sols pour les dépenses qu'il avait faites en prison, ainsi que sa femme et sa sœur. Pendant les trois derniers mois, il eut la citadelle pour prison.
{i) Ch, Dardier, PaulRabaut; ses lettres à Court, t. II, p. jji. LeUrc de Court à Royer du 27 août 1754. — M. Novis, du mas dû Novh, nous fournit les renseignements suivants sur la famille Nov^is : Jacques Novis, le père, avait épousé Marie Fabre, de Moniredon, près Lasalle. Son fils aîné, Jacques, naquit le 19 décembre 1722; sa fille Marie, le 15 janvier 1726; son fils Henfi, le 24 août 1728 ; sa fille Madeleine, le 16 novembre 17JO.
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main divine qui s'appesantissait sur eux et se souvinrent de leurs conducteurs pour imiter leur foi, en voyant l'issue de leur vie. On ne lira pas sans intérêt les lignes incorrectes et naïves par lesquelles un réformé de Saint- Hippolyte, frappé, lui aussi, de ces douloureux événements, en consigna le souvenir dans un vieux registre de baptêmes :
a Le 4 août 1754, un détachement de la compagnie de Mounoublet qui est du régiment de Normandie. On a pris M. Teissier sous le nom de Lafage, qui est ministre du saint Evangile de Jésus-Christ. On Ta pris à Novis, proche Mounoublet. Il a couché. De là on Ta conduit à Alais avec des femmes et des hommes qui ont été pris tout comme lui. Le 12 août 1754, ils l'ont fait partir d' Alais avec une quantité de troupes. Le 1 7 août 1754, un samedi, à six heures du soir, on a fait nriourir M. Teissier, sous le nom de Lafage. Il est mort véritable martyr; il a signé TEvangile de son sang (i). »
Teissier trouva, comme les autre martyrs , un poète pour chanter ses souffrances. Ce fut Pierre Rampon, surnommé Lapierre, Tun de ses compagnons d'oeuvre, • qui pouvait parler savamment de M. Lafage, » porte en note le manuscrit de la complainte, « car il l'avait toujours suivi jusqu'à sa mort. » C'était le même qui avait , quelques années auparavant, facilité à Bénézet ses premiers pas dans la carrière. Ce poème, le plus long que le malheur des temps ait inspiré, — il ne renferme pas moins de quatre-vingt strophes, — est l'un des plus remarquables. Non seulement il est supérieur aux autres par le rythme et la'^prosodie,?ma1s il porte l'em-
(0 Bulletin, t. VII, p. 358.
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preinte d'une vive ferveur, en même temps qu'on y remarque Tabsence de toute exaltation camisarde. Le début, dans lequel l'auteur revendique avec force la liberté de conscience, ne manque pas d'ampleur ora- Eoire :
Quand feras-tu cesser la barbare fureur De poursuivre en tous lieux les enfants du Seigneur ? Est-ce par les gibets, le feu, le ftr, les flammes, Que notre Rédempteur a ramené les âmes }
Ou bien s'est-il servi, dans cette occasion,
De Tacharné soldat, du furieux dragon ?
Si vous étiez, Messieurs, la véritable Eglise
Que notre Rédempteur par son sang s'est acquise,
Pourquoi ne pas marcher dans la même équité?
L'Eglise doit toujours agir par charité.
Cette belle vertu, si sainte et si sacrée, Est-elle, parmi vous, constamment pratiquée ?
Témoin soient nos troupeaux errants dans tous pays. Nos pasteurs exilés, nos temples démolis; Témoin les prisonniers, les forçats des galères, Qu'on ne peut regarder qu'avec larmes amères.
Hélas ! pourquoi sont-ils dedans ces tristes fers ?
— C'est pour avoir servi le roi de l'univers. Quoi ! sont-ils devenus d'un tel cas les victimes }
— Oui, car, dès aujourd'hui, c'est le plus grand des crimes.
Tuez, volez, jurez le nom sacré de Dieu, .
Vous aurez des faveurs en tout temps, en tout lieu. Chantez au dieu Bacchus une chanson à boire, Vous serez applaudis d'éternelle mémoire.
Chantez un hymne saint à l'honneur du Seigneur, L'on vous regardera comme un pertubateur.
Le poète s'adresse, dans une apostrophe touchïintei à son héros qu'il appelle « illustre confesseur^ martyr du Roi des rois ; » Il implore le Seigneur dans ie sentiment de sa faiblesse :
J'ai besoin de ta grâce, ô Jésus, mon doux FrèrSj Pour tracer ce tableau affreux mais salutaire ;
puis il raconte en détail l'arrestation du ministre et raccompagne dans tous les lieux de son douloureux pèlerinage, depuis le mas de Novis jusque sur Tesplanade de Montpellier. La visite dans la prison d'Alais des parents du martyr qu'il compare à Jacob, s'écriani dans sa douleur : « Certainement je descendrai vers mon fils dans le sépulcre, en pleurant, » et à Rachel qui ne veut pas être consolée, parce que ses enfants ne sont plus ; ces soldats qui, la nuit environnent la citadelle d'Alais,
Craignant qu'il ne survînt quelque ange de lumière Pour ouvrir la prison, comme il fit pour saint Pierre^
le parallèle entre Fléchier qui, saisi de crainte, renie son Maître, et Lafage qui, soutenu par la grâce, saura mourir pour son Dieu ; les paroles de consolation que le martyr adresse aux fidèles, qui se pressent en larmes sur son passage pour le voir une dernière fois ; ses belles réponses à ses juges : tout contribue à faire de ce petit poème une composition des plus iiitiTcssantes et à montrer, selon la remarque de Ch. Cuquerel a comment la poésie populaire rencontre les effets d'un art habile dans ses naïves inspirations. »
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Lapierre, après avoir raconté le supplice de son ami, termine par ces strophes :
Ainsi (înit ses jours ce fidèle pasteur,
Pour aller posséder le céleste bonheur.
Ne pleurons plus son corps enfermé dans la bière,
El dans le noir cachot de l'affreuse poussière.
Eij au lieu d'attirer des larmes dans nos yeux, Contemplons son bonheur et soyons-en joyeux.
Tâchons, tâchons plutôt d'imiter sa coHstance, Son zèle pour son Dieu, sa foi, son espérance ;
El si Dieu nous appelle à souffrir pour son nom, Dans ce temps plein d'horreur et de persécution. Souffrons sans murmurer les combats, les galères ^t la mort, s'il le faut, fidèles, mes chers frères !
Sérieuses exhortations que nos pères eurent trop souvent l'occasion de mettre en pratique. C'est d'elles que s'inspiraient nos confesseurs sur les galères, nos mères dans la tour de Constance, nos martyrs sur réchafaud. C'est par la foi au Sauveur, mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification, qu'ils sortirent victorieux de toutes leurs épreuves ; et c'est justice de leur appliquer ces belles paroles de nos saints livres i * Ils ont vaincu par le sang de TAgneau et par la Parole du témoignage, et ils n'ont point aimé leur vie, mais ils l'ont livrée à la mort. » (Apoc, Xn, II.)