‹ Trois prédicateurs sous la croix au dix-huitième siècleChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origines catholiques de Bénézet. — Sa conversion à seize ans. — Il prend le Désert. — Ses études à Lausanne. — Il perd la mémoire. — Etat affligeant des églises. — Certificat de Coun,

« Qui connaît dans notre pays François Bénézet , si ce n'est quelques amateurs de nos vieilles chroniques protestantes? Et cependant nul de nos intrépides pasteurs du Désert n'a plus de droit que lui à une place dans nos souvenirs, » Ainsi s'exprime F. Puaux dans ses Soirées protestantes, et c'est pour répondre au regret de l'historien populaire de la Réforme, que je voudrais recueillir, avec un soin pieux, tout ce qu'on peut savoir de ce jeune martyr de vingt-huit ans.

François Bénézet naquit à Montpellier, le 4 aoàt 1723, dans une famille patriarcale. II était le huitième enfant d'Antoine Bénézet , marchand droguiste , et de Gabrielle Pouget. Il fut présenté le 8 août aux fonts baptismaux, dans l'église de Notre-Dame-des-Tabks, par son frère et sa sœur, François et Etiennette, et ce

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fut le curé de Monte qui lui administra le baptême (i).

Les réformés traversaient des jours difficiles. L'année qui suivit la naissance de François Bénézet, vit paraître le célèbre édit du 14 mai 1724, que deux évêques sans scrupules, Lavergne de Tressan et Fleury, à la poursuite d'un chapeau de cardinal, obtinrent sans peine de Lo.uis XV encore enfant. Cet édit , qui résumait , tout en les aggravant , les ordonnances les plus sévères du règne précédent, et à la rédaction duquel le vieux Bâville , l'ancien intendant du Languedoc , ne fut pas étranger, condamnait à mort tout pasteur convaincu d'avoir rempli les fonctions de son ministère, et aux galères perpétuelles les fidèles qui auraient assisté aux assemblées, ou offert un asile aux pasteurs proscrits.

Toutefois, ces douloureuses perspectives n'inquiétaient point les parents de Bénézet. Us étaient catholiques pratiquants et leur fils les accompagna longtemps à la messe. Il paraît même qu'on le destinait aux ordres et qu'il passa quelque temps au séminaire. Cette particularité, qui a échappé aux historiens des églises du Désert, mérite d'être signalée, quoique l'on cite plus d'un prosélyte devenu ministre sous la croix. Sa vocation toutefois n'étant pas sérieuse, son père le plaça comme élève chez un chirurgien de Montpellier, nommé Rameau. Au bout de huit mois, il fit une chute qui lui estropia la main gauche et le rendit impropre à la chirurgie. Sur ces entrefaites, il eut la douleur de perdre, presque en même temps, son père et sa mère. Il avait

(i) Registre des baptêmes , mariages et décès de la paroisse de Notre-Dame-des-Tables, année 1725. Son frère Louis avait vingt et un ans, son parrain treize, sa marraine quatorze.

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peu de fortune et se trouvait incapable de tout travail manuel. Est ce l'épreuve qui Tattira vers l'Evangile, ou la rencontre de quelque prédicateur du Désert ? Quoi qu'il en soit, vers Tâge de seize ans, le jeune Languedocien ouvrit son cœur à la vérité qui sauve , préférant « être affligé avec le peuple de Dieu , » plutôt que de suivre plus longtemps les erreurs de l'Eglise persécutrice.

Le plus grand désir du jeune François, dès qu'il eut trouvé la voie du salut, fut de se joindre à ceux qui avaient le périlleux honneur de l'indiquer à leurs frères. La veille de Pentecôte 1744, lorsqu'il n'avait pas encore vingt et un ans, il fit part de son dessein au proposant Pierre Rampon dit Lapierre , le même qui devait composer plus tard une complainte sur la mort de Teissier. Rampon l'emmena le lendemain dans les Cévennes. Le voilà désormais, sous le nom de La Treille, enrôlé dans la petite phalange du Désert (i). Il fut confié à la direction du proposant Gal-Pomaret, l'un des membres les plus instruits du corps pastoral. Il avait toutefois plus de piété que d'intelligence et ne profita guère des leçons qu'il recevait. Néanmoins les pasteurs de la province, le voyant persister dans son pieux dessein , lui donnèrent , dans une réunion synodale, l'autorisation d'aller poursuivre ses études à Lausanne. Les potences de Jacques Roger et de Louis Ranc qui, en 1745, se dressèrent à deux mois et demi d'intervalle dans le Dauphiné, ne l'effrayèrent point,

(i) Colas de La Treille était un pasteur du Refuge dont on connaît deux volumes de sermons imprimés à Amsterdam en 1727. Il est probable que c'est à lui que Bénézet emprunta son nom de guerre.

et il partit pour la Suisse à la fin de cette année. Ces lignes singulières de Pomaret à Court Vy précédaient, a Nous avons donné congé à notre Bénézet. Ce garçon, comme vous savez, n'est guère propre pour le ministère. Son zèle véritablement est vif, mais sa capacité ne le seconde pas et ses dispositions sont des plus médiocres. »

Le jeune Languedocien s'arrêta quelques jours à Genève, chez son parent, Jacob Bénézet. C'était un négociant en toilerie, établi depuis longtemps à la Cité, et dont la maison comme le cœur était largement ouverte aux réfugiés. Il avait fait « mille amitiés » à Paul Rabaut lorsque, après ses études à Lausanne, il avait repris le chemin du Désert. Plus tard il devait garder chez lui, plusieurs mois, à titre gracieux, Pauline Court, la fille du restaurateur du protestantisme. C'était par son intermédiaire que Paul Rabaut faisait passer à ce dernier tantôt des documents pour son Histoire des martyrs y qui ne fut jamais achevée, tantôt un baril d'huile pour sa provision ou de l'argent pour quelque séminariste. Une autrefois, c'est Court luimême qui conseille à Rabaut d'adresser à « l'ami Bénézet » un jeune moine français, échappé du couvent, qui cherche du travail (i).

On prévoit l'accueil que cet homme excellent réservait au jeune François. Après lui avoir fait les honneurs de Genève, il lui remit ce billet pour Antoine Court :

(i) Les questions religieuses et théologiques l'intéressaient. Il traite, dans une lettre du 30 janvier 17 j6, longue et très belle des formes du culte dans l'Eglise primitive, de renseignement du Nouveau Testament sur l'Eglise et des maux que souffre celle de son temps.

ce Mon cousin, qui vous rendra la présente, vous apprendra le sujet de son voyage, qui, comme fai Thonneur de vous connaître, lui servira de puissante recommandation auprès de vous. Cependant j'y joins la mienne, et vous ne sauriez me donner de preuve plus sensible que vous voulez bien m'obliger qu'en lui rendant tous les services qui dépendront de vous... Je prends aussi la liberté de le recommander à M™® Court, qu'avec mon épouse nous assurons de nos respects. Elle m'obligera sensiblement de vouloir bien lui accorder son amitié (i). »

Ainsi recommandé, François prit rang parmi les douze élèves du séminaire dont Court était l'âme. C'est lui qui avait eu l'idée de fonder à Lausanne « cette étrange école de la mort, » pour parler avec Michelet, a qui, défendant l'exaltation, dans un modeste prosaïsme, sans se lasser envoyait des martyrs et alimentait Téchafaud. » Ils recevaient des leçons de théologie, de catéchisme et d'histoire ecclésiastique de quelques professeurs de l'Académie ; mais c'était Court surtout qui, par ses paroles et son exemple, leur communiquait le véritable esprit du martyre.

Bénézet passa deux ans au milieu d'eux et fit toutes ses études à ses dépens. Les parents qui lui restaient fournissaient pour lui dix-huit livres par mois. Avant son départ-, il avait versé, entre les mains du pasteur Boyer, cent huit livres, argent de France, pour six mois de pension. « Vous aurez la bonté de lui en tenir compte, » écrivait ce dernier à Court, a II a été disciple de

(1) Bibl. de Genève, papiers Court, n" i, t. XVII, p. 40J ; septembre 174$.

Pomaret : il pourra faire dépense avec lui (i). « Bénézet se mit résolument au travail; mais les résultats ne répondirent pas à ses efforts. A la suite d'une maladie , sa mémoire fut gravement atteinte et son bagage théologique s'en ressentit. Il ne persista pas moins dans le pieux dessein d'annoncer l'Evangile à ses frères. C'est à Lausanne qu'il apprit la fin triomphante de Matthieu Majal, surnommé Désubas, qui reçut la couronne du martyre à Montpellier, le i" février 1746, et qu'il devait suivre six ans après dans la gloire. Cette mort, loin de l'intimider, ne fit qu'exciter son ardeur. Que de fois, en contemplant de l'esplanade de la cathédrale, à l'ombre de laquelle s'abritait le séminaire , le magnifique paysage qui se déroulait sous ses yeux, sa pensée, franchissant les montagnes de la Savoie, le transporta au milieu de ces troupeaux désolés qui manquaient de conducteurs spirituels.

Bénézet rentra avec joie dans le Languedoc, au mois d'août 1747, pour reprendre le Désert. Il y trouva plus d'un sujet de tristesse. Le pasteur Jean Bétrine, qui avait rendu des services considérables et que Rabaut compare à une étoile tombée du ciel de l'Eglise, convaincu d'immoralité, avait demandé lui-même qu'on le déposât. Après des marques touchantes de repentance, il devait être, quelque temps après, rétabli dans ses fonctions pastorales. De plus, Rabaut , écrivant à Court, avait blâmé sévèrement quelques-uns de ses collègues , accusant même l'un d'eux d'être un espion. A Genève, un intermédiaire peu scrupuleux avait ouvert sa lettre et l'avait communiquée aux intéressés. Les

(i) Lettre de Boj-er à Court du 22 octobre 1745. Il donne à Bénézet le titre de postulant.

meilleurs ont leurs heures d'oubli, et Rabaut payait cher ses lignes imprudentes. Bien des esprits étaient animés contre lui.

Au milieu de ces difficultés, Bénézet eût voulu faire œuvre pastorale. Mais n'ayant point subi d*examen, il n'avait aucun témoignage de ses professeurs, et il dut renoncer à la prédication publique. On l'autorisa seulement à faire la prière dans les assemblées. Son zèb réclamait davantage. D'Anduze il écrivit à Court pour obtenir une attestation qui lui ouvrît l'accès du ministère. Il en prit occasion pour lui donner quelques renseignements sur l'état des troupeayx : « Les obligations que les églises persécutées vous ont de nous avoir procuré la paix, devraient les engager à prier Dieu soir et malin pour votre conservation. Cependant on ne fait rien de semblable. Vous êtes payé par de noires ingratitudes. Ce qui doit vous consoler, c'est que les personnes de probité vous rendent la justice qui vous est due. Je vous apprends que le pays de Rouergue on l'abandonne entièrement. Nos affaires sont en décadence : je veux dire que l'affaire de M. Bétrine et celui de M. Paul causent un trouble des plus grands dans le pays, et surtout l'affaire de ce dernier. Si les affaires continuent de la sorte, nous ne pouvons attendre qu'une destruction totale (i). »

Antoine Court lui répondit le lo octobre : « Je ne doute pas que vous ayez trouvé les affaires en décadence de la manière qu.'on s'y prend. Il est bien à

(i) Papiers Court, n° i, t. XX, p. J79-J81. Lettre du 18 septembre 1747. On lit en post-scriptum : « Mon adresse est chez » M. Tissier, maître serrurier, à la rue Basse, passant par Nî- » mes, Anduze. »

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craindre, comme vous le dites, qu'elles ne tombent dans une complète destruction. Quelle conduite que celle de la publication d'une lettre qui déshonore à jamais celui qui Ta criminellement interceptée et qui rend publique son infamie ! Déplorons Taveuglement où les passions conduisent. Que l'exemple d'autrui nous rende sages. Mettons-nous moins en peine si nous travaillons pour des ingrats, comme vous m'assurez que je l'ai fait, que de remplir nos devoirs et de faire du bien à nos semblables, même, s'il le faut, contre leur propre volonté. Attachez-vous à mériter, par une conduite toujours digne de la noble vocation à laquelle vous aspirez , l'approbation de Dieu , et veuille- t-il, ce Père de toute sagesse, cette Source de grâce et de lumière, vous revêtir de tous les dons de l'esprit et de toutes les qualités du cœur qui vous sont nécessaires pour travailler avec fruit et avec édification à son œuvre. »

Antoine Court n'avait pas réussi dans ses démarches : a J'aurais souhaité, » disait-il, « pouvoir obtenir un témoignage qui vous fût avantageux de M. Bournet, qui devrait être en état, mieux que personne, de vous en donner d'exacts et de fidèles ; mais je ne suis pas content, comme vous en jugerez bien, de celui que je vous envoie. » Et celui qu'il rédigea lui-même laisse, à son tour, fort à désirer. Court , pas plus que les professeurs du séminaire, n'avait une haute idée des capacités intellectuelles de Bénézet, et l'on sent percer son embarras dans ce qu'il ajoute : « Comme je vous ai peu vu et que je n'ai pas été témoin de vos études et de vos progrès , je suis peu en état de rien faire de bien satisfaisant à ce sujet. Cependant je mettrai ci-bas quelques lignes, dont vous ferez l'usage que vous trou-

verez bon. » Voici cette pièce, datée de Lausanne, le 10 octobre 1747, qui porte sa signature, et dont Bénézet dut se contenter :

« Je, soussigné, requis par M. Bénézet dit La Treille, de rendre témoignage de vérité sur son compte , je déclare qu'il m'a paru avoir beaucoup de zèle pour la religion , un grand désir de faire des progrès dans ses études, et, si sa santé le lui eût permis, je ne doute pas que ses progrès n'eussent secondé ses vœux. Je déclare, de plus, que M. le professeur Polier me dit avoir lu une de ses compositions dont il fut satisfait. Il est aussi à espérer qu'ayant autant de bonne volonté qu'il en a et que, tâchant d'acquérir toujours plus un esprit de douceur, il ne se rende utile. C'est aussi les vœux que je fais bien sincèrement en sa faveur (i). »

Les pasteurs du Désert, appréciant le zèle de Bénézet, ne le découragèrent pas entièrement. Ils voulurent seulement, avant de le recevoir dans leurs rangs, lui donner le temps d'acquérir des connaissances plus étendues. De son côté, il continua de se rendre utile, instruisant la jeunesse, priant dans les assemblées ou au chevet des malades, secondant, en un mot, les pasteurs selon son pouvoir.

(i) Papiers Court, n^ 7, t. VIII, p. 557.

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