CHAPITRE IV
Arrestation de Bénézet. — On l'enferme dans les casernes du Vifjfln. — Il comparait devant le subdélégué. — Lettres de Saint' Florentin. — Patience et fermeté du confesseur. — Il refuse d'être délivré. — Polibourg le conduit à Montpellier.
Pour voyager avec plus de sécurité , Bénézet avait emprunti^ au traître Puechmille un déguisement complet. Vôtu d'un habit de drap fin, de couleur grise, d'une veste rouge à boutons d'or, d'une culotte noire et de bas gris, les cheveux en bourse et poudrés à blanc, coiffé d'un chapeau bordé d'or, il était facile de le prendre pour un riche marchand ou pour un grand seigneur, 11 avait a le visage bien fait et la taille d'environ cinq pieds, trois pouces. » Accompagné d'un domestique et muni de deux pistolets d'arçon, il quitte Nîmes, oà il s'était rendu de Saint-Jean, et, monté sur le cheval blanc d'un avocat de la ville, le samedi soir, 29 janvier, il arrive au Vigan(i).
Il descendit chez la veuve Fraissinet , qui tenait une auberge à l'entrée de la ville, au quartier de Laconda-
{i) a Pour demander, dit-on, la taxe qui lui avait été assignée sur r^gtise de cette ville ou sur quelque autre église voisine. » i^etire de Pradel à Court, ip février 1752.
mine , et y laissa son cheval ; mais comme elle n'avait pas de lit, il vint souper et chercher un gtte au bout du quai, au logis du Cheval- Verij tenu par les époux Peyren. C'est là que prenaient leurs repas les officiers du régiment de la Ferronays. Cet hôtel, encore debout après un siècle et demi , et qui porte toujours U même enseigne , hébergea, en 1890, par une curieuse coïncidence, plusieurs députés au synode général. Le lendemain, de bon matin, Bénézet fit chercher le perruquier Mahistre pour qu'il raccommodât. Il déjeuna avec lui d'une douzaine de petits pâtés qu'il paya, lui dit, à haute voix, de commander chez la veuve Fraissinet le souper, qu'il l'invita à partager avec lui et Paul Marazel, le pasteur qui devait officier dans les environs. Ensuite il se promène sur le quai , puis il part à neuf heures, passe devant l'église, aux Barris, aborde tout le monde, ne prend, en un mot, aucune précaution, II croyait, à tort, que son déguisement rendait toute prudence inutile.
L'assemblée se tenait à la Quinte, au-dessus de Bréau, sous un rocher où le sol est en plaine et garni de châtaigniers près desquels coule une fontaine* Paul Marazel la présidait. C'était un homme de cinq pieds^ cinq pouces, dont la belle figure était encadrée d'une perruque noire. Il avait ordinairement un habit gris et une veste noire, et portait dans son manchon deux pistolets. Quand Bénézet parut, le service touchait à sa fin. Il le termina par une prière dans laquelle il implora les bénédictions de Dieu sur Louis XV et les autres membres de la famille royale. Mais laissons ici la parole à Marazel lui-même , qui raconte en détail ^ dans une lettre à un étudiant de Lausanne, l'arrestation de son compagnon :
a Après Taction , les compliments faits, nous fûmes dîner et partîmes, parce que je devais aller coucher à Sumène ou à Saint-Romain , pour être le lendemain , à bonne heure, à Rouvairac, près de Lasalle, où tous mes frères devaient se trouver. Nous arrivâmes de nuit au Vigan , prîmes la traverse de M. de Vissée et de M. Villemejane, hôte, vînmes passer au pont et à la rue des Capucins. Il faut observer que depuis Mars (i) le fer de son cheval claquait. Il fallut nous arrêter pour le faire ferrer, car sans cela nous alJions donner avoine au Rey (2). Il faut observer encore qu'il ne m'avait pas dit s'être conduit comme il s'était conduit le matin, car, déferré que déferré, nous serions passés outre. Nous nous arrêtâmes donc, fîmes ferrer le cheval, donner avoine. Il envoya appeler M. Mahistre; nous nous mîmes à table. A peine avions-nous mangé un morceau de bœuf à la mode, que je découpai un chapon que nous n'eûmes pas le temps de goûter. L'hôtesse vint me dire qu'un dragon , appuyé sur la fenêtre du devant , regardait la rue en haut; l'autre, sur la fenêtre du dernier, regardait la basse-cour. » Intrigué, Marazel sort aussitôt en disant : f Peste I je veux voir ce que c'est; ou ils m'écraseraient ou j'écraserai. » — « J'avais mon couteau à la main, mais sans dessein. J'envisageai ce dragon; il m'envisagea, ne me disant rien. Je descendis à la rue pour voir en haut et en bas si rien ne venait ; je ne vis rien. Je me tournais pour monter, lorsque j'entendis :
(0 Pùtîte commune de cent soixante habitants, tous protestanls^ paroisse de Bréau.
{2) Hameau, à cinq kilomètres au sud du Vigan, commune de Saint-André, paroisse de Mandagout.
« Halte-là! Halte-là! » C'était le dragon qui avait mis la main sur M. Bénézet, qui avait trop tardé de soriir après moi. Eians l'instant il se mit à crier et d'un *dh effrayé : « Mais, monsieur! Mais, monsieur! n et Marion Fraissinet, et sa mère de l'autre côté, qui disaient au dragon de laisser ce monsieur-là, qu'il ne leur faisait rien. Je remontai pour donner secours;, mais, en demi^egré, je vis venir l'autre dragon, qui gardait la fenêtre du dernier, qui venait en dégainant son sabre, criant comme l'autre : « Halte-là! Halte-là! » Il me vint alors à l'esprit que ces deux dragons ne seraient pas si osés d'arrêter un homme, si le renfort n'était pas dernier et que, sans que je pus le dégagLT, je serais pris moi-même. Alors je dis que de deux SI fallait en sauver un. Je pris la fuite et courus comme un cerf, quoique j'eus mes bottes avec deux bas de lain'e et un de coton (i). »
A peine parti, trois dragons, Machard, Guérin et Petit, entrent dans le cabaret. Ils sont envoyés pjr Antoine de Marsault, lieutenant au régiment de la Ferronays, en quartier dans la ville. Bénézet et son compagnon lui avaient été dénoncés par Une femme protestante de mauvaise vie, la veuve Villaret, qui, m trouvant le matin au logis du Cheval-Veri^ chez lu femme Peyren, sa sœur, avait entendu les propos tenus par Bénézet et les avait rapportés à l'officier. S;i
(i) Papiers^Court, n*» i, t. XXV, p. 97. Voir aussi Tart. d'AUi, Coquerel fils, Nouvelle Repue de théologie, t. VII, p. 55?, — Les frères Haag ont dit à tort [France prot., art. Paul Rabaui) que c'était le pasteur de Nîmes qui se trouvait avec Bénézet. On désignait Marazel, dans les (Sévennes, comme Rabaut dans (e Languedoc, sous le nom de « Monsieur Paul. » Cette similitude de nom les a trompés. La seconde édition a rectifié cette erri;ur.
maison était située rue du Four, ce qui explique le signal dont on était convenu et qu'elle donna en patois languedocien : a Les poires sont au fqur, elles sont déjà cuites. » Le dragon Machard entre dans la cuisine, sous prétexte de saluer l'hôtesse. Voyant de la lumière dans une chambre voisine , il regarde à travers la serrure et reconnaît Bénézet à son signalement. La fille de l'hôtesse lui dit que ce sont des parents. Il va s'asseoir à côté de ses deux compagnons et demande à boire ; mais il presse le pied de Petit qui se lève à ce signal pour aller prévenir de Marsault. Marazel, que ces allées et ces venues intrigqaient, avait pris, comme on sait, la clef des champs. Quand Bénézet voulut sortir à son tour avec Mahistre, il fut renversé par Machard sur un lit, dans la cuisine, tandis que l'autre dragon mettait à la porte , qu'il referma sur elles , les deux femmes Fraissinet qui criaient : « Vous seriez capables d'arrêter un homme chez nous ! » C'est alors que de Marsault mit le pistolet sur la gorge de Bénézet et l'arrêta comme déserteur, pendant que 'Machard lui liait les bras avec une corde. L'officier déposa plus tard que Bénézet, pour obtenir sa liberté, lui avait offert un diamant et lui avait avoué qu'il était aspirant au saint ministère. Ce qu'il oublia d'ajouter, c'est que, n'ayant pas craint de dire à sa victime, dans un élan d'égoïste satisfaction : « Votre prise me procurera la croix de saint Louis. » — « Oui, » lui avait répliqué le futur martyr, « ce sera une croix de sang qui vous reprochera toujours. » Ce qui fit pâlir cet officier , ajoute Paul Marazel qui nous fournit ce détail (i).
Ce propos dut rassurer Marazel et ses collègues. Ils
(i) Ch. Dardier. Paul Rabaut\ ses lettres à Courte t. II, p. 177-
craignaient que, faute de lumières suffisantes, il. n'abjurât en présence de la potence et ne couvrît d'opprobre la religion réformée : « Ce pauvre infortuné soutiendra-t-il les intérêts de la cause protestante? » s'écriait Gal-Pomaret avec inquiétude, a Donnera-t-il sans balancer la vie pour elle? Cela se peut. Dieu, qui se sert souvent des choses faibles pour triompher des choses fortes, daignera par sa grâce, comme je l'en prie très ardemment, lui accorder les lumières qui peuvent lui manquer et lui fournir tous les autres secours qui lui sont nécessaires. » Il ajoutait, rempli de compassion : « Pauvre garçon! Mon Dieu, que je le plains! Je participe à toutes ses peines. Veuille la divine Providence lui faire couler vite les jours de son affliction, et, avec le pain de misère dont on va le nourrir, lui faire faire un repas délicieux (i). » Cette prière fut exaucée. Bénézet, gardé de la tentation, n'eut pas, depuis le jour de son arrestation jusqu'à celui de son a exécution glorieuse, » une minute de défaillance.
Il fut aussitôt conduit dans les prisons des casernes, au milieu des insultes des soldats. Le commandant, sans égard pour le prévenu, le traitait d'hérétique, de rebelle aux ordres du roi, de parfait fanatique; il lui reprochait surtout comme un crime d'avoir quitté l'Eglise romaine : « Dieu m'a ouvert les yeux, » se contenta de lui répondre le prisonnier, « et je le suivrai jusqu'où sa voix m'appellera. »
Daudé, vicomte d'Alzon, subdélégué de l'intendant, se rendit à huit heures du soir aux casernes, accompagné de son greffier, et , après avoir fait prêter serment à Bénézet sur les évangiles, il lui fit subir un premier
(i) Papiers Court, iT i, t. XXV, p. 81.
îlUerrogatoire. L'attitude pleine de fermeté du jeune prédicateur le frappa, a II lui répondit avec une douceur d'ange, » dit Marazel , « de l'aveu de Guibal , son secrétaire. » Il n'essaya pas de cacher sa profession. Il dit qu'il était aspirant au saint ministère, et, qu'originaire de Montpellier, paroisse de la grand'rue, il n'y demeurait plus depuis environ huit ans qu'il s'était (t JL'té dans le Désert, tantôt de çà, tantôt de là. »
— Avez-vous rempli les fonctions de prédicateur? lui demanda Daudé.
— Je lésai remplies pendant quatre ans, répondit Bénézet sans s'émouvoir. J'ai commencé de prêcher quelque temps après ma sortie de Montpellier ; pendant ces quatre ans, j'ai non seulement prêché, mais fait des prières, exhorté les malades et accompli toutes les auires fonctions du saint ministère dont j'étais capable. Après ces quatre ans , je demandai mon congé aux ministres des Basses-Cévennes pour aller dans une autre province. L'ayant obtenu , j'ai prêché et fait les fonctions de prédicateur, tantôt dans le Bas-Languedoc, tantôt ailleurs, jusqu'à ce jour.
— Aujourd'hui même , n'avez-vous pas tenu une assemblée aux environs de cette ville?
— Je me suis bien rendu dans une assemblée , à une Jieue d'ici , en une montagne que je ne connais pas. Je n'y ai point prêché ; c'est un autre qui est ministre; TVixh j'ai fait la prière, dans laquelle j'ai prié pour le rtfî , la reine, monseigneur le Dauphin et toute la famille royale.
11 nomma Marazel, mais il affirma qu'il ne connaissait pas la veuve Fraissinet, et qu'il s'apprêtait à partir de chez elle, après avoir pris son repas. Et lorsque Daudé lui demanda quelles étaient ses retraites ordi-
naires et les personnes qui l'assistaient ou lui servaient de guides, il répondit évasivement qu'il ne connaissait personne et que le ciel était sa couverture (i). D'ailleurs, prévoyant le sort qui l'attendait, mais heureux de donner sa vie pour son Maître, il ne craignit pas de dire à Daudé que des ministres qui avaient servi ks vingt, trente, quarante, cinquante ans , étaient morts sans passer par le martyre, et que lui, tout jeune, attrait ce bonheur.
Daudé fit ensuite une descente chez la veuve Fraissinet. Elle affirma qu'elle ne connaissait pas le prévenu^ que, la veille, il était venu pour loger chez elle, mais qu'elle n'avait pu le recevoir, faute de lit, et que, lorsque les dragons étaient entrés dans son logis, il était en train, avec un autre qui lui était également inconnu, « de manger un morceau et de boire un coup. » Il ne put tirer d'elle autre chose. Le soir même, un dragon , qui reçut douze livres pour sa peine, portait à l'intendant l'heureuse nouvelle.
Guignard de Saint-Priest, ravi de cette capture, s'empressa d'en informer le comte de Saint-Florentin, \c comte d'Argenson, le garde des sceaux, le chancelier et le maréchal de Richelieu : « Le nommé Bénézet, prédicant, leur disait-il, a avoué son état et ses fonctions, et M. le comte de Moncan a donné des ordru*^ pour le faire traduire dans les prisons de la citadelle. Dès que j'aurai reçu les premiers interrogatoires que
(i) Marazei, dans sa lettre, résume très exactement cet interrogatoire dont on eut connaissance par les indiscrétions du greffier. « On m'a dit au surplus, » ajoute-t-il, « que le commandant voulut le questionner sur quelque chose, qu'il répondit d'un ton sec : « Ce n'est pas à vous que j'ai à rendre compte de ma conduite, c'està Monsieur, » faisant signe à M. d'Alzon. jï
mon subdélégué lui a fait prêter, j'aurai l'honneur de vous informer de ce qui en résultera et des autres circonstances que j'aurai pu apprendre à son sujet. Je souhaite de pouvoir acquérir des preuves suffisantes contre ce prédicant, pour pouvoir en faire un exemple dont nous avons un grand besoin. »
Le comte de Saint- Florentin apprit « avec bien du plaisir » l'arrestation de Bénézet : « Sa capture, répondit-il, ne peut que produire un très bon effet, surtout si, comme il y a lieu d'en juger par ce que vous me marquez de son propre aveu, l'on peut acquérir assez de preuves contre lui pour en faire un exemple. Il aurait été à désirer qu'on se fût assuré en même temps du ministre Paul. Mais ce sera toujours un ,grand bien si Texécution de celui-ci intimide les ministres, au point de les faire sortir tous de la province. » Il ajoutait que c'était leur présence qui poussait les religionnaires à résister aux troupes du roi.
11 écrivit de même à M. de Moncan, le 13 février : a Nous pouvons faire un exemple, et cet exemple pourra éloigner beaucoup de gens de cette espèce qui avaient lieu de se persuader, par le long repos où ils ont vécu, qu'îi était impossible de les surprendre. Il me paraît que vous avez pris toutes les précautions nécessaires pour que ce prédicant ne puisse s'échapper ni être enlevé-.. Vous m'obligerez de vérifier avec soin et de me marquer l'effet que la capture et la condamnation de cet homme auront produit. Cependant je vous exhorte à donner toujours, avec la même attention, les ordres tt les instructions nécessaires pour faire épier et arrêter ses confrères (i). »
(t) Ch. Coquerel, Hist. des Eglises du Désert y t. II, p. 52.
Cependant Bénézet, les bras liés, les mains et les pieds chargés de fers, le corps attaché au soliveau du plancher, se préparait à passer sa première nuit en prison. Le temps était rigoureux. Grâce à l'humanité de ses gardiens qui lui procurèrent trois manteaux, il put se garantir du froid. On devine les sentiments de son cœur. Il comprit que ses jours étaient comptés et sa pensée se porta avec attendrissement sur son enfant et sur sa fidèle compagne, que sa mort allait plonger dans le deuil ; mais il savait que Dieu se tient près des cœurs brisés. Il passa une partie de la nuit en prière et on l'entendit chanter à deux reprises le psaume CXLl f qui répondait si bien à son état :
Vers Dieu, dans les derniers abois, Vers Dieu j'élève encor ma voix ; Mon cœur se répand devant lui, Et lui déclare son ennui.
La frayeur dont je fus surpris Faisait défaillir mes esprits.
Toi seul, ô Dieu ! dans mes travaux, Pus trouver l'issue à mes maux.
Ils ont su leurs pièges dresser Aux lieux où je devais passer ; Partout mes yeux cherchent en vain Quelqu'un qui me tende la main.
Lamoignon écrivait de son côté à Saint- Priest, le ii février '. « J'ai reçu votre lettre du 2 de ce mois, par laquelle vous me mandez la capture du nommé Bénézet, fameux prédicant. Il cr;[ bien à désirer que vous trouviez, par la procédure que vous ferez contre lui, assez de preuves. Vous me ferez plaisir de me faire savoir les charges que vous aurez contre cet accusé. »
Tire-moi de cette prison Afin que je chante ton nom ; Les justes se joindront à moi, Me voyant protégé de toi.
Cette soumission sereine du prisonnier produisit une vive impression : « Il fit plusieurs prières, dit Marazel, qui charmèrent et arrachèrent des larmes en abondance de la part des catholiques romains, entre autres d'un nommé M. d'Assas, capitaine, homme fort peu suscepîible de compassion (i). Il fut si touché qu'il dit que, pour îout son bien, il ne voudrait pas avoir arrêté cet homme-là; ce qu'il accompagna d'un torrent de larmes, » Les. protestants eurent la liberté de lui porter de la nourriture. Il leur dit de ne pleurer point son bonheur, car le jour de sa prise était le plus beau de sa vie. Le curé d'Aulas, Roujet le neveu, Tabbé Cler et le père gardien des Capucins, vinrent aussi le visiter, avec l'espoir d opérer une conversion qui les couvrirait de gloire. « Mais, » dit Marazel, « il les battit victorieusement, de l'aveu des officiers et des dragons, qui disaient : « Les protestants assurent que Bénézet est insensé, mais nous voudrions bien avoir autant d*ésptit que lui. > Le lieutenant protesta en plein quai, en belle et nombreuse compagnie, que Bénézet lui avait fait voir que sa religion était fausse et qu'il le croyait. »
Le bruit de son arrestation s'était promptement ré-
(j) Serait-ce Nicolas d'Assas, d'illustre mémoire, dont on voit la statue sur une place publique du Vigan et qui, capitaine au régiment d'Auvergne, périt victime de son dévouement, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1760, à Clostercamp, près de Gueldre, après avoir prononcé le mot célèbre ; A moi d'Auvergne, c'est l'ennemi?
pandu dans les Cévennes. Le soir même du jour où il fut pris, à huit heures, quatre cents religionnaires en armes étaient réunis sur la promenade des Châtaigniers. Leur projet était d'arrêter dans son auberge le sieur de Polibourg, commandant du régiment de la Ferron^tys, et de lui faire un mauvais parti s'il ne rendait le prison* nier. Sur les représentations des bourgeois du Vigan que la ville serait ruinée si Ton en venait à cette extrémité^ ils changèrent de tactique et résolurent de Tenlc^ver quand on le conduirait à Montpellier (i). Mais Bénézet, informé de leur dessein, suivit l'exemple de Désubas et de Louis Ranc et leur envoya ce billet touchant : « Messieurs et très chers frères, je vous prie de vous retirer chacun chez soi. Je ne veux pas que, pour Tamour de moi , vous exposiez vos corps et vos biens , ni ceux de nos frères du pays. Laissons toujours agir la Providence divine qui, tôt ou tard, viendra à notre secours. Au reste, je suis fort tranquille et entièrement résigné à la volonté de Dieu. Priez seulement pour moi et pour nos chères églises (2). » D'ailleurs un enlèvement étatt
(i) Voir Bulletin, t. XI, p. 306. — Marazel dit que cet attroupement avait surtout pour but de le délivrer lui-même, h Le bruit se répandit rapidement, dans le Vigan, que j'étais pù%. Tout le monde fondait en larmes Je leur ai cette obligaiitm : dans une demi- heure, du Vigan seul, il y eut, aux Châtaigniers, quatre-vingts hommes assemblés pour m'enlever. Aulas en envoya quarante, qui arrivèrent à minuit. Bréau était tout sou^ les armes. Jamais je n'oublierai ce témoignage de leur affecUon. Quand ils surent que c'était Bénézet, a homme, » disaient-i[s, « qui n'est rien dans aucun corps, ni dans notre province, insensé d'ailleurs, » car vous savez que tout le monde l'en visât; c ni t sous ce caractère, chacun se retira. » Jusqu'à la fin, les préventions contre Bénézet persistent.
(3) Communication de M. Ferdinand Teissier, archiviste,
bien difficile. Pour le prévenir, de Marsaultfit venir au Vtgan tous les soldats cantonnés à Ganges , Saint- Laurent-le-Minier, Valleraugue, Saint-Hippolyte. Avec ceux du Vigan, ils formaient une troupe d'environ douze cents hommes.
Le lendemain, Daudé lui posa des questions précises sur ses parents, son mariage, sa fortune, son séjour à l'étranger, son voyage au Vigan, les quartiers qu'il avait desservis comme prédicateur. Bénézet donna sur tout des renseignements explicites. Mais, lorsqu'il fut question de sa religion et de celle de sa famille, il affirma que son père et sa mère étaient de la religion réformée, et que lui même n'en avait jamais professé d'autre. Entorse évidente à la vérité que peut seul expliquer son désir de rendre moins lourdes les charges qui pesaient sur lui.
En effet, des preuves accablantes venaient confirmer ses propres aveux. On avait trouvé dans sa valise plusieurs livres compromettants : Du faux usage de Vantiquilé et des nullités prétendues de la réformation de l Eglise, par Charles Drelincourt ; le traité d'Abbadie sur la Vérité de la religion chrétienne; la Vie de Galéas Caraciol, marquis de Vico^ et VHistoire de la fin tragique de François Spierre^ mises en français par Detestan, ainsi que lés Lettres écrites à un protestant de France au sujet des mariages de réformés, du pasteur Roques, de BAle. A côté de ces volumes se trouvaient plusieurs brouillons de lettres dont on a lu des fragments, des remarques sur les matières de religion, des prières, plusieurs sermons écrits de sa main, et, enfin, dans un portefeuille couvert d'une étoffe de soie rouge, le certificat délivré par les pasteurs des Basses-Cévennes. Il avoua que le portefeuille était à lui, qu'il avait demandé
— r-wçr-
lui-même ce certificat et que c'étaient bien des ministres protestants qui l'avaient signé.
Le lendemain, Daudé interrogea les témoins, puis il fit comparaître pour la troisième fois le prévenu. Il voulut savoir si le cheval qu'il montait lui appartenait. II répondit qu'il l'avait emprunté près de Nîmes d'un homme qu'il ne connaissait pas ; mais il fallut qu'il expliquât encore ce qu'il était devenu. Daudé lui demanda s'il n'avait pas un portemanteau et d'autres effets ou papiers que ceux qu'on avait trouvés sur lui. Il répondit qu'il n'avait que ceux qui étaient dans ses poches, excepte son bonnet et son peigne qui s'étaient égarés.
Bénézet ne sut ou ne voulut pas lui dire le nom du quartier où l'on s'était rassemblé le dimanche précédent. Le subdélégué s'y transporta pour une enquête; mais, la veille, une pluie abondante avait effacé tout vestige. Il ne lui restait plus qu'à faire parvenir à l'intendant un résumé des interrogatoires, ainsi que les livres et les papiers saisis sur Bénézet : « Je n'ai rien oublié, » lui disait-il, « pour tâcher de découvrir des preuves sur son ùua , ses fonctions, ses relations et ses retraites; mais, outre que ces gçns-là sont fort rarement connus des catholiques, la crainte leur lie la langue, et on ne peut arracher un seul mot des nouveaux convertis. J'espère cependant que les interrogatoires que je lui ai fait subir seront suffisants pour le faire condamner. » Son rôle est fini ; celui de l'intendant va commencer.
Le $ février, M. de Polibourg, à la tête d'un détachement qui comptait, dit Marazel, cinquante dragons, deux cents grenadiers et trois cents soldats d'autrL-s armes, fit prendre au prisonnier le chemin de Montpellier. Bénézet, monté sur un mauvais cheval, avait les bras liés, les menottes aux mains et les pieds garrottés*
"jS BÉNÉZET DIT LA TREILLE.
Les fidèles accouraient de toutes parts pour voir une dernière fois le jeune prédicateur et lui témoigner leur sympathie chrétienne. « Au milieu de ce terrible appareil, » écrivait le pasteur Bastide, « il paraissait assez tranquille. Il saluait avec un visage serein tout le monde qui lui rendait la réciproque. Un officier lui ayant défendu de lever le chapeau pour saluer, il lui répondit : (( Il me plaît de le lever pour saluer les honnêtes gens (i). ^ Ses amis, les yeux pleins de larmes, lui adressaient les plus touchants adieux : « C'est le décret de Dieu, rt lui disaient-ils, a cher frère, bon courage ! » Et Bénézet, tout ému, leur donnait sa bénédiction.
Le prisonnier fit halte à Saint-Hippolyte. Le connmandant du fort désigna cinquante garnisaires pour Je garder à vue, crainte d'évasion ou d'enlèvement. Un chroniqueur rapporte même que, partout où les soldats voyaient sur leur route des gens assemblés, ils faisaient comme une toiture de leurs lances sur la tète de Bénézet, et qu'au moindre signal ils l'auraient mis à mort. Crainte chimérique I Bénézet passa la nuit dans le jeûne et dans la prière.
Le lendemain, pendant le trajet de Sommières, il ne cessa de chanter des psaumes. L'un des soldats, proférant contre lui des menaces, voulait le contraindre à se taire, a Vous avez tout pouvoir sur mon corps, » lui répondit-il, «non sur mon âme. Ce Dieu, dont j'implore le secours dans mes chants, est mon espoir. » Un officier nommé Collignié, « à l'âme charnelle et traîtresse, »
(i) Letirc du pasteur André Bastide, dit Laplacette, à Jean Pi-adelj du lo février 1752. Il parle d'une escorte de cent grenadiers, trois cents dragons à cheval, et environ cent cinquante hommes d'autres troupes. (Archive^ Charlçs Pradçl.)
se faisait remarquer entre tous par ses grossiers sarcasmes. Etonné du calme de Bénézet, qui le déconcertait : « Ne crains-tu donc rien? » lui demanda-t-ÎL — a De quoi aurais-je peur ? » lui répondit le fidèle confesseur, a La grâce de Dieu fait sa demeure dans mon âme, et me fortifie dans mes combats. »
Il ne passa qu'un jour dans le château de Sommîères et, le 7 février, il arrivait à Montpellier où Tattendait en pleurs un groupe considérable de fidèles. Cùtaii le terme de son voyage, et les portes de la citadelle se refermèrent sur lui (i).
(i) M. de Polibourg dépensa pour son prisonnier, du Vigttti à Montpellier, cent vingt-six livres.