CHAPITRE V
L 'Intendant le ju>^Q en dernier rc^sortn — Observations présentées en sa faveur, — [1 comparaît devant le subdéli^gué, — Llnicndam Tinierroge sur la selleite. — M est condamné à Être pendu, — Plflcei de Pradel-Vernezobre. — Martyre de Bénézei.
Le lendemain, Tintendant écrivit à Saiiit*Fiorentin pour rinformcr que [e transfert du prisonnier dans la citadelle s'était opéré sans incident. (« 11 a persisté, dîs^it-il, dans ses premiers aveux par ses réponses à dilTérents interrogatoires qu'on lui a fait prêter. J'ai rhonneur de vous envoyer ci-joint un projet d'arrêt que je vous supplie de faire rendre pour n'autoriser à lui faire son procès et le juger. >> Au mois de juin précé* dent, il avait demandé au secrétaire d'Etat rautorîsatîon de juger en dernier ressort le prédicant Monteil, du Vivarajs, détenu au château de Beauregard^ ainsi que les autres ministres qu'on pourrait arrêter en Languedoc. Saint- Florentin lut ayant retiré cet arrêt, le premier magistrat de la province souhaitait d'avoir une atlribulion générale sur la nnttiére pour faire de prompts exemples. « Ils produisent ordinairement un plus grand çffet, lïdisait-i]. ^i que lorsi^u'on laisse revenir Ijs esprits
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de la première consternation où les a jetés la capture des ministres ou prédicants. »
Il écrivit dans le même sens au garde des sceaux, au chancelier, à M. d'Argenson, au maréchal de Richelieu. La réponse ne se fit pas attendre. Le 1 1 février, Saint- Florentin lui envoyait l'arrêt du roi qui l'autorisait à faite, en dernier ressort, le procès à Bénézet ainsi qu'à tous les autres prédicants.
' Le jour même où Saint-Priest écrivait à Versailles,
Rabaut faisait part de la triste nouvelle à son ami de Lausanne. « Comme le sieur Bénézet n'était qu'élève, lui disait- il, plusieurs personnes croient qu'il ne sera pas condamné à mort. Je voudrais qu'ils conjecturassent juste, mais je crains bien qu'ils se tromperont. » Ses prévisions n'étaient que trop fondées. Toutefois, les amis du prisonnier n'étaient pas restés inactifs. Un juriste protestant fit parvenir aux juges des Observations en sa faveur. Il leur faisait remarquer que la déclaration du roi du 14 mai 1724, qui condamnait à mort les prédicants, et celle de juillet 1686 qui portait la même peine contre les ministres , ne pouvaient s'appliquer au prévenu, puisqu'il n'était ni ministre, ni prédicant, ni proposant. Il ajoutait que Bénézet n'avait détourné personne de la religion catholique, qu'il n'avait jamais convoqué d'assemblée, ni prêché, ni baptisé^ ni béni des mariages « puisqu'il n'avait ni la mission, ni la capacité pour être ministre, » qu'il n'y avait aucune trace dans la procédure « de l'accusation si noire de révolte, » et que, s'il avait fait quelquefois le catéchisme ou prié dans les assemblées, ce n'était pas un crime qui méritât la potence.
La lenteur de la procédure parut un moment donner raison aux optimistes. En réaliti elle n'était cu3 qu'à
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un vice de forme. Quand tout fut en règle, on la pressa vivcnriiînt. Le 5 mars, Solier, procureur du roi, demanda â rinteiidant qu'on instruisît Taffaire. Le 7, Coulomb, interrogea de Marsault , Tofficier de dragons , et les soldais qui avaient opéré la capture. Leur déposition faisant croire à la complicité de la veuve Fraissinet et de ^^ fille Marion, le procureur du roi les fit mander à Montpellier, ainsi que le perruquier Mahistre.
Bênézel comparut, le 8 mars, devant le subdélégué. Ses réponses furent moins explicites qu'au Vigan. Il reconnul bien qu*à partir de sa rencontre avec Rampon, il avait assisté régulièrement aux assemblées du Désert et qu'il y avait fait quelquefois la prière, comme aurait pu le faire tout fidèle sachant lire; mais il ajouta qu'il n'avait jamais ni prêché, ni fait aucune autre fonction dans les assemblées. S'il avait récité quelquefois de petits discours, c'était uniquement surun texte donné par le proposant, et en présence de quelques anciens, juges-nés des talents de ceux qui ambitionnent la charge pastorale, A son retour de Lausanne, quoiqu'il songeât encore au ministère, il s'était borné à faire la prière dans les assemblées, les synodes lui ayant défendu la prédication publique à cause de son défaut de mémoire. Tout TefTort de sa défense porta sur ce point. Il essaya d'affaiblir, autant que possible, les déclarations qu'il avait faites devant Daudé. C'est ainsi qu'il dit au subdélégué de Montpellier, qu'il avait renoncé au dessein de se faire ministre, avec d'autant plus de raison qu'il avait été remercié dans un synode; et, là-dessus. Coulomb lui ayant fnil observer qu'il ne disait pas la vérité puisqu'il avait déclaré à M. Daudé qu'il aspirait toujours au ministère, il nia d'avoir tenu ce propos, ajoutant qu'au surplus, lorsqu'il fut interrogé au Vigan, il était hors
d'état de répondre, à cause des mauvais traitements qu'il avait subis.
Coulomb lui demanda si les pasteurs des Basses- Cévenneslui avaient reconnu le titre de prédicant. Sur sa réponse négative, il lui présenta le fameux certiricat sur lequel on pouvait lire : « Le sieur Bénézet a rempli les fonctions de prédicateur et a été reconnu pour tel au milieu de nous. » Bénézet fut embarrassé. Comment nier l'évidence ? Il s'en tira par une éc'nappatoirc. Il ne l'avait demandé aux ministres, dit il, que pour se procurer du pain à l'étranger où il espérait trouver une place de précepteur. Il ajouta, ce qui était vrai, que k*s ministres ne lui avaient donné le titre de prédicateur que par charité, persuadés d'ailleurs qu'il était incapable d'en remplir les fonctions. Coulomb lui fil remarquer que ces mots : « Nous le recommandons à la grâce de Dieu, et à la bienveillance de nos frères, au milieu desquels il pourra se trouver, » s'appliquaient surtout aux protestants du royaume. Mais Bénézet répondit, avec raison, que ces expressions convenaient aux fidèles de tous les pays. Enfin, lorsque le subdélégué lui posa cette question : « N'étiez-vous pas instruit, lorsque vous vous êtes jeté dans le Désert, que vous y avez prêché, fait des prières et rempli les autrL-s fonctions de prédicant, que c'étaient autant de contraventions aux ordonnances du royaume et aux intentions les moins équivoques de Sa Majesté.^ » Bénézet commença par répondre qu'il l'ignorait ; puis , se reprenant, il fit cette simple mais ferme déclaraiton qui montrait bien sa résolution de rester fidèle, jusqu'à la fin, à la profession de l'Evangile : « J'ignorais que ce fût un mal, car j'ai pour principe qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui ap-
partient à Dieu. Je savais au surplus que mes démarches et le parti que je prenais étaient contraires aux édits et déclarations du roi, mais je ne m'y suis déterminé que pour la gloire de Dieu et le salut des fidèles persécutés. »
On pouvait s'en tenir là et prononcer, sans retard, une sentence capitale. Mais il fallait observer jusqu'au bout les formes de la procédure. Mahistre et les femmes Fraissinet venaient d'arriver à Montpellier. Pour que leur complicité fût bien établie, le témoignage de Bénézet était indispensable. Il comparut donc une seconde fois, le ii mars, devant le subdélégué , mais il déclara de nouveau qu'il n'avait jamais vuj avant son voyage au Vigan, ni Mahistre, ni les deux femmes qui devaient, par conséquent, ignorer sa qualité. Coulomb revint encore sur les fonctions qu^avail remplies Bénézet, Il voulait savoir s'il n'avait pas parlé dans les assemblées : « Je ne l'ai point fait, ainsi que je vous l'ai déjà dit, répondit le prévenu. J^ai seulement récité de petits discours sur des matières de religion, en présence de quelques anciens, pour les mettre à portée de juger de mes talents. Je n'ai point composé ces discours. Ils m'ont été remis par le sieur Rampon, proposant. J'ai exhorté les malades de la religion protestante, mais je n'ai procédé en cela que comme simple laïque. Aussi, dans leurs tournées, les ministres allaient visiter les mêmes malades, parce que, n'étant ni ministre ni proposant, je ne pouvais les absoudre, c'est à dire leur promettre, au nom de Jésus-Christ, le pardon de leurs péchés. J'ajoute même que, depuis l'année 1748, il a été défendu, de la part des ministres, par des lettres circulaires qu'ils ont écrites aux anciens, de me recevoir dans les lieux où
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l'on reçoit ordinairement les ministres, parce que j'avais demandé mon congé, ce qui avait indisposé les ministres contre moi. Ce ne fut que par faveur et à force de sollicitations que je fus introduit dans le synode de 1749, où je fus disgracié. Quand on m'annonça cette nouvelle, je tâchai d'intéresser par mes larmes les pasteurs et les anciens qui composaient le synode, en leur faisant voir que je ne savais où donner de la tête puisqu'ils m'abandonnaient, et que, d'un autre côté, je ne pouvais retourner dans ma famille, crainte d'être arrêté. Alors, le nommé Boyer, ministre, me rassura, en me disant que si j'avais quelque chose à craindre, il partagerait avec moi ses appointements plutôt que de m'exposer; mais que, n'ayant été ni ministre ni proposant, je pouvais me retirer en toute sécurité à Montpellier, où les puissances me laisseraient tranquille. Elles en usaient ainsi à l'égard de quatre autres particuliers qui, après être restés quelque temps dans le Désert, s'étaient aussi retirés dans leur patrie où personne ne les inquiétait. » Bénézet refusa d'ailleurs de dire leurs noms, comme aussi les lieux fréquentés par les ministres. « Ce sont là, dit-il, de ces secrets qu'on fait promettre, à ceux qui entrent au Désert, de ne jamais révéler et qui, d'ailleurs, n'intéressent en rien le gouvernement. »
Il fut ensuite confronté avec les dragons. A leur affirmation qu'il s'était donné le titre de prédicant, il répondit qu'il s'était simplement désigné comme aspirant au saint ministère ; puis le procureur du roi, Faure de Saint-Marcel, qui avait remplacé, le 22 mars, Daniel Solier, déclara qu'il y avait lieu de reconnaître que Bénézet avait rempli les fonctions de prédicant et de prononcer contre lui la peine capitale. Il demandait
qu'on sursît au jugement des autres prévenus jusqu'après l'exécution du prédicant.
Mais avant d'aller à la mort, il fallait encore que Bénézet subît un interrogatoire devant l'intendant. Il eut lieu sur la sellette, le 24 mars. Bénézet, éprouvé par deux mois de prison, comparut devant le premier magistrat de la province qu'entouraient les juges et les conseil It^rs. C'était un dernier et redoutable assaut. Saint- Priesi resta fidèle aux règles que l'ordonnance criminelle de 1670 indiquait avec précision. Elles consistaient à fatiguer l'accusé par un grand nombre de questions, à le prendre par ses propres réponses, le tourner et le retourner, l'interroger par des circuits et des demandes éloignées, de manière qu'il ne pût pénétrer ce qui-' le juge voulait savoir de lui. L'épreuve était difficile et Bénézet ne sut pas toujours déjouer les ruses de rintendant. Sa défense porta toujours sur ce point qu'il n'était qu'un simple étudiant.
— Le certificat qu'on vous a délivré, lui dit l'intendant, contient autre chose qu'une attestation de bonne vie et mœurs, puisque vous y êtes qualifié de prédicanL
— - Cette qualification, répondit-il, me fut donnée pour me mettre en état de trouver une condition de précepteur. Si j'avais voulu, on m'aurait qualifié de ministre .. Puis, se ravisant : Mais non, je m'avance trop... Bayer et les autres ministres qui ont signé les certificats sont trop honnêtes gens pour attester un fait qui serait faux.
^- Avez-vous prêché?
— J\ii récité quelques sermons devant quelques anciens, ainsi que je l'ai dit dans mes précédentes réponses ; mais je ne les avais point composés.
— Quelles sont les fonctions de ceux qu'on nomme prédicateurs ?
— La qualité de prédicateur et celle de proposiint sont synonymes. Leurs fonctions consistent à convoquer les assemblées, à prêcher, absoudre les péchés, reprendre ceux qui scandalisent l'Eglise et faire toutes les autres fonctions des ministres. Ils s'abstiennent toutefois de bénir les mariages, de donner la cène et du baptiser.
— Il résulte de vos réponses ou que vous êtes proposant, puisque la qualité de proposant et celle de prédicateur, qui vous a été donnée dans un certificat » sont synonymes, ou que les quatre ministres qui ont souscrit ce certificat ont attesté un fait absolument faux, de quoi vous prétendez qu'ils sont incapables.
Bénézet était tombé dans le piège.
Sans s'arrêter à ces distinctions subtiles entre ministres , proposants ou prédicateurs, dans lesquelles lu prévenu s'embarrassait lui-même, l'intendant savait qu'il avait devant lui l'un de ces hommes dangereux qui, au mépris des ordonnances, encourageaient les protestants à fréquenter un culte proscrit, et les empêchaient de suivre les instructions des curés. Mais il voulait des* renseignements précis sur la vie intérieure des églises, les ressources dont elles disposaient, leurs relations possibles avec les ennemis de l'Etat , et il poursuivit interrogatoire.
— D'où se tirent les fonds pour le paiement des ministres et des proposants ?
— Les ministres déterminent, dans chaque synode, ce qui doit être payé pour les ministres et les proposants de chaque église. Ensuite les anciens en font un département sur les protestants qui fréquentent les a&-
semblées* Le ministre Boyer, comme doyen, a cinq cenls livres; les autres trois cents livres, les proposants cent livres et les autres rien du tout.
— Vous êtes donc proposant, puisque vous avez avoué, dans vos précédents ïnterrogatoires, qu'on vous avait promis les cent livres attribuées à ceux de cet ordre.
— C'étaient les ministres qui voulaient me donner de leur poche un louis chacun, à cause du mauvais procès qu'avait mon épouse, et pour la nourriture de ma fille.
— A quoi est employé l'argent des 'quêtes qui se font dans les assemblées t^
— fl y a, dans chaque assemblée, un trésorier qui distribue les aumônes et qui, ensuite, en rend compte au ministre sur un registre qu'il tient à cet effet,
— Qui garde les registres des baptêmes et des mariages ?
— Les pasteurs et ils ne s'en dessaisissent jamais.
— Aviez-vous de l'argent dans vos poches quand vous fûtes arrêté >
— J'avais cent livres pour remettre à un ami, et dix à douze livres qui m'appartenaient. Cet argent, ainsi que celui que j'aurais pu ramasser encore, m'aurait servi pour passer dans les pays étrangers.
Il fournit ensuite quelques détails sur son séjour au Vîgan et son arrestation,
— Y a-t-il entre les ministres» lui demanda l'intendant, des arrangements pris pour enlever ceux qui seraient arrêtés ?
— Boyer a dit plusieurs fois que, si on disait qu'il était pris vivant, il n^en faudrait rien croire, que pour mort cela pourrait être. Au surplus, il n'y a pas de doute
qu'on ne fît Pimpossible pour enlever sur le champ un ministre qui serait arrêté. Je suis convaincu que le rot ne blâmerait pas ce premier mouvement. J'ajoute que Boyer a dit qu'il ne convenait pas de prendre les armes.
— Vous avez prétendu que, depuis que vous ôtes arrêté, Boyer vous aurait fait dire que, si vous cliez dans le cas d'être jugé comme proposant, il vous aurait enlevé à la tête de trente mille hommes, aussi aisément qu'un oiseau s'élève dans les airs.
— Je conviens avoir tenu ce propos; mais je ne l*aj fait que d'après un dragon qui me Ta rapporté, peutêtre pour me consoler, sans que Boyer l'eût dit. Je suis persuadé qu'il ne l'a pas dit.
— Les protestants ont-ils des armes, et de combien d'hommes est ordinairement l'escorte des ministres >
— Les protestants n'ont que des armes spirituelles^ et j'ignore de combien d'hommes se compose l'escorte des ministres.
— Dans le cas où les troupes du roi surprendraient une assemblée, l'assemblée ferait-elle feu >
— Si les troupes étaient éloignées , l'assemblée se dissiperait, ainsi que M. Boyer et les autres ministres Tout ordonné plusieurs fois; mais si les troupes arrêtaient les ministres dans les assemblées, on emploierait tout pour les enlever.
— Pourtant l'assemblée de Quissac ne se sépara point à l'approche des troupes ; au contraire, vous vîntes vous-même, à la tête de deux cents personnes, avertir l'officier de se retirer avec son détachement.
— M. de Terreneuve, capitaine au régiment de Lyonnais, ayant surpris l'assemblée, le prédicateur ordonna aux plus hardis d'aller représenter poliment à
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Tofficier qu'ils ne faisaient point de mal, qu'ils priaient Dieu pour le roi, et qu'il devait se retirer. J'étais de ce nombre. Je dis à l'officier qu'il était de son avantage et de la prudence de se retirer. Ce qu'il fit d'ailleurs, et rassemblée se tint tranquillement.
— Les protestants n'ont-ils pas des relations avec les trois ennemis de l'Etat, et n'est-il point venu des émissaires des puissances étrangères.^
— Je l'ignore; mais je sais que M. Boyer a dit, dans une assemblée, que, s'il en connaissait quelqu'un, il en informerait aussitôt le commandant ou l'intendant de la province.
— Ne connaissez-vous pas le nommé Rabaut et d autres ministres }
— Je connais de vue Rabaut et Fléchier.
Ce dernier, arrêté le i8 mars précédent à Marsillargues, était enfermé à côté de Bénézet. L'intendant voulut savoir si Fléchier était marié. Bénézet répondit qu'il Tavait entendu dire ; mais' qu'il n'en savait rien, et qu'il ignorait le nom de sa femme.
Cette fois les interrogatoires étaient bien terminés. Aurés^ le greffier d'office, lut à l'accusé ses réponses. Il dit qu'elles contenaient la vérité, et qu'il persistait dans ses affirmations. On lui présenta les livres et les papiers trouvés sur lui et notamment le certificat du i^ octobre, la principale pièce de conviction. Il reconnut que ces livres et ces papiers étaient bien à lui et il mît sa signature à côté de celle de l'intendant. Ces formalités remplies, le geôlier le ramena en prison.
Alors le vicomte de Saint-Priest, s'appuyant sur l'arrêt du Conseil du 15 février, qui l'autorisait à juger en dernier ressort tous les ministres et prédicants qu'il pourrait arrêter, après avoir pris l'avis de ses conseil-
lers, déclara François Bénézet « duement atteint a convaincu d'être prédicant et d'en avoir fait les fonctions dans la province de Languedoc, » et le condamnii « à être pendu et étranglé, jusqu'à ce que mort b'cn suive, à une potence qui sera à cet effet dressée sur la place de l'Esplanade de la présente ville. » Il déclara « ses biens confisqués au profit du roi, le tiers préab* blement distrait en faveur de sa femme et de ses enfants » et il ordonna que les livres à l'usage de hi religion protestante, qu'on avait trouvés sur lui, seraient brûlés sur la place de TEsplanade par l'exécuteur de la haute justice (i).
Les pasteurs du Désert tentèrent un suprême effort pour le sauver. Ils rédigèrent, le 26 mars, un placet qu'ils adressèrent au comte de Saint-Florentin et qu'iK signèrent : « Les amis de ïa patrie et du système de ht tolérance chrétienne. » « Monseigneur, lui disaient-ils, toujours de nouvelles persécutions contre les protestants, surtout contre les ministres. Quoi ! des gens qui ont uniquement prêché la doctrine et la morale de l'Evangile et qui, dans les circonstances périlleuses où s'est trouvée la France, n'ont point absolument voulu '?e prêter aux desseins de ses ennemis, des gens de cet ordre sont maintenant poursuivis et traités sur le pied de criminels d'Etat ! Oh I l'esprit se confond et l'imagination se perd là dedans ! Les lois divines et humaine^, les règles et les usages de tous les peuples et de touu'^ les nations de l'univers condamnent un procédé sî étrange et si dangereux. » Ils se plaignent amèrement que des ministres des autels, des officiers de guerre, des magistrats du roi qui auraient dû travailler à \n
(i) Voir l'arrêt à l'appendice.
gloire du christianisme cl à la prospérité de l'Etat, fassent tout pour les compromettre. Ils supplient le roi d*accûrder la liberté ou du moins de sauver la vie <t à deux prisonniers français, un ministre et un étudiant de la religion réformée, qui ne commirent jamais aucun crime méritant la prison et encore moins la mort- » Et, faisant allusion aux solennités de Pâques, ils ne craignent pas de rapprocher le sort de leurs collègues de celui de Jésus exposé à mille tourments pour le service de son Dieu. Cette supplique, qui par son accent indigné tranche sur les pié^ces de ce genre, était de Pradel- Vernezobre, Elle arriva trop tard à Versailles, D'ailleurs, elle n'eût en rien modifié les dispositions de la cour (i).
Le lendemain du jour où elle fut écrite, le 27 mars à sept heures du matin, le jugement fut lu au condamné, en présence de Coulomb, rapporteur, IlTécoula avec un calme remarquable. Depuis longtemps il avait fait à Dieu le sacrifice de sa vie. Toutefois ce ne fut pas sans lutte que la chair et le sang abdiquèrent leurs droits. Si Bénézet savait que la mort ignominieuse qu'on Jui préparait allait l'introduire dans la gloire, la pensée de son œuvre inachevée, de sa vie tranchée dans sa fleur^ de son enfant de deux ans qui n'aurait plus de père, de sa femme, sur le point d'être mère une seconde fois, qu'il allait laisser dans le veuvage et le dénuement, était bien faite pour ïe rattachera la vie. Dieu lui vint en aide, quand il dut faire le sacrifice de ce qu'il avait de plus cher, et ce furent des paroles résignées et des adieux touchants qu'il lui inspira au moment d'affronter le dernier supplice,
(i) Archives Charles PradeJ.
A trois heures de l'après-midi, le bourreau vint à la citadelle chercher sa victime. La potence était dressée dans la grande allée, au milieu de TEsplanade, en face de la rue Montpellieret, ancienne rue du Musée (i).
« Après s'être volontairement jeté par terre à la porte de la prison, » écrivait à Court un témoin oculaire; « parce que, avant ce temps, la corde qu'on lui avait mise au col le serrait trop fortement, et avoir obtenu du bourreau qu'elle lui fût un peu relâchée pour pouvoir mieux glorifier Dieu et édifier le spectateur, il se releva de lui-même, avec un air tranquille, et marcha droit au lieu de son supplice, avec une constance admirable, en rejetant toujours', par paroles et par signes, toutes les tentations de deux émissaires de Rome qui l'accompagnèrent jusqu'au pied de la potence (2). » L'abbé Bouyra se distingua entre tous ceux qui firent leurs efforts pour l'engager à se faire catholique. Il ne cessait de lui répéter qu'il serait damné, s'il avait le malheur de résister à ses avertissements. « Si cela arrive, » lui disait-il, « vous ne devez attendre que Tenfer pour partage. » — « Si vous étiez persuadé qu'il y en eût un , » répliqua le martyr, • me persécuteriez-vous comme vous le faites, et aurais-je été condamné à perdre la vie sur un gibet pour cela seul que j'ai adressé quelques exhortations à mes frères ? »
(i) Une colonne, surmontée de la statue de la Liberté, fut élevée, en 1791, à l'endroit où avaient lieu les exécutions. On la démolit vers la fin du premier Empire, en 1814 (Bulletin, t. XXXVll,
(2) Lettre de Court à Royer du 12 avril 17 52. Communication de M. J.-J. Mounier. Voir aussi le Mémoire historique faisant suite au Patriote français et impartialy p. 151.
Au pied de la potence, il pria les prêtres qui l'accompagnaient de s'éloigner de lui; puis il voulut élever la voix pour édifier une dernière fois ses frères, mais une vingtaine de tambours, qui battaient aux champs, ne permirent pas d'entendre ce qu'il disait d'édifiant. Interrompu lui-même par ce bruit, il chanta à haute voix le psaume LI qu'Alexandre Roussel avait entonné vingtquatre ans auparavant à la même place :
Miséricorde et grâce, 6 Dieu des cieux ; Un grand pécheur implore ta clémence.
Use en ce jour de ta douceur immense, Pour effacer mes crimes odieux.
O Seigneur ! lave et relave avec soin De mon péché la tache si profonde, Et fais-moi grâce en ce pressant besoin; Sur ta bonté tout mon espoir se fonde.
« Il se mit ensuite à genoux, en présence d'un concours inusité de peuple, et pria Dieu assez longtemps avec une ardeur extraordinaire. Après quoi, ayant dit au bourreau de venir faire son office et qu'il lui pardonnait de bon cœur, il monta l'échelle avec un courage héroïque, une face d'ange, en chantant les louanges de Dieu et alla ainsi remettre son âme entre les mains de son suprême Créateur. » La dernière strophe qu'il chanta fut la douzième du psaume CXVIII, qu'on a si bien nommé l'hymne du martyre :
La voici Theureuse journée Qui répond à notre désir; Louons Dieu qui nous l'a donnée ; Faisons-en tout notre plaisir.
Grand Dieu, c'est à toi que je crie :
Garde ton oint et le soutiens I
Grand Dieu, c*est toi seul que je prie ; Bénis ton peuple et le maintiens 1
Ses dernières paroles furent celles de Jésus mourant : « Mon Dieu, reçois mon esprit (i) I »
« A peine eut-il rendu le dernier soupir, » ajoute une autre relation, « qu*il s'éleva un grand vent qui semblait vouloir tout renverser. C'était un orage tcrribla accompagné d'éclairs et de tonnerres qui jetaient partout l'épouvante et Teffroi. De mémoire d'homme, on n'avait jamais vu son pareil. Toutes les portes et les fenêtres de la ville furent brisées, des arbres arrachés, des maisons même ébranlées jusqu'en leurs fondements. Plusieurs crurent y voir une réprobation de la Providence pour ces sortes d'exécutions. » Et l'auteur inconnu, livrant carrière à son imagination, ajoute que le lendemain de la mort de Bénézet toutes les autorités de la ville, tant civiles qu'ecclésiastiques, s'assemblèrent dans la maison commune pour délibérer sur les événements de la veille. L'avis de la majorité fut d*en- \oyer une requête au roi Louis XV pour le supplier d'user de tolérance envers les protestants et d'épargner leurs ministres : « Sire, » lui disait-elle, « assez et trop longtemps le sang a été versé pour la prétendue cause de ia religion. Il est temps d'écouter la voix de Thumanité et de l'Evangile qui nous ordonne de nous traiter tous en frères, de nous aimer, et de nous pardonner
(i) Cent vingt-cinq ans après, jour pour jour, le 27 mars 1877, le président de la République, par un étrange retour des choses d'ici-bas, transportait à Paris la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, sur le rapport conforme d'un prolestant, M. Waddington, ministre de Tlnstruction publique et des Beaux- Arts.
tous réciproquement. Assez et trop longtemps Votre Majesté n'a écouté, à l'égard de ses sujets réformés, qu'une voix de justice sévère et de fausses préventions. II est temps qu'elle écoute, à leur égard, celle de la clémence et qu'on ne la juge qu'en père. » L'auteur, prenant de plus en plus ses rêves pour des réalités, continue : « Le roi et son conseil parurent touchés de cette remontrance, puisque, peu après, il émana de la cour un édit de tolérance pour les protestants, qu'on appela édit de pacification, par lequel on accordait aux protestants le libre exercice de leur religion, à la condition qu'ils ne tinssent pas leurs assemblées dans les villes et les villages, et que leurs pasteurs ne s'ingérassent pas dans les affaires de l'Etat. Mais cet édit ne fut exécuté que quelques années plus tard, à cause de l'influence du clergé catholique qui ne voulait point qu'on tolérât les prolestants (i). »
C*est ainsi que Bénézet fit, pour employer l'expression d*un contemporain, « une fin glorieuse pour lui et très consolante pour l'Eglise. » Les pasteurs du Désert, qui avaient douté de sa vocation et mis si peu d'empressement à la confirmer, se reprochèrent leurs préventions. « Lui, de qui nous attendions moins que d'aucun, » écrivait l'un d'eux, a fait un honneur infini à la bonne cause. ?i Un autre, Gal-Pomaret, de Ganges, écrivait à Court : t< Ceux qui se trouvèrent au lieu de son supplice assurent qu'il y fut avec une fermeté étonnante, tant Dieu prend plaisir à fortifier ses enfants, appelés à répandre leur sang pour servir d'aspersion sur le sacrifice de l'Evangile (2). » Ils se promirent, s'ils avaient
(i) Communication de M""" Abric-Encontre.
(3) Papiers Court, n*» i, t. XXV, p. 255.
le malheur d*être arrêtés comme lui, de suivre un si bel exemple. Mais ils n'avaient point le temps de s*apitoyer sur son sort. Paul Rabaut se contente d'insérer, à la date du 27 mars, cette note dans son journal : « Le sieur Bénézet fut exécuté et montra beaucoup de tVrmeté et de constance (i). » Dans ces temps d'épreuve pour l'Eglise, on ne faisait pas beaucoup de phrases, et, comme on l'a remarqué avec raison, « la tribuîatioa étant la règle plutôt que l'exception, il n'y avait pas lieu à se répandre en témoignages de sympathie, comme on le ferait de nos jours (2). »
(i) Dans le même journal, il avait noté en ces termes i'iirrestation de Bénézet : « Le ?o du même mois (janvier), ]<i bieur Bénézet, originaire de Montpellier, étudiant pour le saint ministère, fut arrêté au Vigan et transféré, peu de jours après, dans la citadelle de Montpellier. » {Bulletin^ t. XXVII, p. 119.
(2) A. Lombard, Isabeau Menet^ p. 28.