‹ Trois prédicateurs sous la croix au dix-huitième siècleChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Douleur des protestants. — Complaintes sur Bénézêi. — ][ est L'auteur de la plus longue. — Témoig^nage de Gal-Pomaret, — Seconde complamte sur le martyr.

La douleur des protestants fut profonde, La situation irrégulière de Béné^et ne lui avait pas aliéné leurs sympathies. Au contraire, ce qu'il y avait de chevaleresque dans sa conduite les avait gagnés* Ils pleurèrent sur lui et sur le sort de la veuve et des orphelins; ils apprirent par cœur les touchantes complaintes qui rappelaient sa patience dans Tépreuve^ et que les jeunes filles des Cévennes chantent encore de nos jours en ramassant la feuille de mûrier ou en filant les cocons. Elles respirent, malgré rincorrection inévitable de la forme et Jeur rythme parfois défectueux, un vif sentiment religieux et, comme on Ta dit, a sous un extérieur de peu d'apparence, on y voit briller d'un éclat vif et pur le véritable esprit du martyre (i). » La première, que M. Ch. Coquerel ne craint pas d'appeler « le poème le plus remarquable que les malheurs du Désert aient

(i) Bulkiin, t. XIV, p, 1^8,

inspiré (i), » est écrite sous forme d'autobiographie et renferme trente-six strophes. On la trouve dans les papiers de Paul Rabaut, à la bibliothèque du protestantisme à Paris, sous ce titre : Complainte de M, BénéicL, et F. Puaux Ta publiée pour la première fois dans les Soirées protestantes. Qui en est l'auteur? On Tavait attribuée faussement à un pasteur du Désert, Antoine Gabriac. En réalité, comme son titre l'indique, elle est de François Bénézet lui-même. La lettre suivante du pasteur Gal-Pomaret, de Ganges, ne laisse aucun doute à cet égard : « Le brave Bénézet, » écrivait-il à Court, « avait composé dans la prison trente-cinq à irente-sîx couplets, qu'il fit passer entre les mains d'un protestant, par le moyen de quelque argent qu'il donna à celui qui devait l'exécuter, en le chargeant, le jour de sa mort, de remettre les vers qu'il trouverait dans les plis de son habit. Je les ai lus et, quoiqu'ils soient écrits sans ordre et sans élégance, ils me touchèrent vivement. L'on y voit ce qui lui fut dit et fait dans le temps de sa captivité, et Ton ne peut qu'en conclure que, s'il n'était pas attaché à la religion par connaissance, il y était du moins fortement attaché par sentiment. Mais que dis-je par connaissance? Je l'outrage peut-être. Il possédait assez bien l'Ecriture sainte, source de toute vérité. C'est assez pour qu'on doive penser que la vérité de notre cause lui était connue (2). »

Dans les deux premières strophes, Bénézet rappelle sa conversion et les joies spirituelles qui l'accompagnèrent :

(1) Ch. Coquerel, Histoire des Eglises du Désert ^ t. II , p. ^i, Hote.

(2) Papiers Court, n° i, t. XXV, p. 459. Lettre du i^ mars

80 BÉNÉZET Dît la TREILLE.

Depuis que le Seigneur A daigné, par sa grâce^ Sur moij son serviteur, Tourner sa sainte face, En rctlranl mon kmç De la supcrstiLion, D'un iè\e plein de Hamme, J'ai bùnl son sainL nom,

DiK ans'se sont passés Dans le saint exercice D'exalter les bontés D'un Pèrt; si propice.

Je reî^senUs sa i^râcc, Sa pitié, sa faveur^ Et sa voix efficace Opéra dans mon coeur.

Après avoir raconl<5 son admission dans les rangs des l prédicateurs sous la croix, il résume ainsij sinon les dan- j gers qui environnaient son ministère, du moins Tesprit | dans lequel il le remplissait à côté d'eux» sous le regard , du Seigneur. Il tait par charité ïeur opposition et n'a pour eux que des paroles remplies d'affection chrétienne :

Partageant les travaux Avec mes chers confrères, Les peines et les maux Que font les adversaires^ Ces frères charitables, Dignes de mon amour, A mes vœux favorables.

M'ont prêté leur secours.

Eclairé des rayons De sa vive lumière.

BÉNÉZET DIT LA TREILLE. 8l

Par ma prédication Je consolais mes frères Qui sonty pour la querelle De mon divin Sauveur, Traités comme rebelles Par un persécuteur.

Je traçais à leurs yeux La douce récompense Qu'ils auraient dans les cieux Pour prix de leurs souffrances ; Que c'était par la route Des peines, des ennuis, Qu*il fallait, sans nul doute, Entrer en paradis.

Promenant mes esprits Dans la route fleurie De ces divins écrits Du Rédempteur de vie, Je m'armais de constance Pour terrasser l'erreur, En prenant la défense De la loi du Sauveur.

Il raconte ensuite avec détail son arrestation. Il rappelle l'indigne trahison dont il fut la victime, mais dans laquelle, en fidèle disciple de Calvin, il voit un décret du ciel, « un accident fâcheux, mais pour moi salutaire. » Il dit quelle fut la prière qui monta de son cœur vers Dieu, quand il se vit pris par la « troupe meurtrière » :

Fais moi miséricorde, Jésus, mon divin Roi.

Que ta grâce m'accord^.

La constance et U foi.

Si bénézet dit la treille.

Il exprime sa soumission entière aux ordres de la Providence :

Si tu veux que je meure, O Dieu, plein de bonté, J^embrassc s.ans murmure Ta sainte volonti£.

U raconte les diverses étapes du douloureux pèlerinage qui devait le conduire à Montpeilierr la visite qu'il reçut à Sommières, dans sa prison ^ d'un officier qui le chargea d'outrages. Il lui répond avec fermeté etj dès qu'il est parti, il exalte la Bonté souveraine t

Avec le chœur des ang:e^ Je joignis mon esprit Pour chanter les louanges Du Seigneur Jès^us-Christ.

Bénézet composa sans doute ces strophes émues dès les premiers jours de sa détention à Montpellier.^ Il ignore la sentence que les juges prononceront sur lui :

Jâ suis dans J'esclavage Détenu dans le fort, AUendaut pour partage La galère gu la mort»

Mais, prévoyant en tout cas que la séparation sera longue, il adresse de touchants adieux aux pasteurs, aux fidèles, ainsi qu'à la chère compagne qu'il ne devait plus revoir ici-bas i

Je vous fais mes adieux, Pasteurs, mes ifès chers frçres.

BÉNÉZET DIT LA TREILLE. fij»

Dieu vous garde en tous lieux De tous vos adversaires.

QuMl soit votre défense Contre vos ennemis, Et qu'il vous récompense De son saint paradis.

Adieu pauvre troupeau.

Adieu, très chère Eglise.

Je prie le Très- Haut Qu'il te garde de prise.

Que Dieu te soit propice, Désolée Sion, Et qu'il te garantisse De la persécution.

Je vous fais mes adieux.

Chère épouse affligée.

Je quitte ces bas lieux, C'était ma destinée.

J'implore la tendresse D'un Dieu clément et doux, Car, selon sa promesse, il sera votre époux.

Adieu, mon cher enfant, Honorez votre mère.

C'est le commandement Du Maître de la terre.

Marchez dans la carrière Qui mène au paradis.

Il sera votre père, Car il vous l'a promis.

La complainte de Bénézet était forcément incomplète. Un poète inconnu lui donna une suite , plus courte de moitié, qui présente un caractère très touchant de simplicité. Elle exprime bien, dans ses preniières strophes, la consternation et la douleur dans les-

ft4 BÉNÉZET DIT LA TREILLE.

quelles le supplice de Bénézet plongea les protestants du Languedoc :

Prosternons-nous avec humilité ; Abattons-nous sous cet épais nuage Qui fond sur nous avec rapidité.

Nous en voyons dé)k tomber l'orage.

Grand Dieu des cieux, qui vois tous les humains, Jcite sur nous un regard doux, propice.

Protège-nous et sois notre soutien ; Que ta bonté maintienne la justice !

Nous périssons par la crainte et l'effroi, El nous avons la mort peinte au visage, Qusnd nous voyons que, pour suivre ta loi, On nous poursuit par le fer et la rage.

Au reste, loin de faire double emploi avec les strophes de Bénézet, ce petit poème les complète heureu sèment, H accompagne le martyr jusqu'au lieu du s upplice et raconte ainsi ses derniers moments :

Le jour précis qu'on avait ordonné, Oa le jugea, on lui lut la sentence.

D*un air serein il voulut l'écouter.

Se reposant dessus la Providence.

Il pria Dieu de pouvoir accomplir Ce traitement où ce grand Dieu l'appelle.

Pour être mis au rang de ses martyrs Et pour jouir de la gloire immortelle.

On le conduit tout droit près du poteau.

Auprès de lui étaient trois satellites Qui \m parlaient ; mais lui, les yeux en haut, Ghaniait toujours le§ hymnes du psalmiste.

En cet instant, il se mit à genoux, En priant Dieu de lui être propice, Et qu'il lui fût et favorable et doux ; Qu'il lui offrait son corps en sacrifice.

Il pardonna jusqu'à Texécuteur,

Et, en mourant, il chantait un cantique

D'alléluia à son divin Sauveur,

En l'exaltant d'une ardeur héroïque.

Ainsi mourut notre prédicateur.

Ayant fini ici-bas sa carrière,

11 fût reçu par Jésus, son Sauveur,

Dans le Très- Haut, auprès de Dieu le Père.

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