CHAPITRE II
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La Révolution de juillet et ses contre-coups. — L'attitude de l'Europe. — Le prince de Metternich. — Mon service intérieur et extérieur. — Ma première mission. — Mon premier poste à Berlin.
J'aurai lieu de constater avec éloge dans la seconde partie de ces Souvenirs au chapitre consacré à la session des délégations austro-hongroises de 1870, que le député Kuranda a eu le courage de rappeler à son propre parti, à une époque où il était de mode d'accabler impunément la France vaincue; tout ce que le peuple allemand et le progrès de la liberté en Allemagne devaient aux dates françaises de 1789, 1830 et 1848. Quant à ma patrie saxonne elle aurait attendu longtemps cette constitution de 1831 dont elle éprouve encore aujourd'hui les bienfaisants effets s'il n'y avait pas eu les journées de Juillet.
Une grande émotion s'empara des esprits et se manifesta bruyamment. « Que leur ai-je donc fait? X'ai-je pas gardé toute chose en l'état? » s'écria le roi Antoine, ce monarque philosophe et bienveillant parvenu au trône dans sa vieillesse, en ap-
prenant dans sa retraite de Pillnitz que des troubles avaient éclaté à Dresde et à Leipzig. C'était là au mois de septembre l'écho que les journées de juillet avaient eu en Saxe.
Or, ce mouvement fut très considérable, l'aristocratie ellemême fut entraînée et la lutte entre le passé etles idées nouvelles prit une allure très prononcée. Partisans et adversaires de ces idées faisaient également partie de la milice civique (garde communale). J'étais parvenu au grade de chef de peloton dans la cavalerie de ce corps. Mes études à Gœttingue m'avaient favorablement prédisposé aux idées nouvelles; beaucoup de mes congénères de la noblesse m'en voulurent à cause de cela. De concert avec plusieurs camarades de l'université (entre autres feu le conseiller intime de Weber qui est resté un de mes plus fidèles amis jusqu'à sa mort), je fondai une « conférence » pour discuter entre nous toutes les questions importantes du jour.
Comme on venait de publier le projet de constitution soumis aux délibérations des Etats, nous nous emparâmes naturellement de ce thème. Dans notre ardeur nous fumes d'avis que le projet n'était pas assez libéral, et qu'il était môme funeste. Séance tenante, il fut décidé de remettre au premier ministre (un libéral pourtant) une protestation fortement motivée. La pièce fut rédigée sur l'heure, et, à cause de mes relations avec le cabinet, on me chargea de la faire parvenir au ministre.
Nous étions tous alors fonctionnaires de l'État au début de notre carrière, je réfléchis combien notre procédé était insolite et je m'empressai de jeter la protestation au feu. Bientôt mes
confrères de la conférence se montrèrent inquiets, ils venaient l'un après l'autre me demander d'un air préoccupé « s'il n'était rien venu du cabinet. » Je les rassurai promptementen leur révélant comment je m'étais acquitté de la mission quils m'avaient confiée. Ils m'en surent bon gré!
A vingt et un ans les sensations sont plus vives qu'à trenteneuf, c'est peut-être pour cette raison que les journées de juillet firent une tout autre impression sur moi que plus tard la révolution de février. Cependant le premier de ces mouvements était entouré d'un prestige qui a manqué à l'autre, bien que les conséquences de février fussent plus considérables que celles de juillet. Si Charles X avait eu trente mille hommes à sa disposition au lieu de trois mille, c'estluiqui aurait été vainqueur, et ce que l'on appelle l'opinion publique se serait fort bien réconciliée avec lui; on l'a bien vu plus tard lors de la réussite du coup d'Etat de décembre. Mais enfin le roi avait été vaincu, vaincu pour avoir brutalement violé sa parole et les vainqueurs s'étaient battus avec élan contre le parjure.
En 1848 rien de semblable. Qu'avait donc fait Louis-Philippe? Rien, si ce n'est de conserver un ministre en butte à l'impopularité mais gouvernant avec la majorité de la Chambre ; rien si ce n'est d'avoir perdu la tète et n'avoir pas su commander en présence d'une émeute qui n'était pas la première de son règne. Un républicain par excellence et de la veille, M. Emmanuel Arago m'a raconté en 1848 lorsqu'il était ambassadeur de France à Berlin et que j'y étais ministre de Saxe que le matin du 24 février, ses coreligionnaires politiques étaient
loin de se clouter de la proclamation de'la République. C'est en constatant le désarroi qui régnait partout, en voyant sur la place de la Concorde des généraux sans ordres, ne sachant que faire, qu'il est allé avec ses amis au Palais-Bourbon et alors i!s pénétrèrent dans la salle des séances. Je n'ignore pas que ce dénouement burlesque de la royauté s'échappant en fiacre avait été préparé par un mouvement des plus considérables d'origine cosmopolite plutôt que française et ayant par conséquent une physionomie différente des journées de juillet. Je reviendrai là-dessus lorsque j'aurai conduit mon œuvre jusqu'à l'année 1 8 i8; j'aurai l'occasion d'apprécier l'attitude des puissances et en particulier de l'Autriche. Je me bornerai à dire un mot des mesures que la révolution de juillet inspira aux cabinets des grandes puissances et notamment à leur chef incontesté, au prince de Metternich. Mes appréciations ne sont pas, ai-je besoin de le dire, celles du jeune homme de vingt-et un-ans, elles m'ont été dictées par l'expérience dans ma vieillesse, au déclin de ma carrière.
Je n'ai été en relations avec le princede Metternich1 que durant les dernières années de sa vie, alors que son fils (plus tard ambassadeur à la cour des Tuileries) était ministre d'Autriche à Dresde. J'ai gardé le meilleur souvenir de nos rapports; il s'est épanché avec moi comme il pouvait le faire jadis avec Nesselrode, Talleyrand et Hardenberg. Je n'obéis donc nullement à des préjugés contre cette grande personnalité si imposante. à tous les points de vue, en critiquant peut-être avec vivacité