‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 25 sur 71 · M. le comte Pozzo di Borgo · texte numérisé non relu

M. le comte Pozzo di Borgo

les royalistes lui ont reproché d'avoir conspiré contreCharles X qui, malgré le souvenir de Philippe-Egalité n'avait eu que des bontés pour son fils. Ce reprojhe n'est pas fondé, mais, ce qui est vrai, c'est que le duc d'Orléans aurait pu empêcher l'expulsion de la branche ainée en déclarant nettement et en temps opportun aux chefs du mouvement qu'il connaissait pour la plupart qu'il n'accepterait pas la couronne. On sait qu'on a eu d'abord beaucoup de peine à le décider à accepter la lieutenance générale et ensuite le trône selon le vote de la Chambre.

Louis-Philippe ne manquait pas décourage personnel, il l'a prouvé pendant larévolte très sérieuse de juin 1832, mais il n'était pas homme à s'exposer. Si on lui avait dit que, comme roi, il se trouverait en présence d'une Europe hostile et hésitante, tandis qu'au contraire toutes les puissances lui témoigneraient de la sympathie comme régent (pendant la minorité du duc de Bordeaux), une déclaration semblable venant du corps diplomatique n'eut pas manqué de produire l'effet désiré. 11 était improbable que la France déclarât la guerre aux puissances parce que celles-ci auraient hésité à reconnaître le trône de juillet; en tout cas ce n'est pas pour les puissances qu'une telle guerre eut été funeste.

En s'opposant, d'accord avec la Prusse, à une intervention armée en faveur des Bourbons que la Russie paraissait désirer, le prince de Metternich a agi très sagement, car on ne pouvait rien attendre d'une dynastie restaurée pour la troisième fois par les baïonnettes étrangères. L'abstention était ici parfaitement justifiée. Elle le fut moins lors de la révolution de Belgique qui

atteignit une partie du territoire allemand (le Luxembourg). Là une intervention immédiate était nécessaire, il fallait occuper non seulement le grand duché, mais pénétrer en Belgique, ou plutôt dans le royaume des Pays-Bas dont la Belgique faisait partie.

Cjmme l'Autriche, la Prusse et la confédération allemande auraient pris part à cette action ; comme elles auraient été appuyées par la Russie, la France n'aurait pas été à craindre. On m'objectera que j'oublie la révolution de Pologne. Pas du tout ! Ce mouvement éclata deux mois après la révolution de Bruxelles et l'armée russe aurait été en Pologne avant que l'insurrection eût été mure. J'ignore comment les choses auraient tourné en France, mais en tout cas une intervention diplomatique aurait rehaussé le prestige de ce que l'on a appelé le système Metternich si profondément atteint par le mouvement de juillet.

Je tiens à répéter expressément que je n'ai nullement l'intention de défendre ce régime qui. comme tous les systèmes politiques, peut être admis à la condition toutefois d'être pratiqué avec énergie et avec logique.

Je reviens maintenant à mes vingt ans. A coté de mon service diplomatique je fus employé à l'administration comme assesseur à la direction de l'intérieur. J'étais aussi gentilhomme de la chambre (Kammerjunker) et par conséquent en contact direct avec la Cour. Ce cumul d'attributions diverses me valut ma première mission. J'en fais mention ici parce qu'elle évoque le souvenir des habitudes de cour du siècle dernier. En 1833 le prince

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Frédéric-Auguste alors corégent et plus tard roi de Saxe, épousa la princesse Marie de Bavière, sœur jumelle de l'archiduchesse Sophie. Selon l'usage on dut aller à Munich demander en grande pompe la main de la fiancée. Je fus attaché au dignitaire de la cour chargé de cette mission. On aura de la peine à croire aujourd'hui que nous mimes cinq jours en chaise de poste à quatre chevauxpour franchir ladistance entre Dresde et Munich que l'on parcourt aujourd'hui en dix heures d'express. Mon très respectable chef voyageait en frac et chapeau haute forme et j'étais obligé de me conformer à ce costume. Tous les matins il y avait une sorte de réception dont je faisais seul les frais, le dîner et le souper étaient servis en cérémonie avec tout le temps voulu. Enfin nous arrivâmes à Munich. Un matin que je reposais encore, étant rentré tard la veille, les rideaux de mon lit furent tirés tout à coup et j'aperçus mon chef, en robe de chambre cette fois, qui s'avançait en faisant force révérences et en disant : « Très gracieux et très auguste Roi ! » Il étudiait le discours qu'il devait prononcer et je lui servais de mannequin. J'ai du reste gardé le meilleur souvenir de cet excellent homme, l'étiquette incarnée, et je me suis bien gardé de le contredire lorsque plus tard, quand j'étais devenu ministre et connu, il prétendait que cette mission avait été le point de départ de ma fortune politique. Ce voyage me rappelle une anecdote qui peint sous un certain aspect le ton qui régnait à la Cour. Après 1830, sous l'influence de l'esprit de réforme qui soufflait partout, et en dérogation à l'étiquette, le pantalon fut admis aux fêtes officielles. Seulement après le mariage du prince Frédéric-

Auguste l'ancien règlement reprit tous ses droits, la culotte courte et les bas de soie furent de nouveau de rigueur. Je laissai échapper devant le grand maître des cérémonies cette réflexion: « Ah ! le bon temps où l'on pouvait aller à la cour en pantalon! » — « Comment! s'écria fort indigné le grand maître, un de mes amis cep3ndant, comment vous regrettez les pantalons! je vous croyais plus attaché à la dynastie!!! » A la fin de Tannée 1833, je parcourus assez longuement la Suisse, la France et l'Angleterre. En 1836, j'allai comme secrétaire de légation à Berlin où je suis resté deux ans. Mes relations y furent des plus agréables et ceux qui me reprochent mon hostilité systématique envers la Prusse ne pourraient indiquer comme motif la réceptionque j'y ai trouvéedans la société! Je puis même affirmer que l'on m'a vu partir avec regret. Ma bonne étoile voulut que ces deux années assez vides d'événements fussent signalées par l'arrivée des ducs d'Orléans et de Nemours. Il fallut les ordres formels du roi Frédéric-Guillaume III pour que la visite des princes ne donnât lieu à aucun incident fâcheux.

Que de choses peuvent changer en trente ans! Quelle différence entre la Prusse de 1836 et celle de 1866, entre le règne de Frédéric-Guillaume III et celui de son fils, allié au dernier roi de Sardaigne devenu roi d'Italie après avoir dépossédé les autres princes qui régnaient sur la péninsule. Le roi de Prusse et le roi d'Italie luttant tous deux contre l'Autriche.

En 1836, Berlin était à un plus haut degré encore que Vienne le siège de la légitimité la plus stricte. Il y avait alors à Berlin plusieurs vieilles familles françaises très liées avec la cour et

l'aristocratie. La révolution belge, fille de la révolution de juillet, y fut ressentie plus vivement qu'ailleurs, la reine des Pays- Bis était la sœur de Frédéric- Guillaume III, une de ses filles avait épousé le prince Frédéric des Pays-Bus et un de ses fils était le mari de la princesse Marianne de Xéerlande. La légation de Sardaigne était le centre de réunion par excellence de tous les éléments légitimistes et des pai tisans de la souveraineté absolue. Les mandataires de don Carlos étaient les commensaux du représentant de Carlo-Alberto. L'épisode suivant donnera une idée de la température politique qui régnait alors à la cour de Turin. Le secrétaire de la légation de Sardaigne était à celte époque M. le comte de Villette, un jeune homme très instruit et très accessible aux idées libérales. Pendant une absence de son chef qui se prolongea pendant plusieurs mois, M. de Villette fut chargé de diriger la légation. Il envoyait de nombreux rapports à Turin, ils n'y furent même pas lus. Une fois de retour, l'ambassadeur prend connaissance du double de ces rapports et il s'empresse de dénoncer à son gouvernement les tendances subversives de son secrétaire. Un des premiers courriers apporta l'ordre de rappel de M. de Villette qui fut mis en disponibilité. Quel crime avait-il donc commis? 11 s'était borné tout simplement à fournir des éclaircissements sur le Zollverein entre la Prusse et l'Allemagne en faisant ressortir les avantages d'un traité semblable entre les états de l'Italie. Aux fêtes qui eurent lieu en 18o0 pour célébrer le mariage de la princesse Elisabeth de Saxe avec le duc de Gènes, je m'informai auprès des gentilshommes venus à la suite du prince italien de ce qu'était

devenu mon vieil ami Villette. On me répondit qu'il était député au parlement sarde et siégeait à l'extrême droite.

La guerre contre l'Autriche! Qui donc aurait osé non pas en parler mais seulement y songer! Alors Vienne ne prenait pas le mot d'ordre à Berlin, mais rien ne se faisait à Berlin sans l'approbation ,sans l'assentiment du prince de Metternich et personne n'y voyait une humiliation de la Prusse.

L'arrivée des princes d'Orléans dans un tel milieu était donc une affaire risquée; elle réussit grâce à l'intervention du roi, mais grâce aussi, il est juste de le reconnaître, à la conduite pleine de tact et très sympathique des princes. Il ne faut pas oublier non plus la bonnepositionque l'ambassadeur de France, M. Bresson avait su acquérir en faisant tous les jours la partie de wisth avec l'ami le plus intime du roi, le prince Wittgenstein.

Les diplomates français et belges se trouvaient à Berlin plus que partout ailleurs sous le coup d'une sorte d'excommunication latente, mais dont les effets étaient parfaitement sensibles. Avant et pendant les journées de juillet l'attitude des cours et des chancelleries manqua d'énergie, on peut dire qu'après la révolution elle manquait de dignité et aussi de sagesse. On n'avait pas voulu tirer l'épée, mais on prodiguait les coups d'épingles. On établit à l'encontre de la royauté nouvelle le « Blocus matrimonial » ainsi que d'autres quarantaines. Quant aux résultats ils furent de deux sortes : d'abord l'alliance anglaise, l'Angleterre ayant accepté sans arrière-pensée le nouvel ordre de choses en France; or, cette alliance fut plus

d'une fois gênante pour les puissances du Nord en Belgique, en Espagne et en Portugal; ensuite la révolution de février qui fut encore plus gênante et à laquelle rien ne contribua autant que la position précaire du trône de Juillet en Europe. Il est permis d'affirmer que les inquiétudes et les préjudices causés à certaines puissances par le second empire — demandez à l'Autriche— eurent également pour origine l'attitude des cabinets européens à l'égard de la royauté de juillet. Les humiliations que Louis-Philippe avait supportées en silence décidèrent Napoléon III à agir sans retenue et sans ménagement.

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