CHAPITRE IV
La révolution de Février et l'année 1S48. — Ma première nomination ministérielle. — Ambassade à Berlin.
Dans un chapitre précédent, j'ai dit, pour expliquer la différence entre la révolution de Juillet et celle de Février, que la première fut française, la seconde plutôt européenne. En fait, il eut été difficile de comprendre qu'un roi resté toujours constitutionnel, fut chassé du trône, pour avoir fait interdire quelques banquets en l'honneur de réformes électorales. Il est ridicule de prétendre qu'une révolution si terrible eut lieu à cause de quelques procès scandaleux , et parce qu'un homme de haute naissance avait tué sa femme. La date à laquelle il faut remonter n'est pas 1848, mais 1847. C'est psndant cette année que les partis révolutionnaires européens s'aperçurent combien les grandes monarchies étaient faibles; et, de s cet instant, la moindre occasion favorable, le conflit parisien, par exemple — suffit pour déchaîner l'orage. La banqueroute du
système de Metternich date non pas des journées de mars à Vienne, non pas de février à Paris, mais de l'année précédente en Suisse. Je n'entrerai point dans le détail; ce serait superflu.
Les contradictions abondent dans la conduite des gouvernements — surtoutdu gouvernement autrichien. Je ne me livrerai pas à d'inutiles considérations sur les événements de Gallicie. En Suisse où la diplomatie eut le tort de se raidir, le cours des choses a montré combien on s'est mépris sur le côté positif et réel de la question, en considérant le maintien des droits cantonaux comme le point de départ du Sonderbund. Après les événements de Février, des insurrections éclatèrent en Europe, surtout en Allemagne et en Italie. La Suisse resta paisible. Les mesures prises eurent des résultats fâcheux résultant de l'erreur commise. D'abord les gouvernements de France et d'Autriche, et leurs agents cléricaux, aidèrent et encouragèrent par tous les moyens le Sonderbund, mais ils n'eurent pas recours à l'intervention armée, sur laquelle les Sonderbundiens comptaient. A Vienne, on prétextait que l'intervention française n'était pas assurée, à Paris, où l'on était d'abord très décidé pour le Sonderbund, on s'excusait de ne rien faire parce que l'on ne pourrait pas compter sur l'Autriche.
Cette faiblesse de la diplomatie européenne à l'égard des partis avancés, propagea après février le courant révolutionnaire comme une trainée de poudre.
A en croire les historiens allemands, et par exemple les « Trente ans d'histoire allemande », de Biederman, ouvrage au reste fort intéressant, — on jurerait que la révolution parisienne de 1848
eut une origine allemande et fut une affaire purement germanique. Si Louis-Philippe avait conservé la force de volonté qui lui était habituelle, et qu'il n'avait plus, j'ai pu m'en convaincre moi-même dans une visite à Claremont, si le duc d'Aumale et le prince de Joinville eussent été à Paris, certainement les journées de Février n'auraient été qu'une émeute, et Thiers serait devenu une fois encore premier ministre.
En Saxe, où l'excitation s'affirma surtout aux premiers jours de mars, le choc était moins surprenant que partout ailleurs. Peu d'années auparavant, avaient eu lieu à Leipzig des troubles qui avaient nécessité une intervention inopportune de la force armée. Au milieu du mois de mars, je reçus une lettre de mon chef, le ministre M. dePeschau, me mandant que le roi voulait me confier le portefeuille des affaires étrangères, et m'invitant à me rendre à Dresde sans nul retard. Les ministres avaient cru dcvoirdonnerleur démission et le roi Frédéric-Augusteavaitpris à regret le parti de l'accepter. Le nouveau ministère fut un ministère libéral, comme dans les autres états allemands. Deux membres distingués de la seconde chambre l'avocat Braun et le fabricant Georgi,devinrent ministres delà justice et desfinauces. A côté d'eux, von der Pforsten, professeur de droit et recteur de l'Université de Leipzig, prit le portefeuille de l'intérieur. — Je partis donc. En route on me vola mes décorations et mes vêtements. Je ne melaissai point arrêter par un orage qui allongea de trois heures la traversée de Douvres àOstende, je voyageai jour et nuit. A Dresde, je fus reçu par un de mes amis, employé à la chancellerie ministérielle, qui me pria de ne pas me montrer.
Pendant que j'étais en route, le 18 mars avait eu lieu à Berlin l. Dès lors la situation était complètement changée, on n'avait plus besoin que d'un patriote, et Pforsten put réunir en ses mains les deux portefeuilles des cultes et des affaires étrangères. (Juant au conseiller municipal Oberlander, nommé ministre de l'intérieur, c'était un très honnête homme, mais d'un caractère faible tout à la dévotion des partis extrêmes. Ou crut bon de le remercier quand, une année plus tard, on vit le pays couvert de clubs ultradémocratiques; ces clubs, qui se donnaient le nom de patriotiques, préparèrent le terrain pour l'insurrection de mai 1849.11 est probable que si j'avais été ministre dès cette époque, ce soulèvement n'aurait jamais eu lieu. Pforsten, dont les instincts étaient conservateurs, aurait trouvé de l'appui chez moi, de même que Braun et Georgi. Du moins, en Saxe, on ne se gêna pas de penser que, dans ces conditions, les choses auraient pris un tout autre cours, et ce n'était pas seulement l'opinion des cercles réactionnaires. Je reviens aux journées de mars 1848. A Dresde on admettait qu'un dédommagement m'était dû pour mon voyage inutile, et le poste d'ambassadeur à Berlin étant vacant il me fut accordé. En attendant, je fis une course à Londres. Cette ville me causa à ce moment une impression que je n'oublierai jamais.
Tandis que sur le continent on n'entendait parler quederup-
l. A la suite de la victoire du peuple et de la soumission du roi Frédéric- Guillaume qui signa l'exil de ses propres troupes et se découvrit devant les cadavres des insurgés, le courant démocratique s'était accentué dans toute l'Allemagne et un diplomate n'était plus du tout l'homme de la situation. (F. K.-A.j
i6 MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST
tare avec le passé, de souveraineté populaire, d'armement des citoyens, à Londres tout était tranquille comme à mon départ, et la season était aussi aristocratiquement luxueuse que de coutume. La reine se trouvait alors à Osborne, dans l'île deWight, et elle me fit parvenir une invitation pour deux jours. Le prince Albert, qui m'était alors plus favorable qu'il ne le devint plus tard, prit un extrême plaisir à écouter le récit de mon voyage à Dresde, et tout ce qui s'y rattachait, — ce qui se comprend sans peine, étant donnée l'action du prince dans les affaires allemandes. Son Altesse Royale voulut bien me confier ses vues sur la forme gouvernementale qu'il fallait donner à l'Allemagne. Elles étaient assez conformes à ce que vota la diète de Francfort ; elles se rapprochaient davantage de la constitution berlinoise des trois Rois avec un conseil des princes.
Je retournai en Allemagne par Francfort, où je voulais voir combien la scène avait changé. Les séances de l'assemblée nationale avaient commencé dans l'église Saint-Paul. Le « Bundestag » subsistait encore, mais sa compétence était bien limitée. Je trouvai là-bas en qualité d'ambassadeur de Prusse un de mes vieux camarades de Gœttingue,celui qu'on nomma plus tard le comte Usedom. Quelle qu'ait été la divergence de nos vues politiques, je lui dois rendre cette justice qu'il resta toujours impartial dans ses jugements. Comme ambassadeur de Saxe, je trouvai le bourgmestre d'une petite ville du Voigtland improv isé dans l'espace d'une nuit. Une année plus tard il était chef du gouvernement provisoire nommé par les insurgés de Mai; après la catastrophe, il s'enfuit.
Le lendemain démon arrivée à Francfort j'allais sortir del'Hntel de Russie oùj'étais descendu. Le portier que je connaissais bien s'avança vers moi, non plus l'échiné courbée, mars la casquette ■ sur la tète : « Voulez-vous assister à une séance de l'Assemblée nationale? » me dit-il. «On va décider de la Forme gouvernementale : monarchie ou république. Toutefois je vous conseille de prendre une cocarde nationale, et je vais vous en donner une. » A la vérité, l'Assemblée ne décida pas de la monarchie ou de la république. En revanche ma cocarde me fut fort utile; sans elle, j'aurais attiré des regards malveillants. J'aperçus même, au fond de la galerie, quelques ci-devant réactionnaires, ornés de cocardes allemandes comme moi. Ce fut la seule fois que j'assistai à une séance dans l'église de Saint-Paul. Les débats ne furent guère intéressants; en effet, on était encore aux premiers jours; et chaque orateur ne pouvait parler que dix minutes.
La personnalité d'Henri de Gagern me fit, pendant cette séance, une ineffaçable impression. Il était président de la chambre et remplissait ses fonctions debout; je n'ai jamais vu de président de parlement, pas môme Gambetta, qui eût aussi grande mine dans son fauteuil.
A cette époque Gagern me parut destiné à un grand avenir. Qui m'aurait dit alors que nous serions assis un jour autour du môme tapis vert, moi en qualité de chancelier d'Autriche, lui comme ambassadeur du grand-duché de Hesse!
Après un court séjour à Dresde, je me rendis à mon nouveau poste à Berlin, et je le gardai jusqu'à mon entrée au ministère, au commencement de 1849.
Je l'ai dit : le contraste que m'avaient offert Londres et le continent était profond ; d'autre part le contraste entre le Berlin de 1848 et le Berlin de 1838 était plus grand encore. Je n'en sais qu'un plus considérable: celui entre le Berlin de 1848 et le Berlin de 1871.
Qu'on songe à ce que je dus ressentir, moi qui avais dans l'imagination le Berlin de Frédéric-Guillaume III, lorsqu'en sortant de mon hôtel, je ne trouvai plus aux murs du palais du prince de Prusse ! Técriteau a Propriété nationale», mais un soldat citoyen y montant la garde. A tous les coins de rue s'étalaient des placards démocratiques d'un style plus ou moins forcené; s'il s'y trouvait par hasard quelque chose de modéré, on pouvait être sur que les passants en avaient fait justice, et qu'ils avaient écrit au crayon : « Chien de réactionnaire » ou quelque chose d'analogue. Dans les rues, des gamins offraient des imprimés révolutionnaires, et quelquefois obscènes. Au soir les rues se remplissaient de curieux; il y avaitpartout des meetings populaires. Au milieu de ces circonstances anormales, survint un épisode assez réjouissant, mais qui aurait pu devenir contrariant. Peu après mon arrivée, mon nouveau collègue de France, l'ambassadeur de la seconde République, était arrivé. C'était Emmanuel Arago, fils de l'illustre astronome. Neuf ans auparavant, je l'avais entendu plaider devant la cour des pairs pour le principal auteur de l'insurrection de mai, Armand Barbes. Ses cartes de visite portaient : « Arago, représentant du peuple, ministre de France. » C'était un acte habile de Lamartine que