‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 28 sur 71 · L'empereur d' Allemagne ac'.uel · texte numérisé non relu

L'empereur d' Allemagne ac'.uel

d'envoyer à Berlin le fils d'un homme qui avait été longtemps l'intime ami d'Alexandre de Humboldt, ce qui devait le faire bien venir de la part du roi Frédéric-Guillaume IV. — J'ai beaucoup vu Arago à Berlin, et plus tard à Paris, quand il était ambassadeur à Berne. Il offrit sa démission quand Louis Napoléon fut nommé président. — M. Arago avait retenu son logement à l'Hôtel de Rome situé Sous les Tilleuls ; au soir une foule immense attendit son arrivée, pour lui faire ovation. Par hasard je me promenais de ce côté avec le comte Henri Pourtalès qui, étant neuchatelois, aimait à causer en français. M. Arago venait d'aniver, lorsqu'un homme du peuple s'avance vers moi et me dit : « Il faut qu'une députation monte à l'hôtel féliciter Arago. Elle a besoin d'un orateur parlant le français comme vous. Exécutez-vous! Allons! » C'est .ainsi que je faillis souhaiter la bienvenue à l'ambassadeur de France au nom du peuple berlinois ! On peut penser si j'eus hâte de disparaître!

Il arriva un jour qu'un ambassadeur étranger, puis le ministre des affaires étrangères furent insultés en sortant de l'Académie de Musique où siégeait l'Assemblée nationale. En suite de quoi, on songea à requérir la protection de la police ou de la force armée : la proposition rencontra peu d'écho. Le fameux Dr Jacobi déclara qu'une allocution suffirait. C'est sur ces «entrefaites que survint un événement qui à toute autre époque <cùt paru invraisemblable : l'arsenal fut pillé, et ce pillage n'eut .pas lieu dans une insurrection, dans un mouvement populaire, mais en douceur. J'assistai à l'affaire, d'assez loin ; un individu

mal habillé s'approcha de moi et me demanda si je désirais une bombe.

Plusieurs de mes collègues s'étaient établis à Potsdam, où se trouvaient aussi le roi et la reine, et je passai la nuit à délibérer si je n'imiterais pas leur exemple. Mais le lendemain et les jours suivants s'écoulèrent comme si rien n'était arrivé. On ne peut pas prétendre d'ailleurs que cette année fut toujours terrible. A Berlin l'été s'écoula de la façon la plus agréable.

Les ministres, — ils changeaient presque tous les mois, — se rendaient chaque jour au café Royal ou chez Jagor ; le soir il y avait presque toujours une petite émeute sans importance. On doit reconnaître que l'anarchie morale , qui était à l'ordre du jour, se manifestait sous une forme assez anodine. Xon pas que la bonne volonté fit défaut, mais l'inanité de ces mouvements populaires surfaits était évidente. Les observations que j'étais en mesure de faire à cet égard; dans Berlin, ne furent pas perdues pour moi lorsque je me décidai à la résistance contre la révolution de mai en Saxe. Aux derniers jours de 1818, se rattache un de mes plus remarquables souvenirs : j'entends parler de ma première rencontre avec M. de Bismarck. J'étais lié d'amitié avec le futur ambassadeur à Dresde, Henri de Savigny, dont la demeure était voisine de la maison que j'habitais dans la Wilhelmstrasse. Un matin, comme je rendais visite à M. de Savigny, il me reçut avec ces mots : « J'ai un hùte, M. de Bismarck, dont vous connaissez sans doute le discours au Landtag réuni 1». Là-dessus, M. de Bis-

1. M. de Bismarck avait prononcé, au Landtag réuni de 18i7. un discours

marck fît son entrée, en robe de chambre, la pipe à la bouche. Nous nous mimes à causer de l'exécution de Robert Blum, que l'on venait d'apprendre. J'exprimai l'opinion, qui est encore la mienne, qu'il y avait là une faute de la part du gouvernement autrichien. Je sais bien comment les choses se sont passées. Le prince Windischgràtz, je ne l'ignore pas, n'était point un émule duducd'Albe comme l'affirment les coreligionnaires politiques de Blum. Je l'ai vu plus d'une fois à Gastein, et je l'ai toujours connu comme un franc soldat, mais comme un caractère plein d'humanité. Je ne mets point en doute que Robert Blum ne fût coupable, au yeux d'un tribunal militaire. Mais je pense qu'il fallait surtout considérer la marche future des événements à Francfort : on devait songer quel effet ferait l'exécution sur une partie de l'Assemblée nationale. 11 n'est pas douteux que, sans la mort de Blum, le partage des voix dans la question de l'empire eût été égal '. Je déclarai donc que selon moi l'exécution de Blum étaitunefaute politique, M. de Bismarck répondit aussitôt: « Nullement quand j'ai un ennemi en mon pouvoir, je l'anéantis. » C'est une parole dont je me suis souvenu plus d'une fois.

qui était considéré comme la déclaration de guerre de la coterie féodale et absolutiste à toutes les tentatives libérales et constitutionnelles même les plus timides. Entre autres excentricités réactionnaires, ce discours qui fit du bruit demandait la suppression des grandes villes. (F. K.-A.)

1. Il s'agit de l'élection d'un empereur d'Allemagne, qui eut lieu en 1879. Le roi de Prusse fut nommé, mais il refusa cette couronne offerte par un parlement démocratique. (F. K.-A.)

CI1ÀHTRE V

La démission du minittèie saxon. — Seconde nomination celte fus définitive.

Cependant le ministère de mars en Saxe avait dû, — pour me servir d'une expression triviale, mais exacte, — déloger. Une nouvelle loi électorale, étal lie sur les j lus larges bases démocratiques, eut pour effet d'amener aux affaires unLandtag que la voix publique, et non pas seulement les organes gouvernementaux et les publicistes réactionnaires, — nommaient le Landtag de déraison (Unveistandr-Landtag). Dès les débuts le ministère dut comprendre qu'il ne se trouvaitpassur un terrain ferme, et la promulgation de droit du peuple allemand volé par l'Assemblée de Francfort, lui fournit l'occasion de se retirer.

Dès lors, la situation dans laquelle le roi te trouvait placé devenait ardue. On ne pouvait songer à une dissolution puisque les dispositions des électeurs restaient les mêmes. Quanta corn-

poser le ministère, avec les principaux membres du Landtag, c'était une entreprise hasardeuse devant laquelle le roi et les membres de l'ancien cabinet reculaient, on le comprend sans peine. Dans ces conditions, 0:1 résolut de nommer un ministère « d'affaires » composé : pour la justice et les cultes, avec la présidence du conseil, de M. le conseiller secret Dr Held '; pour l'intérieur, le conseiller secret de gouvernement Weintig ; pjur les finances, le conseiller secret des finances von Ehrenstein, pour la guerre, le colonel Ribenhorst, alors en mission à Francfort. Le portefeuille des affaires étrangères m'était destiné. Le ministre de la justice devait s'occuper aussi des cultes et de l'instruction publique.

Après tout ce que j'ai dit, il n'est pas besoin de démontrer que l'attrait d'un portefeuille en de telles circonstances était médiocre. Et de fait, il me fallut vaincre une forte répulsion. D'une part, en effet, il me fallait abandonner un poste auquel je m'étais attaché; de l'autre, en devenant ministre, j'avais la perspective d'un fiasco complet à brève échéance. J'ajoute que, dès qu'on sut que ma nomination était certaine, on me fit de divers cùtés la remarque que je compromettais un avenir certain, sans être sur de pouvoir être utile au roi et au pays.

Toutefois, mon refus étant d'une influence décisive sur le succès de la combinaison ministérielle, dont la chute aurait forcé

1. Faisons remarquer une fois pour toutes, pour ceux de nos lecteurs qui ne seraient pas au courant des usages établis en Allemagne et en Autriche, que l'on donne le titre de docteur non seulement aux médecins, mais aussi aux docteurs en droit, en philosophie et en théologie, c'est-à-dire aux avocats, aux savants et aux ecclésiastiques. (F. K.-A.)

le roi à nommer les mêmes hommes qui formèrent en mai le gouvernement révolutionnaire, j'acceptai. Le roi me dit, quand je me fis annoncer : « Je vous aurais bien épargné ce fardeau ; mais je ne savais comment me tirer d'affaire autrement. » Dès lors, j'acceptai sans hésiter.

Le roi Frédéric-Auguste était un prince au cœur noble et d'une haute raison. Comme tous lés princes de sa famille, il dédaignait tout effort en vue de la popularité, cependant bien avant son arrivée au pouvoir d'abord comme cc-régent on avait reconnu ses vues larges et élevées. J'ai été plus d'une fois le témoin de l'accueil enthousiaste qu'on lui faisait dans la garde communale. A Vienne, à Berlin, et surtout à Pétersbourg , il était suspect , plus tard on le trouva « correct. » Mais jamais il ne s'enferma dans les vues étroites d'un réactionnaire. C'était un ami du progrès sincère, et son plus cher délassement était d'étudier les plantes, comme un simple botaniste. De même que son successeur, il n'oublia jamais que, bien que catholique, il était souverain d'un pays protestant. A Munich les Huguenots durent être joués scus le titre \vè Puritains ou les Anglicans. A Dresde ils furent représentés sans difficultés sur la scène royale. Toute la cour assista à la première et je me souviens avec quel recueillement le roi écouta l'air protestant « Xotre Dieu est une forte citadelle. »

Pendant les cinq ans que je le servis comme ministre, — c'est-à-dire jusqu'à sa mort, — je ne jouis pas seulement de sa pleine confiance, mais j'étais entré dans son affection plus profondément que tout autre, et, dans les archives de Dresde, il

doit se trouver plus d'un de mes rapports avec cette note marginale : « Ecrit avec mon cœur. »

Il ne devait pas m'ètre difficile de faire un sacrifice pour un tel souverain. Je suis d'avis que mon acceptation eut d'heureux résultats, — non parce que le pays m'eut comme ministre, — mais parce que, si j'avais refusé, les choses auraient suivi un cours dangereux.

Tous mes collègues n'étaient pas pour moi des inconnus. Le Dr Held étaitprivatdocent, quand j'étudiais à Leipzig, et j'assistai à ses examens. Ehrenstein appartenait à notre conférence; c'était un fonctionnaire très estimé de son ancien chef, le ministre des finances von Zeschau, et un habile orateur parlementaire. Weintig, que je n'avais jamais rencontré auparavant, possédait un grand bon sens, comme je pus m'en apercevoir. Enfin j'avais connu le colonel Rabenhorst à Francfort : c'était un excellent officier d'artillerie.

Le ministère entra en fonctions le 24 février, jour anniversaire de la révolution. Nos débuts à la Chambre ne furent guère agréables. Comme je n'avais encore jamais parlé en public, je résolus de brusquer mes débuts. Dès cette première séance, j'en trouvai l'occasion à propos d'une interpellation relative à l'ordre du jour. C'est ainsi que la glace fut rompue, quoique je me fusse borné à quelques paroles.

Le ministère débuta en déclarant que les droits du peuple allemand seraient promulgués. Celte déclaration était assurément inattendue, mais elle nous parut de toute nécessité. Le ministère devait avant tout se frayer une routp, pour pouvoir

marcher. En refusant la promulgation on risquait d'être obligé de dissoudre les chambres, et, je l'ai dit, il n'y avait rien à y gagner. Au reste, nous nous aperçûmes vite que cette liste des droits avait été dressée souvent sans réflexion, qu'elle était faite d'abstractions, et qu'il faudrait la réviser plus tard. Une particularité curieuse de ce document, est que souvent le droit du citoyen allemand consistait en ce qu'il lui était interdit quelque chose. C'est ainsi qu'il ne devait accepter aucune décoration étrangère, que la chasse était sévèrement réglementée et limitée, etc.

Mes collègues se trouvaient dans une situation assez supportable. Je ne pouvais en dire autant de moi-même.

On pourra presque croire que j'avais un pressentiment des ennuis que me causerait l'exécution de Robert Blum, quand je la réprouvais en face de M. de Bismarck. Blum avait passé à l'état de martyr. Aux étalages des libraires, on voyait, au milieu de nuages et de têtes d'anges, la figure de Blum, qui semblait mal à l'aise dans cet entourage. Il y eut une sorte d'office des morts à l'église Notre-Dame, von der Pfordten ne put s'empêcher d'y assister. Il put entendre un ecclésiastique annonçant que Blum était béatifié et se trouvait à la droite du Père. On comprend dès lors que la Chambre aurait eu besoin d'une résignation beaucoup plus profonde qu'on ne pouvait l'attendre d'elle, pour ne pas réclamer le rappel de l'ambassadeur de Saxe à Vienne, M. de Konneritz,qui était compromis dans l'exécution de Blum !. Trop heureux qu'on ne demandât pas qu'il fut fu-

1. Robert Blum, membre de l'assemblée nationale de Francfort, fusillé à

MEMOIRES DU COMTE DE BEUST .iT

sillé à son tour, comme un journal avait semblé le désirer. Mes collègues, à l'exception de Rabenhorst, étaient d'avis que le rappel était nécessaire; et je dois rendre cette justice à KOnneritz, qui était un excellent fonctionnaire, qu'il était prêt à le réclamer lui-môme. Toutefois je crus devoir m'y opposer, afin de ne pas compromettre nos relations avec l'Autriche, car rappeler Kunneritz c'eût été offenser la cour de Vienne. Quand l'ambassadeur d'Autriche, comte Kùfsteiu, me demanda ce que je comptais faire, je lui répondis : « Je ne sais si Kunneritz sera rappelé, mais soyez certain que ce n'est pas moi qui le rappellerai. »

Je restai fidèle à ma promesse, mais au prix de quelles difficultés ! D'aucuns prétendaient que l'archiduchesse Sophie avait elle-même demandé et obtenu l'exécution de Blum. Dans les comités on racontait les choses les plus étranges. Un jour assistant à une réunion du comité, à l'issue d'un dîner diplomatique je sentis mon estomac se retourner littéralement en écoutant tout ce qui se débitait. On comprend si dès lors j'étais désireux de reparaître en séance à la chambre. Je déclarai à la chambre haute que toute discussion relative à l'affaire Blum étant superflue, je refusais d'y prendre part. Après quoi je sortis, au milieu des sifflets et des huées de la salle et des tribunes. Un autre incident allait bientôt amener la dissolution.

Vienne en novembre 1848, était, il ne faut pas l'oublier, citoyen saxon. Avant la révolution, il avait été employé en qualité de secrétaire au tbéàtre municipal de Leipzig. (F. K.-A.)

Page 1