CHAPITRE VIII
L'alliance des trois rois. — Relations avec Berlin. — Entrevue de Pillnitz. — Excursion à Vienne.
Tant que j'ai été ministre à Dresde, c'est-à-dire pendant dixsept ans, tous les mémoires et toutes les dépèches émanaient de moi-même. A Vienne, il n'en fut pas de même. Je trouvai dans cette capitale des secrétaires distingués, et je me serais fait un reproche de ne pas employer leurs talents; d'ailleurs, pendant les premières années où j'étais occupé autant par la politique intérieure que par les affaires étrangères, mes loisirs étaient fort minces. Dans la règle, je préférai dicter que d'écrire moi-même; cela offrait le double avantage de faciliter la tâche du copiste l, et de procéder plus rapidement. L'expérience m'avait en effet démontré que la présence d'un scribe stimule, et fait trouver plus vite l'expression précise.
1. L'écriture de M. de Beust pouvait concourir comme indéchiffrabilité avec celle de Napoléon Ier. Le roi Fr.-Auguste avait coutume de dire : « Beust a trois écritures : l'une que son secrétaire peut lire ; la seconde que Beust seul peut lire, et la troisième que Beust lui-même ne peut pas lire. »
MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST 8.'i
C'est ainsi que je rédigeai un mémoire, que je présentai en 1849 au Landtag, et qui rendait compte de tout ce que le gouvernement avait fait depuis l'insurrection de mai pour résoudre la question allemande, mais qui s'étendait en même temps sur l'histoire de cette même question dès les premiers jours de 1848. Ce mémoire trouva d'abord peu d'auditeurs attentifs et surtout convaincus, vu le courant démocratique unitaire qui régnait alors. En reproduisant cette pièce, je crois qu'elle élucidera les événements contemporains. J'ai soin d'ailleurs de l'abréger et n'en conserve que les passages saillants. J'ajoute que ce mémoire est un guide consciencieux et exact pour tout ce qui concerne cette Constitution des trois rois (1849) qui, dans la suite, attira deux graves reproches au gouvernement saxon: celui d'ingratitude et celui de perfidie : on verra s'ils étaient mérités.
Sur la demande du gouvernement prussien, des négociations furent entamées à Berlin, dans le but de reprendre en la modifiant l'œuvre du parlement de Francfort. Les conférences furent ouvertes aussitôt après la répression de l'émeute de mai. Le général de Radowitz était seul plénipotentiaire de la Prusse. L'ambassadeur autrichien, baron Prokesch n'assista qu'à la première séance et se retira dès qu'il fut question d'exclure l'Autriche de l'Empire allemand. L'envoyé de Bavière, comte Lerchenfeld, manquant d'instructions précises de son gouvernement, s'abstint de toute déclaration nette. En revanche les délégués du Hanovre, M. Stuve et Klostervoigt von Wangenheim, prirent une part active aux délibérations. J'étais accompagné du ministre Behr, qui joua un rôle passif.
Le gértéral de Radowitz était une personnalité remarquable. Homme de grand savoir et ayant beaucoup retenu, il avait acquis toute la faveur de Frédéric-Guillaume IV. Dès que le parlement de Francfort devint, sinon une caricature, au moins, une assemblée manquant de sérieux, on regarda Radowitz comme un capucin armé d'un glaive. Moine farouche et soldat décidé, telle était bien l'impression que laissait sa physionomie. Catholique, il s'était adjoint un Rhénan catholique comme aide, pour mener à bien l'œuvre de l'exclusion de l'Autriche, du futur empire allemand. Les conditions vitales de l'Autriche, nous disait-on, l'empêchent nécessairement de faire partie de l'Etat germanique. On pouvait répondre que si la constitution ne convenait pas à un membre important du corps germanique, il fallait la changer. On a toujours pensé jusqu'ici que les constitutions étaient faites pour les peuples, et non les peuples pour les constitutions. On aurait du prendre la peine de retoucher le projet, et un échec même eût été plus logique que la formule célèbre. « Nous ferons l'union germanique avec beaucoup (d'États), avec quelques-uns ou tout seul. » — Ajoutons que les négociations ne furent guère faciles avec le général de Radowitz; son fils, dont je conserve un excellent souvenir, m'a dédommagé, par son urbanité, de ces désagréments trente ans plus tard, à Paris.
Je fis également la connaissance du premier plénipotentiaire de Hanovre. Le Dr Stuve, jadis bourgmestre opposant d'Osnabrûck, appartenait à ces rares ministères de mars qui avaient survécu à 1848. Chose digne de remarque, il s'insinuait avec
une habileté rare. Le roi Ernest-Auguste, après l'avoir vu quelques minutes, avait dit, en son jargon mi-allemand, mi-anglais : « Le petit Stuve est un fameux compère. » De son côté, le docteur disait en partant : « Je croyais trouver un tyran capricieux, et j'ai eu affaire à un aimable et judicieux vieillard. »
Stuve savait résister à M. de Radowitz. Seulement ses actes et ses ditcours étaient tour à tour inspirés par la pensée de résister à la réaction et par celle de faire plaisir « au judicieux vieillard ». Cette contradiction le paralysait un peu.
Des deux hommes qui se trouvaient en M. de Radowitz, il n'y en eut qu'un avec qui nous eûmes affaires : le soldat. Les négociations furent littéralement menées tambour battant ; leur peu de durée correspondit à la fragilité de la constitution nouvelle. Commencées le 17 mai, elles finirent le 2G, et plus exactement le 23, jour où je me rendis à Dresde. Au lieu de laisser quelque délai aux Etats participants pour essayer la constitution projetée, les grandes lignes nous furent communiquées un peu avant l'ouverture des conférences, le système de marche à toute vitesse devint évident dès le début des négociations : on déclara que, en cas de dissentiment, le tort serait à l'Etat récalcitrant; d'autre part, on n'attendit pas quele projetde fédération fût ratifié pour procéder à sa proclamation officielle.
A cette heure, il serait peu intéressant d'entrer dans des détails sur le projet de constitution mort-né. La question capitale a seule une importance historique. L'empire n'était pis nommé; il était remplacé par une présidence avec un collège de princes, ce qui changeait peu le fond des choses, mais ce qui voilait, en
quelque sorte, la nature des rapports entre le suzerain et les vassaux. C'est là surtout ce qui méritait d'attirer mon attention, et je refusai de m'engager avant d'avoir reçu des instructions de Dresde. Il m'était impossible de méconnaître que ce conseil suprême de l'empire était, au fond, d'une bien autre importance que la forme impériale. A Francfort, on avaitau moins parlé de fédération germanique impériale; à Berlin, on jasait'du peuple allemand, de fleuves allemands, de champions de l'Allemagne; mais on ajoutait aussitôt: « L'Empire ne comprend que les Etats qui reconnaissent la présente constitution, » et on admettait deux confédérations séparées, au nord et au sud. En ce qui concernait l'Autriche, on abusait de la situation : c'était l'époque où cet Etat, après avoir réduit les Italiens, luttait contre l'insurrection hongroise, et n'était guère en mesure de participer à l'élaboration d'une constitution allemande. Mais on ne tenait pas compte davantage de l'Allemagne du sud, et la participation des Etats qu'elle comprend était d'une évidente importance. Sans parler de la dépendance imposée aux divers princes et des sacrifices qu'elle imposait, on ne pouvait oublier quel danger constituait la division possible de l'Allemagne en deux grandes ligues séparées.
Le 2i mai, je partis pour Dresde. Le roi était encore au Konigstein, je l'y suivis, accompagné des autres ministres. Je n'obtins pas de pleins pouvoirs pour signer, purement et simplement, les articles relalifs à la question capitale. Le 26, je retournai à Berlin. Un violent orage, une pluie battante retardèrent l'arrivéedu train qui n'arrivaqu'à dix heures du soir.
A la gare, je fus reçu par un attaché du général de Radowitz, qui me pria de le suivre aussitôt. Je trouvai chez le général les délégués du Hanovre et de la Bavière. M. de Radowitz était décidé à obtenir les signatures le 2G, veille de Pentecôte ; il n'y arriva que le 27, à trois heures du matin. — On s'est demandé pourquoi j'avais apposé ma signature au bas du traité. Eh bien, ce ne fut ni l'impétueuse éloquence de M. de Radovitz, ni la fatigue qui me décidèrent, mais les égards que je devais avoir pour le gouvernement prussien. Durant mon absence, une circulairediplomatique avait été expédiée, qui annonçait l'adhésion des trois royaumes (Saxe, Bavière et Hanovre) à la constitution nouvelle. Il ne faut point la confondre avec une circulaire éventuellement préparée qui fut publiée le 28, avant que les ratifications eussent été échangées. On ne pouvait donc refuser designer, sansdonner un démenti au gouvernement prussien; c'est pourquoi je signai. Ajoutez-y queje n'ai jamais mentionné cette circonstance pendant les délibérations de la Chambre, et vous verrez ce qui restera de l'ingratitude saxonne qu'on nous a reprochée.
Toutefois je ne devais point oublier les intérêts de mon pays. En conséquence, j'écrivis de suite une déclaration formelle, relativement à la question impériale. Les délégués hanovriens l'acceptèrent ; et le gouvernement prussien n'y vit aucun inconvénient pas plus qu' à l'acte de ratification qui rappelait cette réserve. Le gouvernement saxon déclarait doncne pouvoir abandonner ses préventions contre l'établissement d'un pouvoir impérial central ; cependant, il était prêt à subordonner
cette conviction au besoin de conserver l'ordre politique menacé, et à celui de mettre en vigueur rapidement la constitution allemande; pour le bien de tous, il consentait à céder la puissance executive de l'empire au roi de Prusse; mais il réservait formellement par l'article premier les droits fédéraux de S. M. l'empereur d'Autriche; il ne voulait laisser aucun doute sur la résolution d'accepter la constitution nouvelle, non peur la prospérité de quelques-uns, mais pour celle de la nation allemande tout entière ; la déclaration ajoutait qu'on ne pouvait espérer une entrée prochainedes pays autrichiens dans la fédération, mais que l'adhésion des autres Etats allemands, les droits de l'Autriche restant réservés, devait ètreobtenue; qu'il ne fallait point rechercher l'établissement d'une confédération du Nord et d'une confédération du Sud : et qu'en conséquence le gouvernement saxon demandait dès à présent que, si les Etats du Sud n'acc Jdaient pas, de nouvelles négociations fussent ouvertes afin d'établir une constitution qui fût valable pour le peuple allemand, et non pour quelques Etats réunis.
Les délégués hanovriens acceptèrent ma déclaration, et insistèrent sur cette idée qu'au cas où les deux confédérations précitées tendraient à se former, les négociations seraient reprises et le projet transformé.
Après avoir pris ainsi les précautions nécessaires, le gouvernement saxon continua activement et loyalement, de concert avec la Prusse, l'œuvre commencée. Nous ne pouvions donner de meilleure preuve de nos bonnes intentions que le choix de notre délégué au Conseil suprême qui allait se réunir. M. de
Zeschau, ministre de 1830 à 18 i8, avait été jadis au service de la Prusse, et il jouissait, selon son mérite, d'une haute considération et d'une confiance entière à Berlin. Cet homme distingué ne pouvait donner de preuve plus sensible de son dévouement au roi et à la patrie que d'accepter la tâche ingrate qu'on lui proposait. 11 s'y mit avec zèle et s'efforça, mais vainement, d'arriver à une entente avec l'Autriche. Ni lui, ni le plénipotentiaire du Hanovre ne purent empêcher que la majorité formée par l'intervention des autres Etats allemands du Nord et de Bade, ne fit litière de la réserve indiquée. Ils ne purent empêcher que le Reichstag ne fut convoqué à Erfurt, et les électeurs appelés au scrutin dans tous les Etats confédérés y compris la Saxe et le Hanovre. C'était l'instant, ou jamais, de faire valoir nos réserves, et de rappeler notre représentant au Conseil suprême. Il était trop évident que, le Reichstag réuni, la constitution acceptée, il ne pouvait être question de la transformer.
On voit que nous n'avons à nous reprocher nulle perfidie; mais on voit aussi qu'on pourrait justement appliquer ce terme aux procédés prussiens relativement à notre déclaration.
Reste « l'ingratitude d'un gouvernement sauvé ». — A considérer les choses d'un peu haut, il est impossible d'admettre que la reconnaissance doive aller assez loin pour que l'objet sauvé soit adjugé au sauveur. Au reste, on oublie comment les choses se sont passées. Le roi de Prusse avait prié en mars 1849 le roi de Saxe de ne pas reconnaître la constitution impériale; au cas où la révolte éclaterait, il lui promettait l'appui de la force
armée. Nous fimes droit aux désirs du roi; Tordre fut troublé, les troupes prussiennes intervinrent.
Il n'y a rien là que de rationnel : donnant, donnant. — J'ai dit déjà quel service la Saxe rendit aux autres États allemands, — sans en excepter la Prusse, — en affrontant l'insurrection sur son territoire.
Ainsi le reproche d'ingratitude n'est guère mieux fondé que celui de perfidie. C'est aussi ce que pensait mon collègue Friesen. Comme il est cité toujours comme une autorité, par les historiens prussiens, lorsqu'il m'attaque, il m'est p?rmis de signaler son opinion.
Au milieu des désigréables discussions dans le Conseil suprême à Berlin, survint une entrevue à Pillnitz, bien différente de celle de 1792, quoique les mêmes dynasties fussent en présence. L'empereur François-Joseph et le roi Frédéric- Guillaume IV étaient les hôtes de Frédéric-Auguste. Les relations personnelles ne pouvaient être qu'agréables; mais les résultats furent minces, et je doute qu'on se soit beaucoup occupé à Pillnitz de questions générales. C'est là que je vis pour la première fois l'empereur d'Autriche; il était âgé de dix-neuf ans et tel qu'un portrait du temps le montre, plein de force et de vie. Son maintien élégant était entièrement militaire; sa ligure profondément sérieuse, et toute sa personne respiraient l'énergie.
Peu après, je vis à Vienne le premier ministre de l'empereur. Quand bien même bs événements n'en auraient pas fait un personnage de premier ordre, le prince Schwar-
zenberg aurait imposé par sa seule apparence; il représentait le vrai grand seigneur, avec toute sa simplicité et son aisance natives, par opposition au parvenu. Son énergie, comme ses dons naturels, n'ont jamais été mis en doute.
Le prince Schwarzenberg, je me plais à le rappeler me prit de suite en amitié, et il m'a conservé jusqu'à la mort le même sentiment. 11 me sera d'autant plus douloureux de ne pas l'épargner comme je serai tout à l'heure obligé de le faire. Il méprisait l'humanité mais il connaissait mal les hommes. Ceci explique et excuse un grand nombre de ses actes et de ses fautes.
Dans le ministère Schwarzenberg figuraient alors MM. de Schmerling, Bach et Léo ïhun; un étrange assemblage. 11 ne dura pas; car Schmerling, que j'appris alors à connaître, et qui resta malgré nos divergences, un loyal et fidèle ami, se retira bientôt. Mais si singulière que fut la composition de ce cabinet, il aurait pu avancer beaucoup les choses, si, au lieu d'annuler la constitution du 4 mars 1849, il l'avait améliorée. Schmerling et Bach étaient hommes tous deux à effectuer une révision dans le sens conservateur, et Léo Thun, qui n'était pas encore le ministre ultra clérical, n'aurait pas refusé de prendre part à cette œuvre. Le parti auquel on s'arrêta ! fit la joie des ennemis de l'Autriche à Berlin et en Italie.