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CHAPITRE IX

La situation à l'intérieur. — Le soi-disant coup d'État de 1850. — L'Université.

Le ministère de mai s'était complété par l'entrée de M. de Friesen. comme ministre de l'intérieur, et du Dr Behr comme ministre des finances d'abord, et plus tard delà justice. J'avais entamé avec M. Behr des négociations quand il n'était encore que chef de division au ministère de l'intérieur; il me posait alors des conditions qui tendaient presque à reconnaître la constitution impériale. Behr était un homme d'une grande habileté, il l'a prouvé dans ses rapports avec les chambres, d'une honorabilité parfaite et d'une rigidité de conscience qui allait jusqu'à la cruauté. 11 (avait étudié en premier lieu la théologie, puis, craignant que ses connaissances ne fussent pas au niveau de sa foi, il s'était jeté dans la jurisprudence l.

1. Il n'avait pas dépouillé entièrement l'inquisiteur. Un peu avant 1866. nous étions à Waldheim où il procéda à l'interrogatoire d'un accusé. Il le fit avec tant d'ardeur, qu'en sortant je lui dis : « Behr, si jamais je tombe en vos mains, j'avouerai tout. »

MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST 9;j

Mes instructions lui ont fuit passer quelques mauvais moments; mais aussi, ses hésitations ont mis ma patience à l'épreuve ; malgré tout, nous sommes restés jusqu'à la fin bons et fidèles amis. J'ai éprouvé un vrai plaisir à le défendre contre les insinuations de M. de Friesen dans ses Soitvenirs.

J'ai déjà parlé de mon collègue Zschinsky. Reste le colonel Rabenhorst; si je me taisais complètement en ce qui le concerne, mon silence pourrait être mal interprété. Nos rapports ont parfois été troublés, et cela peut surprendre chez des hommes qui s'unirent si fidèlement à l'heure du danger, pendant l'émeute, puis en 1830 et 1866. Ce n'est pas moi qui puis être ' rendu responsable de nos divisions passagères, je ne puis me les expliquer que par les calomnies auxquelles Rabenhorst n'était pas tout à fait inaccessible. J'ai fait, dans ce domaine, en Saxe et en Autriche, de douloureuses expériences, mais je garde la consolation, sinon d'avoir reconnu mes ennemis, au moins de n'avoir jamais méconnu un ami.

Je commettrais une injustice en passant sous silence un de mes collègues, qui prit la place du baron Friesen, après que j'eus réuni en mes mains les deux ministères de l'intérieur et des affaires étrangères. Je veux parler du baron de Falkenstein ; il ne me souvient pas que jamais, en matière politique, nous ayons cessé de marcher la main dans la main. C'était mon homme de confiance ; à tel point qu'en 1864, à l'époque où j'étais plénipotentiaire de la confédération germanique à Londres, il me fit mon intérim aux affaires étrangères.

C'était un homme d'un grand savoir. Il établit l'ordre dans l'église et dans l'école, sans recourir trop à la rigueur.

Revenons à 1849.

Après le « Landtag de déraison, » on élut à la fin de 1849, un « Landtag de résistance. » Sa composition était fort différente du précédent. 11 y avait deux membres du ministère Held, deux ministres de mars, et un ministre d'avant la révolution, M. de Carlowitz, qui y défendait, un peu les idées libérales, mais surtout l'unité et la prépondérance de la Prusse. A côté d'eux, beaucoup de membres de l'ancien « Landtag de déraison » et un membre attaché au service de la cour y siégeaient.

Le nom de « Landtag d'opposition » était mérité. J'eus, pour mon compte, fort à souffrir de sa résistance et des attaques qu'on dirigeait contre moi; les autres ministres ne furent pas épargnés ; si bien qu'une seconde dissolution fut nécessaire, et qu'il fallut rétablir les Etats qui avaient fonctionné jusqu'à 18481.

A lire les feuilles centralistes et surtout prussiennes, on croirait que toute la responsabilité de cette mesure doive retomber sur M. deBeust, ce particulariste,ce réactionnaire. Elles ne tarissent pas d'éloges, au contraire, sur les intentions libérales et les sentiments prussophiles du baron Friesen, qu'elles dépeignent comme une sorte « de Sauveur. » J'ai laissé passer l'orage; mais j'ai ri en voyant M. de Friesen dans ses Souvenirs s'attribuer l'initiative de l'excellente mesure : la dissolu-

1. C'est cette mesure prise par ordonnance royale qui fut qualifiée de coup d'État.

tion, et, en cela, il ne faisait que se rendre justice. Il a seulement tort de dire que je ne m'y attachai qu'après beaucoup d'hésifation : il confond les dates. Immédiatement après l'échec de l'insurrection, l'abolition de la loi électorale de 1848 avait été proposée; et cela se comprend sans peine, quand on songe que l'impression laissée par l'émeute de mai était encore toute fraîche. Si je me prononçai contre cette mesure, c'est que je ne voulais pas qu'on put la croire exécutée sous la protection des baïonnettes étrangères, alors que les troupes prussiennes occupaient encore le pays.

M. de Friesen fut approuvé et appuyé par le ministre de la justice. Au contraire, M. Dehr fit longtemps de l'opposition; les résistances du ministre de la guerre, dont le budget devait profiter de la réforms sont plus surprenantes.

Quoi qu'il en soit, la sympathie du pays nous était assurée. Le gouvernement s'y prit avec habileté et, tout en décrétant certaines mesures qui restreignaient la liberté de la presse et le droit de réunion, il leva l'état de siège, qu'on avait établi à Dresde après l'insurrection. Dès lors, le pays put littéralement respirer. Malgré tous les efforts des partis particulariste et démocratique , les députés parurent à la Chambre , sans en excepter ceux qui avaient fait partie des Parlements dissous.

Cependant nous rencontrâmes encore un obstacle qui aurait pu devenir embarrassant, l'attitude de l'Université de Leipzig. Le sénat académique, où les Gothœr avaient la majorité, et qui avait à élire un député à la première chambre, prit la résolution de nier la légalité du renvoi des chambres et d'à-

jouraer l'élection du représentant de l'Université. J'infligeai au sénat le blâme qu'il méritait; mais je me rendis moi-même à Leipzig afin d'arriver à une entente amiable. Celte tentative de traiter leschosesen douceur n'eut pas de succès; il fallut recoudra des mesures plus efficaces; on considéra les opposants, commedes abstentionnistes et l'élection eut lieu malgré eux.

Seulement le doyen ayant refusé de signer les pouvoirs du député élu, il fallut envoyer à Leipzig un commissaire extraordinaire, M. Zobel, avec le mandat impératif d'obtenir la signature; ce qui fut fait malgré 1.3 doyen.

Dans cette affaire, toutes les haines retombèrent sur moi; en revanche, je trouvai peu de reconnaissance chez ceux pour qui j'avais pris parti. Les haines ne désarmèrent jamais. Je n'ai point eu à me féliciter d'avcir été en querelle avec les profes- S3urs de Leipzij. Le renvoi de trois d'entre eux fut la conséquence de leur participation àl'émeute de mai. Cette mesure me coûta beaucoup; mais je ne pus m'habituer à la pensée que des professeurs universitaires méritaient plus de ménagement qu'un pauvre maitre d'école de village.

Au reste, à le bien prendre, la liberté académique est un anachronisme. Au temps où nulle vie publique, nuls débats parlementaires, nuls journaux, nul droit de réunion n'existaient, cette liberté avait un sens et une portée ; elle assurait le développement intellectuel de l'individu qui allait entrer au service de l'Etat ou de la cité. Aujourd'hui elle est sans objet. On voit en Angleterre les universités d'Oxford et de Cambridge songer à leurs régates, et non pas à M. Bradlaugh.

Je ne veux point dire qu'il y ait lieu d'établir des règlements disciplinaires plus sévères pour les universités; mais il est bon de se souvenir que les gouvernements trouvent assez d'opposition dans les Chambres et dans le public, pour pouvoir se passer des bons conseils qui leur viennent des facultés.

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