‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 33 sur 71 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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Nouvelle session de la Diète de Francfort. —Conflits en liesse. — La guerre probable. — Olmûtz.

Tandis que les Elats supprimés en 1848 réapparaissaient eu Saxe, à Francfort, dans la rue d'Eschenheim, le palais de Taxis se rouvrait pour les séances de la diète germanique. Seulement, tandis qu'en Saxe la situation reste calme et que les événements affermissent la paix publique, à Francfort les conflits allaient se succéder. De concert avec les États moyens l'Autriche avait préparé cette résurrection de la Diète. Sa conduite était justifiée par les circonstances. En 18i81e pouvoir central avait, en droit et en fait, cessé d'exister. La constitution des trois royaumes proposée par la Prusse avait été rejetée par l'Allemagne du Sud ; celle des quatre royaumes acceptée par l'Autriche était repoussée par la Prusse qui tenait à l'idée de X Union, c'est-à-dire à une confédération partielle avec un nombre très limité de membres. Dans une brochure

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de l'époque, un écrivain, M. C. Franz, fait remarquer que l'Autriche et ses alliés tendaient aussi à constituer une union séparée comme celle imaginée par M. de Radowitz au profit de la Prusse. Il y avait toutefois cette différence, que l'Autriche et ses alliés restaient dans leur droit strict tout au contraire de ia Prusse. Ne pouvant obtenir une nouvelle organisation commune, on devait se contenter à Vienne du régime prévu par la constitution, tandis que la défection de quelques Etats allemands et leur établissement en confédération particulière, était en opposition formelle avec l'art. II de l'Acte d'Union. Je m'en étais nettement expliqué dans une séance du Landtag.

Malheureusement la Diète dut s'occuper en premier lieu du conflit hessois, mais elle ne pouvait se dérober à cette tâche. Je ne veux point m'arrêter à ce désagréable épisode, je rappellerai brièvement que la mise à exécution du mandat fédéral fut confiée à la Bavière; qu'elle fut contrecarrée par l'intervention de la Prusse sous le fallacieux prétexte d'occuper les routes d'étapes; quel rôle joua en Hesse le cheval tué à lironzell; que les ordres de M. de Radowitz, appuyés sur des démonstrations armées, ses déclarations relatives à « l'action illégale de la Diète » envenimèrent les choses à ce point qu'il fallut mobiliser.

En novembre 1850, — novembre a tenu une grande place dans ma vie, c'est en novembre que je devins ministre autrichien; en novembre que je cessai de l'être; en novembre que je fus nommé ambassadeur à Londres; et c'est en novembre que je quittai l'Angleterre, — en novembre 1850, dis-je

je reçus un matin la visite de mon médecin qui m'aborda avec ces mots : « Mais il y a épanchement de bile !» — « C'est bien possible, » répondis-je : je venais de recevoir la nouvelle de l'arrangement d'Olmiitz '. « Je suis, ajoutai-je, comme un joueur de whist qui aurait dix-huit à points et verrait son partenaire renoncer à la partie. »

Où en était donc la situation au point de vue militaire? En Bohème, trois corps d'armée autrichiens, bien exercés et au complet; quatre-vingt mille Bavarois en campagne; trente mille Saxons sur l'Elbe, jusqu'à Torgau, tandis qu*en Prusse lien n'était prêt. C'est ce que me confirma l'empereur actuel d'Allemagne alors prince de Prusse quand je lui rendis visite en 1851.

« Vous seriez, me dit-il, arrivés jusqu'à Berlin ; mais comment en seriez-vous ressortis? » La politesse m'empêcha de lui répondre que lorsqu'on est entré, il est aisé de sortir, mais difficile de vous chasser. Que de fois ai-je entendu à Vienne des Français dire, même après Sedan : « Pas un Prussien ne sortira. »

1. L'arrangement d'Olmiitz, fut tout simplement la soumission complète de la Prusse aux volontés de l'Autriche dont l'armée était prête à entrer en campagne. Le ministre prussien, le général de Radowitz, qui jusque-là avait tenu tête à l'Autriche avaitdù se retirer et son successeur, M. de Manteuffel, était accouru à Olmiitz pour déclarer au prince de Schwarzenberg que le roi Frédéric-Guillaume renonçait à toute position prépondérante en Allemagne et qu'il acceptait la présidence de l'Autriche à la diète de Francfort. M. de Beust, que le ministre autrichien appela son meilleur lieutenant, avait déployé une grande ardeur diplomatique et belliqueuse contre la Prusse. L'armée saxonne devait servir d'avant-garde et marcher droit sur Berlin. (F. K.-A.)

On ne saurait, d'ailleurs, trouver de meilleure preuve à l'appui de mes assertions qu'un passage que j'emprunte au livre du Dr Busch, — livre qui m'est fort peu sympathique, mais qui m'a été utile. Le Dr Busch cite les paroles suivantes du prince de Bismark, prononcées au Reichstag, le 24 janvier 1882 :

« Messieurs les députés comprenaient si peu la situation politique que tout en réclamant l'unité allemande; ils ne s'apercevaient pas même qu'une forte armée prussienne et l'assentiment du roi étaient indispensables. Ils combattaient avec la dernière violence les efforts du roi de Prusse pour fortifier cette armée qui devait, non seulement fonder, mais défendre l'unité allemande; et notre organisation militaire était telle que, au temps d'Olmùtz, m'étant fait annoncer chez le ministre de la guerre en qualité de député et d'officier de landwehr, il me dit : « Nous ne pouvons pas nous battre] nous ne pouvons empêcher les troupes autrichiennes d'occuper Berlin. »

J'ai eu. de mon c Hé, l'occasion de parler de cet épisode avec beaucoup de ménagement en 18G8, à propos de la loi de défense, en plein Reichsrath autrichien. Voici mes paroles :

« On a parlé, et comment ne pas le faire? de cette guerre malheureuse, dans laquelle nous avons été jetés; mais, je vous le demande, où sout les diplomates qui doivent en supporter la faute? Où doncl 'indiscrète activité du ministère de la guerre s'estelle montrée? Jejette un regard rétrospectif sur les vingt dernières années qui se sont écoulées depuis la chute de la vieille Autriche, — celle de Metternich, — et je ne vois qu'un homme d'Etat, exempt d'ambition personnelle, mais hardi et d'humeur

entreprenante. Je ne reviendrai point sur cet arrangement qui fut considéré bien à tort, en Prusse comme une humiliation, en Autriche comme un succès. Je ne sais qu'une chose, c'est que la situation a changé du tout au tout: je vois encore ce qu'elle était quand, en face de la Prusse mal préparée, des corps d'armée autrichiens, bavarois et saxons marchaient à la frontière; je vois ce qu'elle fut plus tard à l'heure où les colonnes prussiennes ennemies marchèrent contre l'Autriche prise au dépourvu; et je me dis alors que le ministre autrichien n'avait que faire de négocier et de rapporter les préliminaires d'une nouvelle constitution. »

En dehors du parlement, je ne me gênai point de dire qu'Olinùtz avait été, non pas une humiliation de la Prusse, mais une faiblesse de l'Autriche.

« Avilir la Prusse, d'abord, et la démolir ensuite », tel est le mot qu'on a mis dans la bouche du prince de Schwarzenberg. Je suis persuadé qu'il ne l'a jamais prononcé, mais je suis également convaincu qu'il ne se rendait pas un compte exact de la situation. « IN'i avilir, ni démolir, mais contenir », telle ('tait la tâche, tâche qui demandait une ténacité rare, et qu'on négligea complètement à Olmiitz.

Ainsi, d'après les aveux mêmes de l'empereur et du chancelier, la Prusse n'aurait pu empêcher l'occupation de Berlin. Et c'est dans ces conditions que l'on conclut avec cette puissance un arrangement par lequel elle ne rend rien de ce qu'elle avait acquis depuis deux ans, et cède seulement quelques vaines prérogatives au roi de Danemarck et au prince de Hesse? Le reste

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à la grâce de Dieu! Conférences libres sans programme, sans stipulation ! C'était toujours la même tradition : rechercher l'apparence et non la réalité. L'Autriche considérait comme un grand résultat d'avoir annulé l'Union de M. de Radovitz; elle ne songeait pas à s'assurer pour que cette union ne se reproduisit pas vingt ans plus tard sous une forme différente. Rien ne pouvait, d'ailleurs, être plus profitable au cabinet de Berlin que le sentiment de cette humiliation; et c'est depuis lors que l'honneur prussien a été quelque chose de spécial, et de supérieur à l'honneur des autres nations. L'Autriche, je le répète, ne gagnait au fond rien. L'Allemagne élève force monuments à M. de Bismarck, elle ne ferait pas mal d'en élever un à M. de Manteuffel : à Olmiitz, il n'a pas moins mérité de la patrie.

Je me souviens qu'on répétait à Vienne qu'il fallait faciliter la tâche du nouveau ministère prussien, qu'on disait plein de bonne volonté. Comme je l'ai déjà dit, le prince Schwarzenberg méprisait fort l'humanité, mais il n'était pas un profond connaisseur des hommes. S'il l'avait été, il n'aurait pis oublié ce que dit la femme de Tell dans le drame de Schiller: « Malheur à toi qui as fait cela : il ne te pardonnera pas de l'avoir vu dans sa faiblesse. » Le prince Schwarzenberg n'a point compté sur la reconnaissance; il avait une trop pauvre opinion de ses semblables pour cela; mais il n'a pas songé àla vengeance de celui qu'il ménageait : dans un prochain chapitre, je montrerai que ce désir de vengeance s'affirma dès l'année suivante, dans les actes et les paroles non pas du roi, mais d'un homme qui allait devenir une puissance redoutable. M. de Manteuffel ne manqua pas

l'occasion non plus de se moquer peu après de l'Autriche, dans les affaires de Hanovre.

S'il n'y avait eu le conflit de Hesse, on comprendrait que, pour toute réclamation à la partie adverse, on lui eut demandé de céder en cette affaire. Mais le conflit en question n'était que le premier anneau d'une chaîne. On affirmait la tendance d'exclure l'Autriche de l'Allemagne. On avait refusé la couronne impériale offerte par la diète de Francfort, non seulement in abstracto mais in cuncreto, parce qu'on estimait que ceux qui l'offraient n'en avaient pas le droit, et cependant on voyait dans ces propositions un « précédent ». Plus tard survinrent la dépèche de janvier conçue par Bunsen, l'union de M. de Radowitz, la fédération des Etats. Il fallait donc, si l'on voulait maintenir l'Autriche dans ses droits en Allemagne, resserrer son alliance avec les Etats moyens et lui donner une sanction nouvelle. 11 ne manquait pas de plumes exercées à Vienne pour donner à cet accord une forme polie et l'habiller de beaux noms; mais il était nécessaire que la convention fût nette et engageât fortement les deux parties.

Oui, mais la bonne harmonie en Allemagne et l'honneur de la Prusse? Eh bien, on ne pouvait hésiter. Quand on se sait incapable de garder sa capitale et qu'on veut la paix, on ne doit point prétendre à beaucoup de façons.

Le prince Schwarzenberg me disait à son arrivée à Dresde : « Arous auriez préféré en découdre. Moi de même » Et peut-être aurait-il été préférable qu'on en vint à la guerre. Elle eût été plus courte que celle de 18G6. Si la Prusse, comme on l'affirmait

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de tous cjtés, avait essuyé une défaite, on ne lui aurait pas pris un seul village. Un puissant spectateur des événements, l'empereur Nicolas, à Varsovie, en était le garant. Seulement, pendant vingt ou trente années, on ne nous aurait plus parlé d'union allemande et d'hégémonie prussienne '.

Je prie le lecteur de ne point oublier que je suis Autrichien et parle comme tel. Et qu'on ne s'imagine pas qu'un cri de triomphe se serait élevé dans les rangs des « ennemis de la Prusse. » La haine de la Prusse était plutôt imaginaire que réelle. Dans le discours que je prononçai, un peu avant que la guerre de 1866 éclatât, je disais devant la seconde Chambre saxonne : « La haine contre la Prusse est d'une espèce bien particulière. Si je ne craignais de commettre une profanation, j'emprunterais une comparaison à la théologie : toutes1 qui est contraire à la volonté de Dieu est impie ; de même tout ce qui est contraire aux intérêts de notre puissant voisin, tout ce qui arrive contre ses désirs, indique à son gré la haine de la Prusse. « C'est seulement dans ce sens qu'on était ennemi de la Prusse à Munich et Stuttgart, comme à Hanovre et à

1. Trente-cinq ans après l'arrangement d'Olmûtz M. de Benst déplorait encore avec l'amertume profonde qui perce dans les lignes qu'on vient de lire que l'Autriche n'eût pas profité des circonstances pour briser la puissance prussienne. Ce passage très franc et très sincère des mémoires ne s'accorde guère avec d'autres où M. de Beust proteste contre les intentions systématiquement hostiles qu'on lui a prêtées à l'égard de la Prusse. Pourtant regretter encore en 1886, que les Autrichiens ne soient pas entrés à Berlin en 1850, c'est là une preuve de solide rancune qui montre que, peut-être à son corps défendant et malgré ses atermoiements, l'ancien chancelier d'Autriche-Hongrie détestait ardemment la Prusse et les Prussiens. Geite haine vigoureuse ne nuira pas du reste à sa mémoire auprès des lecteurs français de ce livre. (F. K.-A.)

Dresde. Tous les états allemands se seraient prêtés avec empressement au rétablissement de la bonne entente entre l'Autriche et la Prusse.

Quoi qu'il en soit, dès que la nouvelle arriva à Dresde que M. deRadowitz cédait, on arrêta dans cette capitale, mais non pas à Vienne, la mobilisation, d'une part afin de ne pas faire des sacrifices pécuniaires sans nécessité: de l'autre, parce que ce procédé facilitait un accommodement avec le cabinet de Berlin. Là dessus on apprit que la Prusse abandonnait Cassel et que les frais de mobilisation étaient inutiles.

J'ai parlé plus haut du prince de Schwarzenberg. Je dois expliquer et faire comprendre sa conduite. — D'un côté, il songeait à la jeunesse de son empereur. A la vérité, il n'ignorait pas que, chez son souverain, l'intelligence des questions politiques était bien plus développée que ne le comportait l'âge ; mais il ne pouvait oublier que la responsabilité d'un premier ministre, quand le prince est d'un âge encore tendre, pèse bien lourdement. Dans une telle situation, un homme d'honneur se sent, si peu timide qu'il soit par sa nature, assailli par l'angoisse. Ajoutons que Schwarzenberg ne pouvait guère comprendre toute la portée de la question qui s'agitait alors; on ne se doutait pas alors de quelle importance était le maintien de l'influence autrichienne en Allemagne. On ne savait pas que sa perte était sans compensation possible; qu'il ne s'agissait pas là seulement d'honneur, — l'honneur de conserver à l'empereur ses droits d'héritier d'une longue suite de princes, — mais que la position de l'Autriche lui était nécessaire même

pour la défense de l'intégrité de son territoire. Surtout, on ne se doutait pas qu'elle allait rendre difficile la solution du différend entre Allemands et Slaves autrichiens ; tout ce que les premiers peuvent alléguer aujourd'hui relativement à leur rôie civilisateur, s'adresse à des sourds; au contraire les Slaves comprenaient très bien la suprématie des Germains au temps où l'Autriche avait sa place, — et une place de premier ordre — en Allemagne.

C'est là ce qu'on saisit clairement aujourd'hui. A Sadowa, Benedek ne voulait pas accepter la bataille, et entendait se retirer sur Olmûtz. Par malheur l'inexorable logique de l'histoire avait dès longtemps décidé que la route d'Olmùtz conduisait à Sadowa.

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