CHAPITRE XI
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Conférences de Dresde. — La Diète au complet. — Excursions à Londres et à Francfort. — Bismarck.
Ce fut un moment solennel quand le prince Schwarzenberg ouvrit au palais de Brùhl les conférences des ministres. Je répondis à l'allocution du prince que cela me parut être une ironie du destin que la ville, où s'étaient déchaînés les pires éléments du parti unitaire, révolutionnaire, rassemblât aujourd'hui les hommes chargés de réprimer ces éléments et de rendre la paix à la patrie. Dès le début les conférences promirent beaucoup, et elles se terminèrent par un rendez-vous général à Francfort au palais de la Diète.
Schwarzenberg etManteuffel n'étaient pas toujours présents : le premier avait un remplaçant qui était surtout content de sa propre personne, le second fut remplacé par le plus habile homme dont la Prusse pût disposer pour cet emploi.
Le comte Buol, malheureusement choisi par Schwarzenberg,
MÉMOIRES DU COMTE L» F. BEUST Hl
avait été longtemps ambassadeur à Stuttgart et en Russie. Il était si peu au courant de l'histoire allemande qu'au banquet de la société de tir de Dresde, il porta un toast à « l'inébranlable fidélité de la ville de Dresde envers son roi, » oubliant, la récente insurrection de mai. Un an plus tard les ministres des Etats allemands du centre, réunis à Darmstadt pour résoudre la crise douanière, furent surpris par l'accablante nouvelle de la mort du prince Schwarzenberg !. Le comte Thun nous avisa que Buol allait devenir premier ministre. Cette nouvelle causa un grand découragement. Toutefois notre jugement était précipité. Jj m'aperçus bientôt à Vienne que lenouveau ministre brillait par sa dialectique serrée. En sommeil justifia l'appréciation de M. de Melternich : « Le comte BuoL avait-il dit, est comme un couteau à pointe acérée, mais sans tranchant. » La Prusse était représentée par un homme qui, sans prétentions et sans pose, déploya une extrême habileté et fut bientôt maître du terrain. Le comte Alvensleben, autrefois ministre des finances, était surtout connu par la raideur de son caractère, qui l'avait forcé bientôt à donner sa démission. Malgré son apparence, il était d'une incroyable finesse et ce fut lui qui délivra la Prusse d'un projet gênant, qui attribuait aux quatre royaumes une position privilégiée. Quant aux nombreux rapports et travaux relatifs à ce plan ils furent envoyés à Francfort, pour y demeurer ensevelis dans l'oubli.
1. Le prince de Schwarzenberg fut littéralement foudroyé le 12 avril 1852 pendant qu'il s'habillait pour aller dîner en ville. Il était âgé de cinquante ans à peine.
Je dois dire quelques mois d'une autre personnalité politique, l'envoyé du Danemark pour le Holstein, M. de Bûlow. C'était sans nul doute un homme de grande valeur puisque le prince de Bismarck l'a appelé auprès de lui, et lui a fait une position influente et privilégiée. Plein d'urbanité et d'une haute intelligence, M. de Bûlow était d'un commerce très agréable. Mais ses métamorphoses politiques sont remarquables. A l'époque des conférences de Dresde, M. de Bûlow n'était pas seulement réactionnaire militant, mais ennemi décidé de la Prusse. Et il a fini par devenir l'homme de confiance de M. de Bismarck! Il fit un stage singulier sur la route de Berlin, il fut quelque temps ministre à Mecklenbourg! Et non pas à Mecklenbourg-Strélitz où l'on obéissait aux ordres de Berlin, — mais à Mecklenbourg-Schwerin, où l'on regardait bien plus du côté de Vienne que de la Prusse, ce qui n'était pas étonnant, la grande-duchesse douairière étant née princesse de Hesse et la duchesse régnante princesse de Hanovre. Le prince Bismarck sait choisir ses « gens », et, quand l'étoffe lui semble bonne, il s'inquiète peu de la provenance. — Je vis M. de Bûlow, à Gastein, pour la dernière fois en 1879. Il était malade et mourut peu après.
Une autre connaissance que je fis aux conférences de Dresde, est celle du baron de Dalwigk, ministre du grand-duché de Hesse, avec qui j'ai toujours été lié de la plus étroite amitié. Jamais le moindre malentendu n'est venu troubler nos relations et j'ai toujours pu compter sur son appui, dans les affaires allemandes. Dalwigk partageait avec moi le renom de haïr la
Prusse, et tout aussi à tort ; il est vrai que sa déférence envers l'Autriche était encore plus entière que la mienne; la guerre de Crimée lui donna bien du mal, et j'eus fort à faire pour le calmer. Les vues qu'on lui a attribuées relativement à la confédération rhénane étaient plus imaginaires encore que sa prétendue haine de la Prusse. A la vérité le gouvernement hessois se montra très aimable pour Napoléon III, mais il ne faisait en cela que suivre l'exemple donné par les grandes puissances. Ajoutons qu'en 1859, un peu avant la guerre d'Italie, M. de Dalwigk ne cachait pas son animosité contre la France. A l'intérieur, son activité a été appréciée même de ses adversaires politiques. Il fut Hessois, comme j'étais Saxon.
Qu'on me permette de mentionner ici deux épisodes d'importance diverse.
Dès que l'on sut que Dresde était choisi comme lieu de réunion de la conférence, je proposai au roi Frédéric-Auguste d'offrir aux deux ministres de Prusse et d'Autriche l'hospitalité au château royal. Le roi partagea mon sentiment; et de la sorte M. de Schwarzenberg et M. de Manteuffel furent installés dans les appartements du prince royal qui dépendaient du palais royal. Ce procédé ne fut point goûté à Munich. Pour moi il s'agissait d'affirmer visiblement le rôle de présidence alternative, c'est-à-dire le rôle égal que je voulais assigner dans la confédération à l'Autriche et à la Prusse.
Un fait qui intéresse moins l'histoire est le suivant: un vieux professeur de l'Académie de peinture de Dresde, peintre habile en son temps, s'était mis dans la tète de reproduire l'ensem-
ble de la Conférence sur la toile. Par malheur il y avait deux obstacles : le roi de Saxe hésitait fort à acheter le tableau, et le prince Scbwarzenberg refusait de poser. Le brave homme de peintre tourna les difficultés en persuadant au roi que M. de Scbwarzenberg désirait voir achever le tableau et à M. de Schwarzenberg que le roi tenait fort à cette œuvre; ce dont l'artiste était d'ailleurs persuadé intérieurement. Le prince Schwarzenberg nous disait : « C'est moi qui ferai le cheval blanc du cirque ! », faisant sans doute allusion à son uniforme. Un jour, en posant, je vois qu'une grande figure avait été placée droite et qu'on ne m'apercevait plus qu'à mi-corps, a C'est, me dit lepeintre,que l'habit rouge du ministredeMecklenbourg tranche bien sur le vôtre; vous êtes un peu étriqué, c'est vrai, mais que voulez-vous?» — Il tenait à cet habit rouge, je le laissai faire! Un peu plus tard je me rendis à Londres, où je vis, à l'Exposition universelle, le prince Albert, que M. de Bunsen n'avait guère favorablement disposé pour moi. Au retour, je passai un jour à Francfort, chez le comte Frédéric Thun, un ami d'enfance. J'y rencontrai M. de Bismarck, alors conseiller de légation attaché à la personne du général de Rochow l. Bien souvent, je me suis souvenu, pendant le Kulturkampf, d'un mot qu'il prononça alors, à propos d'un membre très dévot de la famille Westspol : « Ces fervents catholiques, dit-il, sont les meilleurs sujets du roi. »
1. M. de Bismarck qui s'était distingué comme réactionnaire pendant la période de 1848-49, avait reçu comme récompense cette place. Il ne tarda pas a succéder au général de Rochow comme représentant de la Prusse à la diète. (F. K.-A.)
MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST \ I.'j
Le prince de Bismarck a joué dans ma modeste existence un tel rôle, que j'aurai plus d'une fois à m'occuper de sa personne et de ses actes. Mes Souvenirs montreront bien que je n'ai pas toujours pris parti contre lui. Ma rivalité continuelle avec M. Bismarck et ma haine pour lui sont des fables convenues comme il en a tant couru sur mon compte. J'ai été son adversaire, et non point volontairement et d'une façon constante, mais seulement alors que ses projets menaçaient les intérêts que j'ai toujours défendus. Sa personnalité elle-même m'était sympathique, et par instants nos rapports furent on ne peut plus courtois. Au reste, il voulut bien m'écrire en 1871 : — « J'ai toujours honoré dans votre Excellence l'adversaire le plus aimable et le plus impartial. » Aimable, il ne m'appartient pas d'en juger; mais impartial, je le crois; et l'on verra, j'espère, que l'écrivain ne l'est pas moins pour M. de Bismarck que le fut le ministre et le chancelier.
Un de ces archanges armés de la trompette, qu'on voit dans les Jugements derniers, et que le prince de Bismarck envoie de temps à autre pour réduire à néant tout ce qui lui fait opposition, l'auteur dulivre «Douze ans de politique allemande », récemment paru a cru devoir garder l'anonyme, et je me garderai de soulever le voile qui le cache tant bien que mal : qu'il me suffise de dire que son nom est aussi long que son titre. Il assure que, dans une conversation particulière, M. de Bismarck jaugeant ses adversaires, aurait dit qu'en défalquant ma vanité, il ne restait plus rien de moi. Nul ne peut se vanter de se connaître à fond : la suite de mon livre montrera dans quelle
mesure je mérite ce reproche de vanité. Qu'il me suffise d'ajouter ce qui suit. Tant que j'ai été ministre en Saxe, ou en Autriche, en même temps que M. de Bismarck, tant que j'ai été ambassadeur à Londres et à Paris, dès que la Prusse éprouvait une contrariété quelconque, les journaux allemands s'empressaient de signaler les « intrigues de M. de Beust ». Ce cliché se retrouve dans les journaux français et anglais. A force de l'entendre répéter, le monde politique de Londres et de Paris qui m'accordait quelque valeur, m'ayant vu de près, a fini par s'imaginer de très bonne foi que j'étais pour M. de Bismarck un adversaire dangereux, le seul qu'il eût à craindre. On serait vain à moins. Mais je ne comprends guère qu'à Berlin, on ne se soit pas douté qu'il n'y a qu'un châtiment pour la vanité : le silence.