CHAPITRE XII
La Prusse « à la Diète. »
Dans l'un des chapitres précédents, je racontais qu'au temps où j'étais ministre résident à Londres, j'avais eu pour collègue, à l'ambassade de France, le duc de Broglie. Vers la fin de 1847 parut Y Histoire des Girondins de Lamartine, livre qui préparait la révolution de février. Il semble que Lamartine eût voulu se venger de la sorte du mauvais jeu de mots de Louis-Philippe : « Le vain (vin) de Mâcon ». Quelqu'un ayant dit qu'après tout, c'était un mauvais livre. » — « Non, monsieur, répondit le duc de Broglie, ce n'est pas un mauvais livre, mais c'est une mauvaise action. »
J'aurais lieu d'en dire autant à propos du livre de Poschinger : « Preussen am Bundestag ».
A tout prendre, néanmoins, je suis heureux que cet ouvrage
ait paru, bien que je m'y trouve attaqué souvent. Tout d'abord parce qu'il me confirme dans mes vues sur la persévérance politique de M. de Bismarck, — politique qui, sous prétexte de défendre les intérêts prussiens, était agressive contre l'Autriche — le chancelier ne faisait rien d'autre ni rien de pis que ce que d'autres avaient fait, seulement il fut plus heureux et plus habile que ses prédécesseurs. Il serait bon alors de respecter la vérité historique, et de ne pas accuser l'Autriche d'avoir attaqué. — Je ne cède point, d'ailleurs, à un sentiment de rancune personnelle en écrivant ces mots : « mauvaise action ». Je ne les cite point pour caractériser dans son entier l'ouvrage de Poschinger; mais je crois qu'il renferme des excitations peu scrupuleuses pro futuro, des exhumations inutiles pro prwterito.
J'ajouterai encore si l'on veut, que l'action, pour n'être pas précisément mauvaise, n'est certainement pas louable ; je regrette fort, en tout cas, que M. Poschinger ait cru devoir se servir des rapports de M. de Bismarck pour attaquer quelquesuns des collègues du chancelier, et jeter ainsi en pâture à la curiosité publique des allégations inexactes avec ou sans la permission de M. de Bismarck.
En voici une, par exemple, relative au comte Thun (rapport du 22 décembre 1851): M. de Thun aurait demandé à M. de
1. En 1856, un rapport de M. de Bismarck informe ses chefs que «l'année dernière j'avais vainement sollicité la grand'croix de la Légion d'honneur, alors que je l'avais reçue trois ans auparavant ! Le chapitre est intitulé « Beust sollicite la Légion d'honneur. » Voyez-vous le courtisan de Napoléon ! Un des rapports daté de 1852 demande dès cette époque ma révocation.
Bismarck, s'il voulait faire partie de la commission chargée de publier le bulletin des délibérations, et, malgré la réponse affirmative, aurait dressé une liste ne portant pas le nom de Bismarck, l'aurait mise en circulation, et aurait pris la parole avant l'élection pour combattre la candidature du futur chancelier. Je ne puis m'expliquer cette historiette fantaisiste que par les médisances auxquelles M. de Bismarck n'a pas toujours eu l'oreille fermée. Il me suffira de rappeler que Fritz Thun a laissé, dans tous les partis, les regrets les plus honorables*
M. de Bismarck accuse le successeur de M. de Thun, le baron Prokesch, d'avoir peu de goût pour la vérité et il se plaint constamment des abus de pouvoir du président et de la servilité des ambassadeurs saxons et wurtembergeois pour l'Autriche. Plus tard, le 23 mars 18oo, l'envoyé de Prusse reproche avec vivacité à M. de Prokesch de communiquer aux ambassadeurs de France et d'Angleterre ce qui se passait au ?ein de la Diète. M. de Bismarck, lui, trouvait tout naturel de frayer quotidienn3m3nt avec l'ambassadeur de Russie.
De son côté, M. de Xostitz, délégué de la Saxe, est accusé d'avoir subordonné ses sympathies secrètes pour la Prusse à ses intérêts matériels, et d'avoir surtout songé à sa villa de Francfort. M de Nostitz méritait d'ailleurs parfaitement l'éloge d'activité et d'intelligence que veut bien lui accorder M. de Bismarck. Il me suffira, pour défendre cet excellent fonctionnaire, de rappeler un fait bien honorable pour lui. En 1848, il était depuis sept ans délégué au Bundestag. Quand, en 1850, la Diète fut restaurée en partie, je le fis appeler, et le priai de reprendre
son ancien poste. Il se récusa, démontrant qu'une nouvelle nomination pourrait amener des difficultés, et ne céda qu'à mes plus vives instances. On voit que la location de sa villa de Francfort ne le préoccupait pas autant qu'on a bien voulu le dire.
En ce qui concerne les relations de Prokesch et de M. de Bismarck, qu'on me permette de citer une anecdote. En 1862, ce dernier se félicitait en ma présence, à Paris, d'en avoir à jamais fini avec le désagréable Prokesch. Par contre en 1855, j'avais vu M. de Prokesch, nommé à cette époque ambassadeur à Constantinople, et qui était au septième ciel de n'avoir plus à discuter désormais avec M. de Bismarck, mais avec le sage Ali. En tout cas, on ne refusera jamais au diplomate autrichien l'originalité et l'esprit; si ses rapports étaient publiés, ils trouveraient certainement de nombreux lecteurs.
Il est vrai que M. de Bismarck n'a pas oublié, en lançant comme ballon d'essai le livre de M. de Poschinger, qu'à Dresde, à Munich et à Stuttgart, on ne s'aviserait pas de publier les rapports du temps, et qu'à Vienne on ne trouverait pas utile non plus de les mettre au jour.
Quand je vois un adversaire, qui a les mains attachées, je ne le frappe pas en pleine figure. C'est pourquoi je dis que le livre de Poschinger n'est pas honorable.
Peut-être objectera-t-on que ceux qu'il attaque sont morts. Mais ils ont laissé des fils, des parents, des amis, à qui leur mémoire est chère ; de plus, il y a des gouvernements qui n'oublient point leurs serviteurs fidèles et qui leur gardent un souvenir reconnaissant.
Mais il y a plus. Quand on est, comme je le suis, au fait de ce que contiennent les dépèches échangées de 1851 à 1866 entre Vienne et les Etats allemands du centre, et que l'on connaît les instructions autrichiennes envoyées à la Diète, on ne peut se défendre d'un sourire, enlisant quelles menées machiavéliques sont prêtées au cabinet de Vienne. Je n'oublie pas qu'à cette époque les Etats allemands moyens étaient plus souvent encore en dissentiment avec Vienne qu'avec Berlin. On leur reproche également leurs rapports avec la France. De ce que M. de Pfordten le ministre bavarois et moi sommes allés à l'exposition universelle de Paris, M. de Bismarck conclut que nous éclairions l'étranger sur la faiblesse de la confédération germanique (26 avril 1856). Il est vrai que plus tard, le comte de Bismarck se rend jusqu'à la frontière espagnole afin de voir Napoléon III, mais il est clair que les affaires allemandes n'ont eu aucune part à cette démarche !
Dans la poursuite de son idée fixe, qui n'empêcha pas le futur chancelier de proposer à son gouvernement une alliance avec la France — (15 avril 1856), survient un rapport (26 avril) accompagnéde cette remarque : «L'empereur Napoléon III a paru accepter avec une froide politesse la proposition du comte Buol, attribuant à l'Autriche la première place dans la Confédération du Rhin, et seulement le second ou le troisième à la Prusse. » On prétend ensuite qu'au cas d'une attaque française, les princ3s allemands se seraient immédiatement soumis au lieu de joindre leurs troupes à celles de l'Autriche ou de la Prusse. En 1840, quand le gouvernement de
juillet se montra menaçant, tous les Etats allemands se levèrent comme un seul homme. De même en 1859, — je ne parle pas seulement de la Prusse, mais des Etats moyens qu'on calomnie, tous étaient prêts à résister à la France.
Il est, disons-le sans ambages, imprudent de jouer de cette rengaine : la Confédération du Rhin. Sont-ce donc les petits princes allemands qui se sont avancés, aigles déployées, au devant des Français ! On parle de ce qui eut lieu sous le premier Empire. Mais c'est quTlm ne leur laissa pas le choix. Qu'aurait pu faire la Saxe? Elle avait réuni ses troupes à celles de la Prusse; à Iéna, elles sont écrasées ;. les forteresses prussiennes tombent l'une après l'autre sans coup férir, — et ce n'étaient pas les princes du Rheinbund qui les commandaient. C'est ici que je sens le besoin de contredire mon compatriote, M. de Treitschke. Il ne reconnaît pas aux états moyens le droit d'exister que je revendique pour eux et que M. de Bismarck admet aussi dans l'intérêt supérieur de l'Allemagne. Pour en revenir à M. de Treitschke, je lis dans le IIIe volume de son Histoire (V Allemagne ce qui suit (il s'agit du roi Frédéric- Auguste) : — « Pour ne pas laisser son pays devenir la proie du vainqueur, il se laissa entraîner après Iéna à la seule défaillance de sa vie : il abandonna l'alliance prussienne. » — Cela est-il bien exact? La Saxe était certainement à cette époque un faible appui pour la Prusse. Or quand le cabinet de Berlin ne pouvait protéger sa capitale, et laissait ses forteresses ouvrir en hâte leurs portes à l'ennemi, fallait-il que Frédéric- Auguste sacrifiât la Saxe à un faux point d'honneur. Pouvait-il empê-
cher la paix de Tilsitt? Ce n'eût pas été une consolation pour lui de voir son royaume tomber aux mains de S. M. l'Empereur des Français, roi d'Italie, en vertu du droit de conquête.
M. de Treitschke aurait bien fait de se souvenir d'une page excellente que j'emprunte au livre du général de Gersdorff : « Les débris de l'armée saxonne atteignirent l'Elbe. Avant que le général commandant^y arrivât lui-même, il envoya le général-major von Dyherrn à Magdebourg, où l'on supposait la présence de S. M. le roi, afin de prendre des ordres. Il ne trouva dans la ville que le général-lieutenant von Kleist, en qui les Saxons avaient grande confiance. « Dites au commandant de l'armée saxonne, s'écria Kleist, qu'il peut faire ce qu'il voudra pour se sauver, mais qu'il n'a rien à espérer de nous. » On crut non sans apparences, que Kleist avait reçu l'ordre de répondre ainsi. En tout cas, la reine Louise dit, peu de temps après, en présence d'un officier : « Nous regrettons sincèrement les malheurs de la Saxe. Nous désirerions qu'elle trouvât moyen de se tirer d'affaire. » — C'est là ce que pensait et disait la reine Louise aux derniers jours d'octobre 1806.
J'ai été habitué dès l'enfance à honorer d'un pieux respect la mémoire de Frédéric- Auguste, le Juste. Il n'accepta, après Iéna, que le petit arrondissement de Kottbus, tandis qu'un grandEtatdu nord ne fit pas difficulté de prendre tout un duché que Napoléon lui offrait, avant Iéna. Qu'on ne voie pas dans ces quelques lignes, une preuve nouvelle de ma prétendue haine contre la Prusse. Je sais tout ce que comportait une situation embarrassée, mais je pense que Frédéric-Guillaume III a dû
éprouver quelque regret à signer la proclamation suivante : a En suite d'uoe convention passée avec S. M. l'Empereur des Français, roi d'Italie, S. M. le roi de Prusse prend possession du duché de Brunswich, appartenant par droit de conquête à S. M. l'empereur des Français. » Ce que j'en dis est simplem3nt pour prouver que le roi de Saxe n'a pas montré, envers la France, plus de déférence que d'autres princes allemands, au contraire.
J'ai été au service de ses deux neveux. Ils étaient loin d'aimer la France, et s'en cachaient moins qu'il n'aurait fallu. Sous le second Empire, Paris a vu les plus puissants monarques, — le roi de Prusse, par exemple; — il n'a jamais vu le roi Jean de Saxe. Et pourtant on l'accuse d'avoir recherché la protection de Napoléon III pour une seconde confédération du Khin. Qui donc a donné l'exemple de l'entente de la soumission envers la France sinon la Prusse en signant le traité de Bàle!
C'est vainement qu'un lecteur attentif chercherait, dans les rapports de M. de Bismarck, une tentative de conciliation avecson collègue autrichien. Le 7 avril 1852, il refuse d'accepter un projet du comte Thun impliquant l'égalité complète. D'autre part, il obtenait de l'Autriche que ses possessions non-allemandes ne fussent pas comprises dans la Confédération. On devine partout, dans ses écrits et ses démarches, une hostilité secrète, et très peu de reconnaissance pour les coucessions faites par l'Autriche. 11 parle ouvertement, au reste, de liberté d'action, et d'alliance éventuelle avec une autre puissance. Dès le
20 avril 1836, il prédit la guerre : « L'Allemagne, écrit-il, est trop petite pour nous deux. » M. de Bismarck doit être fier d'avoir atteint en 1866 ce qu'il désirait depuis si longtemps ; mais il peut se dire que le succès de cette politique hasardeuse n'a tenu qu'à un fil.
C'est un « infandum renovare dolorem », comme je le montrerai dans un des chapitres qui suivent, que l'Autriche se soit contentée de l'apparence, et qu'elle n'ait pas recherché la réalité. Je ne sais où M. de Bismarck a vu qu'elle prenait une attitude dominatrice, et gênait les autres Etats allemands dans leur liberté : pour mon compte je puis assurer le contraire. A la vérité, elle oublia parfois les formes ; elle ne se souvint pas toujours qu'elle présidait l'Assemblée fédérale et non la Confédération même. Elle se laissa entraîner à des démarches inutiles. On peut lire comme pièce intéressante, un rapport sur la prétention du comte Buol, que voici : il voulait qu'à son passage à Francfort, les délégués des Etats allemands lui rendissent visite. MM. de Prokesch et Rechberg s'émurent les premiers et refusèrent. Le dernier président, M. le baron Kubeck, s'abstint de réclamer cette formalité d'étiquette, mais il était trop tard.
C'est une façon de voir admise et qui n'en est pas moins fausse, — nous la retrouvons chez Poschinger, — que le prince Schwarzenberg aurait rompu avec les vieilles traditions en ce qui concerne la Prusse, et qu'il aurait employé avec elle un ton dominateur. Il n'en est rien. De tels rapports entre les deux nations ne datent pas de cette époque; elles sont du temps
où l'on en était à Berlin à jurer in verba magistri, c'est-à-dire à s'en rapporter toujours au prince de Metternich, et cela spontanément. A cette époque les prédécesseurs de M. de Bismarck, délégué autrichien à Francfort, étaient habitués à considérer le comte Munch comme leur supérieur.
Dans ses rapports M. de Bismarck obéissait à un sentiment inné à tout Prussien, qui est dans le sang prussien. Le Prussien ressent admirablement les injustices qu'on lui fait subir ; il ne remarque pas les siennes propres.
En 1878, j'allai visiter l'Exposition de Paris. On me raconta dans cette capitale l'anecdote suivante, relative à la mort du roi Georges de Hanovre : un secrétaire de l'ambassade d'Autriche, rencontrant un de ses amis, secrétaire à l'ambassade allemande, celui-ci lui apprit la mort du roi et ajouta : « Oh ! je suis certain que l'empereur Guillaume lui a pardonné ! » A quoi l'Autrichien, stupéfait, répondit seulement : « Comment donc ! » Je trouve, dans l'ouvrage de Poschinger, une foule de rapports hargneux en ce qui concerne l'affaire de Neuchàtel. Je crois donc nécessaire d'en dire quelques mots. Neuchàtel, en même temps canton suisse et principauté prussienne, avait, en 1848, proclamé son incorporation complète à la Confédération helvétique. Berlin protesta, mais ce fut tout. En 1856, le parti royaliste tenta une insurrection qui échoua ; les chefs furent saisis et emprisonnés. C'était un devoir d'honneur pour le roi de Prusse d'obtenir la libération complète de ces sujets fidèles : il ne s'y déroba pas. De leur côté, les tribunaux suisses pouvaient difficilement relâcher les rebelles. Une guerre faillit éclater.
L'intervention de Napoléon III permit de l'éviter. On ne saurait, dans cette affaire, reprocher une conduite suspecte aux Etats allemands du centre et du sud; on ne saurait parler d'intrigue autrichienne, mais ils avaient le droit de réclamer que l'affaire fût réglée conformément aux statuts de l'association germanique, etqu'on ne fit point enquelque sorte litière de leurs avis.
Pourquoi, me dira-t-on, remuer ces cendres? Permettez; j'ai devant moi trois volumes pleins de poussière ; j'ouvre seulement la fenêtre afin de la dissiper.
Quant à l'union de l'Autriche et de la Prusse, je suis convaincu, je le répète, qu'elle ne pouvait durer que sur les bases d*une égale influence. Jadis, à Berlin, on ne faisait rien sans consulter Vienne : il ne fallait point vouloir renverser, mais redresser cette situation. Le passé est bien passé, sans doute; mais quand on s'en occupe, il est bon d'en parler sans préventions. C'est là ce que j'ai voulu faire et, si j'ai réussi, mon travail n'aura point été inutile.