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CHAPITRE XIII

IS.Vi

La crise douanière.

Je crois rappeler un fait connu en disant que j'ai été accusé, jusqu'à ces derniers temps, d'avoir voulu porter atteinte à l'union douanière. Le plus piquant, c'est que ceux qui se plaignent, sont les vrais coupables: on devine que je veux parler des Prussiens, auteurs de la convention particulière avec le Hanovre. Seule, parmi tous les Etats allemands, la Prusse eut l'idée de se séparer du Zollverein, et ce fut elle qui lui donna le premier coup. Tout ceci se passait en septembre 1851, où les mots de crise douanière, de négociations douanières avec l'Autriche, etc., étaient encore à l'ordre du jour.

Pour prouver que je dis vrai, et qu'il n'y a de ma part, en cette occasion, aucune haine de la Prusse, qu'on me permette de citer le livre de M. de Friesen, — M. de Friesen n'a jamais été, que je sache, aux yeux du gouvernement berlinois, un ennemi.

« Si les hommes d'Etat prussiens, écrit-il, avaient été vraiment pénétrés de l'idée allemande, s'ils avaient été partisans d'une politique large, s'ils s'étaient dégagés de sentiments personnels mesquins, ils auraient eu cent fois l'occasion de rétablir les bons rapports entre leur pays et les autres Etats germaniques, d'affermir l'influence affaiblie de la Prusse en Allemagne, d'opposer une digue très forte aux efforts de l'Autriche pour rompre le Zollveroin. Pendant les conférences de Dresde, M. de Manteuffel fut instruit des sentiments hanovriens ; il pouvait dès lors s'entendre avec le Hanovre, mettre les autres Etats confédérés au courant de ces négociations, les inviter à y prendre part ; certainement une entente se serait bientôt produite dans les conditions les plus favorables aux douanes; et, au moins dans ce domaine, les vœux de la nation relatifs à une union allemande plus intime auraient reçu satisfaction. Certainement le Hanovre aurait rabattu beaucoup de ses prétentions exagérées; d'autre part, la Prusse aurait eu l'honneur et la gloire d'avoir eu en vue le bien de la nation, et d'avoir été l'instigatrice d'une mesure dont ses adversaires politiques eux-mêmes lui auraient su gré. Ces considérations ne touchèrent point M. de Manteuffel : il ne voulut voir dans les dispositions du Hanovre qu'une occasion de manifester ses préventions contre les Etats moyens. Ainsi s'explique la conclusion d'un traité qui blessait profondément ces derniers, et qui exprimait d'une façon mesquine des défiances à leur égard. Le Hanovre, dont le premier ministre se croyait peu apprécié par le prince Schwarzenberg, utilisait fort habile-

ment ces dispositions de M. de Manteuffel. On conçoit dès lors que les négociations, tenues dans le plus grand secret, aient été, si l'on en juge par l'effet, conduites d'une façon très superficielle. Le 7 septembre 1851 fut conclu entre le Hanovre et . les états du « Steuerwein », d'une part, la Prusse, de l'autre, un traité d'union douanièrequi stipulait, entre autres avantages, des pouvoirs étendus et l'attribution d'un million de thalers. Cette convention fut soumise à l'approbation des Chambres, dans les deux Etats, sans que les autres gouvernements qui avaient conclu le Zollverein, en fussent avertis autrement que par les journaux. Quand le projet eut été ratifié par les Chambres, la Prusse le notifia aux Etats allemands et les invita à envoyer des plénipotentiaires à Berlin, au cas où ils voudraient participer à la nouvelle union douanière.

La conclusion de ce traité produisit le plus mauvais effet, même chez ceux qui étaient le plus favorablement disposés. Cette désagréable impression fut accentuée par le fait que les gazettes prussiennes ou prussophiles représentèrent la chose comme un brillant succès de la politique berlinoise. »

Ce jugement sévère des procédés prussiens n'a point empêché M. de Friesen de me reprocher d'avoir voulu la rupture de l'union douanière. Et pourtant, Dieu sait si j'ai, de concert avec l'Autriche et les Etats du Sud, pris des précautions pour la maintenir. Mais comment s'en étonner? J'ai déjà rendu un éclatant hommage aux qualités de mon ancien collègue au ministère :je puis bien répéter ici que Friesen était, de renom comme de fait, un travailleur. Dès le matin, il se mettait au pupitre,

il était bureaucrate jusqu'au bout des ongles et méprisait toute action purement diplomatique. S'il avait voulu en reconnaître un peu l'utilité, et s'il avait eu en moi plus de confiance, il n'y aurait jamais eu de conflit entre nous et il n'aurait jamais eu besoin de sortir du ministère.

Au risque de fatiguer mes lecteurs, qu'on me permette de peindre ici la crise, comme je l'ai fait dans ma réponse aux Souvenirs de M. de Fricsen. Je lis dans ce dernier ouvrage : « M. Beust et d'autres ministres des Etats du centre avaient pris leurs mesures de sorte que le Zollverein, si nécessaire à la Saxe, était sur le point de sombrer. Et cela grâce à des vues politiques sans profondeur et incertaines. Friesen ne voulant point être le complice de ces errements coupables, déposa son portefeuille. » Eh bien, je le déclare : Si le Zollverein a duré, c'a été ma faute ou plutôt mon honneur. Ma tâche à cet égard était fort difficile. On le comprendra en se souvenant quels avaient été les agissements du Hanovre et de la Prusse. D'un côté, la Saxe ne pouvait se détacher de la Prusse, de l'autre il ne fallait pas s'aliéner l'Autriche et les Etats du sud, ces facteurs importants. M. de Friesen parle souvent de mon ignorance des besoins du pays; il devrait pourtant savoir que, durant toute ma carrière de ministre, ma porte a été ouverte à qui voulait me parler. Ce ne sont donc point les renseignements qui m'ont manqué. Je n'ai, en ce qui me concerne, jamais songé à briser le Zollverein, et si le directeur des douanes, M. von Schimpff, plus tard président de cercle et conseiller secret, qui m'a accompagné dans mes voyages à Munich et à Vienne, vivait

encore; il pourrait témoigner la vérité de mes assertions. Au reste, il est facile d'écrire de petites brochures, mais non d'obtenir ce qu'on dut à mes efforts. Il fallait déployer toute l'activité diplomatique dont je pouvais être capable, afin de conserver la confiance de l'Autriche et des Etats du Sud et de ne point aliéner cependant la liberté d'action de la Saxe. Enfin, le but fut atteint: a partir du 1er janvier 18oi, le Zollverein devint une réalité.

Mes efforts ne furent pas vus de mauvais œil par les ministres de Bavière et de Wurtemberg, parce qu'ils croyaient en quelque sorte tenir la Saxe et l'empêcher de se joindre à la Prusse, alors que je voulais empêcher que la Bavière ne se retirât et ne s'alliât avec l'Autriche. M. de Pfordten ne devina ma pensée que plus tard et ne me pardonna jamais. On le comprend si l'on songe qu'aux conférences de Munich en septembre 1852, la Bavière se déclara en faveur d'une alliance douanière séparée avec l'Autriche. L'auteur des Souvenirs indique les diverses phases que parcourut la crise douanière, et notamment celles où le ministère saxon dut se mettre en avant. Il a eu les documents à sa disposition. Et néanmoins, il s'est trompé bien souvent; qu'il me suffise de contester son récit des conférences de Bamberg.

Le résultat final de la crise fut satisfaisant. La prorogation du Zollverein et un traité de commerce avec l'Autriche, c'était ce que la Saxe pouvait le plus ardemment désirer. Le Zollverein avec la Prusse fut renouvelé conformément à la convention de Darmstadt. Je ne comprends guère comment M. de

Friesen a pu soutenir qu'en cette occasion les gouvernements des Etats du centre furent laissés de côté, et abandonnés par l'Autriche. Au contraire l'Autriche fut abandonnée par les Etats du centre et dut s'entendre avec Berlin, comme nous le désirions vivement en Saxe.

M. de Friesen a également soutenu, bien à tort, que l'entente entre l'Autriche et la Prusse fut dictée par les événements d'Orient et le coup d'Etat de Louis-Napoléon. Cette assertion n'est pas sérieuse, puisque la guerre d'Orient commença seulement une année plus tard, et que le coup d'Etat eut lieu une année avant. J'écrivais à ce propos ! :

« Il n'y eut, en réalité, besoin ni de l'Orient ni de l'Occident pour envoyer la mission de Bruck qui ne termina sa tâche qu'en 1853, mais qui l'avait commencée en 1852. On s'était convaincu à Vienne, — et cela grâce aux efforts de la Saxe. — que trois obstacles s'opposaient à l'union douanière : le monopole du tabac, le manque d'une bonne statistique de la population, et la diversité des systèmes douaniers. On ne doutait point, d'ailleurs, que la contenance de la Saxe envers l'Autriche ne fut amicale, et l'on savait que si elle se ralliait au Zollverein, la liesse et Nassau suivraient cet exemple. Enfin, une influence extérieure avait agi, et ce n'était celle ni de la France, ni de la Turquie. » On devine que j'entends parler de l'empereur Nicolas, dont les paroles étaient soigneusement pesées, à Berlin

1. Pour lire cette partie des mémoires avec tout l'intérêt qu'elle mérite il faudrait avoir parcouru l'ouvrage publié en 1881, par M. le baron de Friesen, ancien ministre de Saxe. Ce Livre est un réquisitoire en règle contre M. de Beust qui naturellement cherche à se défendre. (F.K.-A.)

13t MÉMOIRES DU COMTE DE BEUST

comme à Vienne. J'ai contribué pour ma part que cette influence s'exerçât de la façon la plus modérée et la plus utile. Le chancelier de Russie, comte Xesselrode, qui avait marié sa fille à l'ambassadeur de Saxe à Pétersbourg, M. le comte Seebach , a séjourné de 18o0 à 18o2 à Dresde, et j'ai eu avec lui les relations les plus agréables. L'Allemagne dut beaucoup à cette action de la Russie, et mon témoignage, à cet égard, est digne d'être pris en considération.

Au reste, on me sut, de toutes parts, gré de ma politique douanière. La mission du baron Brùck à Berlin fut précédée d'une visite de l'empereur François-Joseph au roi de Prusse. Sa Majesté voulut bien reconnaître, qu'en agissant en faveur de la Saxe j'avais travaillé aussi dans l'intérêt de l'Autriche, et, en passant à Dresde, au retour, elle me remit la grand'croix de l'ordre de Saint-Etienne, distinction qui n'avait encore été accordée à aucun ministre des Etats moyens. 11 y eut, dans tout le pays, un sentiment profond de joie quand on apprit la fin de la crise douanière, et je pus m'en convaincre en passant à Leipzig et à Ghemnitz.

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