CHAPITRE XIV
L'empereur Nicolas à Dresde.
L'audience que j'obtins de l'empereur Nicolas, durant son court séjour à Dresde en 1852, m'a donné l'occasion de consacrer à ce souverain quelques lignes du précédent chapitre. — A cette époque, je n'avais encore jamais vu l'empereur, mais j'avais fort entendu parler de lui.
Gomme l'on oublie de nos jours ! Trente ans ne se sont point écoulés depuis la mort de Nicolas, et ne dirait-on pas qu'il a régné au xvme siècle? Et, cependant, nul n'a été davantage le maître de l'Europe, si ce n'est Napoléon Ier, nul n'a inspiré autant de sympathies, décolères ou de haines! La position même de l'empereur Guillaume d'Allemagne peut à peine donner une idée de ce que fut la puissance de Nicolas. A Berlin, — je fus témoin du fait lors de mes missions en cette ville, il était à peu près considéré comme un être supérieur; il en était de même dans la plupart des cours allemandes. En
Angleterre même, on tenait de sa volonté un compte tout à fait à part, et en France, où ou croyait avoir à se plaindre de lui, on ne laissait pas de tenir beaucoup à ses bonnes dispositions. On comprend dès lors quel intérêt j'avais à connaître ce monarque. L'empereur Nicolas arriva à Dresde le soir et en repartit le lendemain pour Varsovie, après avoir fait une visite à la Villa du roi de Saxe, et m'avoir accordé une audience.
On m'introduisit dans un cabinet de travail, à l'ambassade de Russie où l'empereur me rejoignit aussitôt. Je connaissais sa personne par ce que les journaux en avaient dit, mais je ne m'attendais guère, je l'avoue, à trouver chez lui autant d'amabilité naturelle. Après quelques mots obligeants pour moi, il me pria de prendre place et me retint une demi-heure, il me parla de tout autres affaires que celles de la Saxe. Je ne saurais assez dire quelle favorable impression me fit ce souverain, et je n'oublierai jamais son grand et bel œil bleu.
L'empereur parla de son séjour à Vienne et de son amitié pour François-Joseph qu'il appela plus d'une fois « ce cher empereur ». En revanche, il se montra peu satisfait du roi Frédéric-Guillaume IV : « Voyez-vous, me disait-il en français, avec mon beau-frère de Prusse, je ne parle plus politique; ses idées le mettent tellement au-dessus de moi que je me fais l'effet d'un imbécile à côté de lui. »
Je ne puis oublier ce qu'il me dit à propos d'une question brûlante. Le coup d'Etat avait réussi à Paris, et la question du rétablissement de l'empire se posait, Nicolas médit : « Louis- Napoléon s'est fait président, il se fera empereur. Bien, nous
reconnaîtrons sa personne, mais sa dynastie, jamais! » Je me permis de développer une opinion tout opposée. Il me semblait utile au point de vue dynastique, d'accepter pour empereur, non le premier venu, mais un homme né d'une famille autrefois souveraine, aussi Napoléon III valait-il mieux que Louis-Napoléon. L'empereur ne se laissa pas convaincre. Si j'y avais réussi, les événements auraient suivi un cours différent. La question du bon frère n'aurait plus eu d'objet, et, sans cette question, il n'y aurait jamais eu de guerre de Crimée.
Et c'est ainsi que j'ai, par deux fois, donné un bon conseil à la Russie, la première fois à propos du « bon frère » , la seconde à propos de la mer Noire. On ne m'a point écouté; on m'en a su gré moins encore.