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CHAPITRE XV

Ministre des affaires étrangères et de l'intérieur. — Police de Dresde. — Mort de Frédéric-Auguste. — Guerre de Grimée, 1853-1854.

C'est contre mes désirs que j'avais dû prendre possession du portefeuille de l'intérieur, à la place de celui des cultes et de l'instruction publique. Après la retraite de mon collègue Friesen, je dus me résigner à ma nouvelle tâche. Sans être président du conseil, j'étais néanmoins le personnage le plus en évidence du ministère. En Saxe, le ministère de l'intérieur comprenait aussi le commerce et l'agriculture. Ma nomination au poste de chef d'un département si complexe ne porta pas de préjudice à la bonne marche des affaires, grâce aux collaborateurs distingués que j'eus à ma disposition. Il m'est doux de rendre hommage à mes directeurs, MM. Kohlschiïtter, Weintig, Korner et von Zahn, et je le fais d'autant plus volontiers qu'ils n'ont certainement jamais eu à se plaindre de moi. Ils m'étaient fort attachés. Plus tard, quand je revins à Dresde, ils ne

manquèrent jamais de me rendre visite, ce qui les honore, et ce qui m'honore moi-même.

J'ai déjà dit que le ministre de l'intérieur était en même temps ministre de la police; ce dernier département prit, sous ma direction, une importance très grande. J'ai été toujours d'avis qu'une bonne police, — celle qui remarque beaucoup de choses sans être remarquée elle-même, — est une chose très utile. On est universellement injuste pour la police. Survient-il un malheur qu'elle aurait pu prévenir, chacun de l'accuser ; en revanche, on ne parait point s'apercevoir des cas nombreux où son intervention a été utile. A Dresde, la police se trouvait depuis 1830 aux mains du conseil municipal, mais elle était insuffisante. En devenant ministre de l'intérieur, je mis la ville dans l'alternative d'augmenter le personnel ou de céder la police à l'Etat. La municipalité prit ce dernier parti. Le directeur de la police, d'alors, occupait sa place depuis 1831, et on croyait que je m'estimerais heureux d'user de ses services. « Tout au contraire, m'écriai-je, un directeur de police qui n'a pas succombé à la tâche au bout de dix ans, ne vaut rien. » Ce n'était là qu'une plaisanterie, mais je me souvenais de l'impéritie du fonctionnaire en question pendant l'émeute. lime fallait trouver un homme qui réunit ces trois qualités si rares : courage, sang-froid et tact; je ne pouvais trouver mieux que M. Schwaus, directeur de la police encore aujourd'hui, après plus de trente ans, et qui fut arrêté par les Prussiens en 1866 comme «Beustien » relaps. Il ne manquajamais parla suite de me rendre visite, quand je passai à Dresde.

L'année 1854 fut signalée par la mort du roi Frédéric- Auguste et la guerre de Crimée.

On sait que Frédéric-Auguste périt dans un accident de voiture, pendant une excursion dans le Tyrol. Je me trouvais en ce moment à Munich. On peut s'imaginer quel fut mon émotion en recevant la terrible nouvelle. Je partis aussitôt, non sans peine, car le choléra venait d'éclater à Munich et les wagons étaient bondés de fuyards. Peu après mon retour, le cercueil arriva à Dresde, avec la dépouille mortelle du souverain. Le roi Jean et ses deux fils suivirent à pied le convoi funèbre, depuis la gare à l'église catholique; le lendemain le corps fut porté au caveau royal.

Dès le premier jour, le roi Jean m'accorda sa confiance, et il me la garda toujours. J'avais fait sa connaissance au temps où, comme prince et député, il prenait une part active aux délibétions de la première Chambre. C'était un homme d'une haute culture intellectuelle, presque un savant. Le roi Frédéric- Guillaume ne l'appelait que « le professeur. » Et néanmoins nul n'était plus dépourvu de morgue. Etranger à la politique extérieure, il était très au fait des besoins du pays, et si, en matière d'affaires étrangères, il voulait bien m'accorder quelque crédit, comme légiste ses connaissances étaient infiniment plus étendues que les miennes. Mais il ne me fit jamais sentir sa supériorité.

On m'en croira difficilement, et néanmoins c'est la vérité pure, son avènement ne laissa pas que d'être envisagé avec inquiétude dans le pays. C'est que deux mots ont le pouvoir

démettre les Saxons hors d'eux-mêmes : jésuite et juif. Le temps n'est pas loin où l'accès de certaines villes était interdit aux Israélites; notamment dans les districts miniers, on semblait croire qu'un juif ne pouvait passer auprès d'une mine sans la fourrer dans sa poche; d'autre part, en 1831, on demanda formellement que l'ordre des Jésuites ne fut jamais toléré en Saxe.

Etant catholique, on comprend dès lors que le roi Jean fit crier à l'intolérance religieuse. Et Dieu sait, pourtant, s'il était réservé! Il était même trop sévère pour les intérêts de sa propre Eglise, et je fus un jour obligé d'intervenir auprès de lui pour elle. Quand nous refusâmes d'appuyer le catholicisme allemand, ce mouvement dont les faits montrèrent l'inanité, il y eut des gens qui en rejetèrent la faute sur le roi, on organisa même des émeutes, l'on cria au jésuite. Rien de moins justifié que ce reproche.

A l'heure où le roi Jean montait sur le trône, les problèmes posés étaient nombreux. A l'intérieur, il fallait réorganiser la justice et l'administration, à l'extérieur, il fallait déjà songer à la guerre de Crimée.

En ce qui concerne le premier objet, je n'ai que peu de mots à dire. Avant que je prisse en main le portefeuille de l'intérieur, on était généralement disposé à séparer les deux services en question. Le chef de division Kolschutter, que j'ai déjà loué comme il le méritait, avait dû même préparer, la mort dans l'âme, un projet de loi conçu dans ce sens. Bientôt la question se posa devant les Chambres mêmes. Elles décidèrent

de conserver l'état de choses existant. Plus tard, cet état de choses fat changé, mais non point pour des motifs politiques. Quant à la loi sur les attributions des juges de paix que je préparai à la même époque, elle sortit fort écornée des délibérations de la Chambre, mais on me dit qu'elle a subsisté. Passons aux affaires étrangères, c'est ici que je dois réclamer une fois encore l'attention de mes lecteurs. — J'avais à considérer tout d'abord la politique autrichienne relativement à la guerre de Crimée, puis les dispositions de l'Allemagne. J'ai déjà réduit à sa valeur le mot fameux attribué au prince Schwarzenberg : « Avilir la Prusse et la démolir ensuite. » Je ne sais s'il a prononcé davantage la phrase célèbre : « Nous étonnerons le monde par notre ingratitude. » Ce que je sais bien, c'est que cette ingratitude produisit peu de fruits. Le prince Gortschakoff, qui avait l'esprit de repartie, put répondre en 1839 : «Et nous, nous étonnerons le monde par notre reconnaissance. » Il reconnut en effet le royaume d'Italie.

Je croirais volontiers que le prince Schwarzenberg était d'avis que le service rendu par les Russes en Hongrie, — si précieux fut-il, — ne devait pas embarrasser l'Autriche dans la défense de ses intérêts. Mais il aurait tiré meilleur parti de la situation que son successeur, le comte Buol, ce couteau acéré, mais sans tranchant, pour répéter le mot de Metternich. Le prince Schwarzenberg était un homme d'action, et, s'il avait vécu, je devine ce qui aurait eu lieu. Aussitôt après le passage du Pruth en 1853, l'Autriche eut occupé la petite Valachie, en se déclarant prête à retirer ses troupes, dès que la Russie en ferait autant

en Moldavie. Un tel procédé aurait choqué, sans doute le cabinet de Pétersbourg, mais bien moins que l'attitude du comte de Buol qui versa goutte à goutte le fiel amer. On en serait venu difficilement à la guerre, et cette guerre eut laissé moins de ressentiment qu'une prise d'armes, qui paralysait le bras du voisin.

On sait quels fruits a portés cette politique. Cinquante mille Autrichiens moururentdans les lazarets, etladette publique s'accrut de 500 millions. On n'a pas oublié comment l'Angleterre et la France prouvèrent en Italie leur gratitude du service rendu par l'Autriche, qui leur permit seul, peut-être, d'en finir avec Sébastopol. La patience de Buol était telle que la Sardaigne put joindre ses troupes à celles des Etats de l'Ouest, dans le but évident de pouvoir instruire plus tard le procès de l'Autriche et se poser en sixième grande puissance. On comprend à peine aujourd'hui cette politique. On comprend moins encore le langage des journalistes viennois de l'époque, Zangdans la Presse, Varrens dans le Lloijd, etKuranda, que j'estimais si fort, dans YOst deutsche Post. Tous étaient montés sur leurs grands chevaux et prenaient en pitié la Prusse et la Confédération germanique. Plus tard, lorsque les mêmes journaux ne parlaient que de Y époque maudite du Concordat « et de l'impuissance de la réaction » je ne pus m 'empêcher de songer que précisément, pendant cette époque, les feuilles viennoises aimaient à glorifier la « majestueuse puissance de l'Autriche ».

D'autre part, Buol ne voulait point d'une demi-alliance avec les Etats de l'Ouest ; il croyait qu'une étroite union avec la

Prusse et les gouvernements germaniques en vue de la neutralité, serait une garantie pour les possessions italiennes. Le roi Frédéric-Guillaume ne pensait pas autrement, malgré l'avis de M. de Bismarck, j'ai pu m'en convaincre en lisant les lettres qu'il écrivait au roi de Saxe, et dont celui-ci me donnait communication. Car à cette époque les relations entre Dresde et Berlin étaient excellentes, et les intentions du roi de Prusse n'étaient nullement contrariées par M. de Manteuffel. On peut attribuer ce revirement au fait que M. de Radowitz n'était plus au nombre des vivants et que Bunsen comptait politiquement parmi les morts.

Les états du Rhin, non moins que ceux du centre, se trouvaient placés au même point de vue que la Saxe. 11 y eut complet accord entre leurs vues lorsque les ministres de Bavière (Pfordten), de Saxe (Beust), de Wurtemberg (Neurath), de Hanovre (Lenthe), de Hesse électorale (Mayer), du grand-duché de liesse (Dalwigk), de Nassau (Wittgenstein),se réunirent en conférence à Bamberg. J'y allais, porteur d'une note, pour préciser les intentions allemandes relativement à la question du jour. Mon projet fut adopté presque sans opposition. Je transcris ce document dont la suite montrera l'importance.

« Le soussigné s'est fait un devoir de transmettre à son auguste maître la note par laquelle l'ambassadeur de Prusse nous a communiqué l'acte d'alliance défensive conclu entre son pays et l'Autriche. Sa Majesté en a pris volontiers connaissance, et elle a chargé le soussigné d'y répondre. Elle trouve que la conclusion de cette alliance en date du 20 avril comble

les espérances qui, au milieu de tant d'événements, devaient animer les Etats allemands sans exception aucune. Elle scelle à nouveau la profonde amitié qui existe entre l'Autriche et la Prusse, et le gouvernement du Roi partage avec une joyeuse certitude la conviction que cette alliance affermira encore l'union, la fidélité et la force germanique, pour la bénédiction de notre commune patrie. De môme que la volonté nettement exprimée par les Etats contractants est de défendre les droits et les intérêts allemands contre toute tentative et d'appeler tous les membres de la Confédération sous le drapeau de l'indépendance nationale, de même le gouvernement du Roi considère avec joie que le domaine des intérêts et des devoirs allemands n'est point borné dans les limites des deux plus grands Etats. 11 reconnaît dans l'invitation qui lui a été adressée conformément à l'art. 4 de l'aliiance une preuve excellente des sentiments amicaux que lui conservent les gouvernements frères. 11 se souvient que le renvoi contenu dans l'article 4 à l'article 47 des statuts de Vienne, en conformité de l'art. 40 du même acte, fixe le mode de votation dans l'assemblée fédérale, et que l'art. 3 indique les devoirs, dont l'acceptation est nécessaire pour être admis à l'alliance. Il s'est convaincu que l'éventualité indiquée par l'art. 2 et l'article additionnel n'est point prévue par les lois d'alliance, et que, selon l'art. 46 des statuts de Vienne l'alliance n'est point entamée pour la conclusion d'une convention spécifiée prusso-autrichienne et que, tout au contraire, commel'ont reconnu les hautes courscontrac-

tantes, il s'agit d'étendre les obligations voulues par l'acte fédé-

rai. Ni le gouvernement du Roi ni les Etats allemands ne doutent que le but énoncé dans l'article II par les contractants, but que les circonstances rendent si important, — les oblige à considérer leur tâche d'un point de vue élevé et à porter toutes leurs forces du côté où l'Allemagne se trouvera meuacée.

» A cet égard le gouvernement du roi ne peut se dissimuler que les dispositions énumérées dans le paragraphe additionnel de l'article 1, qui unissent l'Autriche et la Prusse en leur qualité de grandes puissances, correspondent à ce que la confédération allemande doit se proposer pour tâche; mais il faudrait, à ses yeux, que la disposition relative à la retraite d'une puissance belligérante fut complétée par la cessation des hostilités sur terre et sur mer et la retraite correspondante des autres puissances. En complétant de cette manière les statuts, le maintien de la paix serait facilité, de même que la préservation des intérêts germaniques en Orient. Le gouvernement du roi espère donc que les hauts cabinets contractants se mettront en mesure de faire à l'assemblée fédérale des ouvertures qui lui prouvent que cette partie de l'acte d'alliance n'est point mise en oubli.

»> Il espère par cette action des Etats fédérés, non seulement de fortifier l'équilibre européen, mais de sauvegarder les intérêts allemands, soit en ce qui concerne le commerce et l'industrie, soit sous le rapport religieux et national. Le gouvernement du roi entend donc parler de la liberté complète de la navigation et du cabotage sur la mer Noire, de la protection accordée aux sujets chrétiens de la Turquie, enfin de la durée du royaume grec, dont la dynastie allemande mérite toutes nos

sympathies. Il se joint au désir exprimé par les hautes cours contractantes, de s'épargner toute participation à la guerre, et de rétablir la paix générale. Il espère fermement que les efforts de la Prusse et de l'Autriche dans ce sens porteront leurs fruits, et qu'en mettant dans la balance leurs forces et celles de la confédération, ces deux gouvernements feront accepter aux Etals belligérants un arrangement à l'amiable.

» Le soussigné vous prie de porter ces explications à la connaissance de votre haut gouvernement, etc. »

Cette note où l'idée des trois groupes est discutée pour la première fois fut plus ou moins bien accueillie à Berlin et à Vienne, mais elle excita la colère du gouvernement anglais qui donna carrière à sa mauvaise humeur dans une dépèche qui fut remise à Dresde seulement. Les autres participants aux conférences de Bamberg ne la reçurent point, j'y répondis par une note que la Gazette d'Augsbourg put se procurer à mon insu et dont voici le texte.

LE BARON DE B3UST, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, AU COMTE DE W1TZTHUM AMBASSADEUR DE SAXE A LO.NDRES :

« M. Forbes m'a donné lecture d'une dépêche de M. le comte de Clarendon, concernant les conférences de Bamberg, qui semblent avoir causé un vif déplaisir à Sa Seigneurie. Vous connaissez, monsieur le comte, les résultats de ces conférences. Nous n'avons eu jusqu'ici aucune raison de les regretter, et les doutes mêmes qui auraient pu naître à ce sujet, ont entièrement disparu à la suite de la réponse des cabinets de Vienne et de Berlin à la

note que les huit cours représentées à Bamberg leur avaient présentée.

» Quelque satisfaisante que soit ainsi la solution de la question qui restait à régler entre les deux grandes puissances et les autres états de la confédération appelés à accéder au traité du 20 avril, nous n'en serions pas moins disposés à tenir compte des susceptibilités du cabinet britannique, dont le jugement ne saurait nous être indifférent, et à lui fournir telles explications qui fussent de nature à l'éclairer sur les intentions qui nous ont guidés, si les représentations que M. Forbes s'est trouvé chargé de nous faire, avaient été revêtues des formes analogues à la dignité que tout gouvernement souverain, quelle que soit l'étendue du pays qu'il représente, doit être jaloux de faire respecter.

» Le langage que M. le comte de Clarendon a cru devoir nous tenir est tel qu'il fallait tous les égards que nous devons au gouvernement de Sa Majesté britannique, pour nous décider à ne pas préférer le silence à une réponse. Cependant, afin de faire de cette dépêche l'objet d'un examen consciencieux, j'en ai demandé au Ministre d'Angleterre une communication écrite. M. Forbes ne s'y est pas cru autorisé. Il me semble que. lorsqu'un gouvernement ne craint pas d'entrer dans de pareilles explications avec un gouvernement étranger, et qu'il va même, ainsi que je l'ai appris depuis — car la dépêche a été communiquée ailleurs par les Missions britanniques — à donner à ses accusations du retentissement, il serait au moins juste de mettre le gouvernement à qui s'adressent des repro-

ches aussi graves, en mesure de les peser mûrement et d'y opposer une défense raisonnée. J'ai du me contenter d'une seconde lecture et d'imprimerie mieux possible dans ma mémoire les principaux passages de la pièce en question.

» M. le comte de Clarendon se flatte que les États représentés à Bamberg recevront une réponse, qui sera proportionnée à leur intervention mal inspirée (« ill-advised interférence ». Vous voyez que par ma traduction je cherche à adoucir le mot). Cette réponse est aujourd'hui connue de tout le monde. Nous ignorons si le Cabinet britannique en est satisfait, ainsi que nous l'espérons sincèrement; ce qui est bien certain, c'est qu'elle nous satisfait, et qu'il en résulte clairement que les deux grandes puissances allemandes n'ont trouvé dans la note que nous leur avions adressée, aucun sujet d'y voir une intervention mal inspirée; et cependant s'il y avait eu lieu de nous faire un pareil reproche — M. le comte de Clarendon sera assez juste pour le reconnaître — c'eût été bien plutôt aux Cabinets de Vienne et de Berlin à nous l'adresser. Mais indépendamment du blâme que notre conduite parait avoir encouru à Londres, j'ai quelque peine à m'expliquer ce qui a pu amener Lord Clarendon à y voir une intervention quelconque. La question que l'on appelle la question d'Orient a été débattue à différentes reprises dans des conférences auxquelles la Confédération germanique est restée étrangère, et je ne sache pas qu'aucun des gouvernements allemands de second ordre se soit permis d'intervenir dans ces débats. C'est à la suite d'un traité conclu entre l'Autriche et la Prusse, et d'une invitation

que ces deux puissances ont adressée aux autres Etats de l'Allemagne, que ceux-ci ont été mis en demeure de se prononcer sur une question fédérale. Il s'agissait donc de remplir à la fois un devoir, et d'user d'un droit, dans l'exercice duquel nous ne saurions reconnaître à aucune puissance étrangère le pouvoir de nous imposer des limites, ni admettre une intervention, futelle la mieux inspirée.

» Je ne puis passer ici sous silence que l'envoyé de France m'a également communiqué une dépèche de son Gouvernement à la suite des conférences de Bamberg, et je me plais à constater que dans cette dépèche, portant le cachet d'une politesse exquise, M. Drouyn de Lhuys s'est abstenu de tout commentaire sur les résolutions de Bamberg, et s'est borné à relever un seul point, savoir la faculté que nous avions revendiquée pour la Confédération dètre représentée dans des négociations ultérieures. C'est là une question que nous ne croyons pas douteuse, mais dont une discussion même anticipée devait nous paraître parfaitement convenable.

» En repassant dans ma mémoire la suite de la dépêche de M, le comte de Clarendon, j'arrive à des reproches qui s'adressent plutôt à la Russie qu'à nous-mêmes. Cette puissance est accusée d'avoir de tout temps semé la discorde en Allemagne, et d'effrayer les Gouvernements allemands par le fantôme de la révolution. Sans prétendre me faire l'avocat de la Russie comme nous le reproche un autre passage de la dépèche, il m'est difficile de trouver la première de ces accusations tout à fait juste, en songeant à la manière dont la Russie est interve-

nue dans les affaires de l'Allemagne pendant les années où des complications intérieures menaçaient l'union et la paix de l'Allemagne, et où tous les efforts du Cabinet de Saint-Pétersbourg tendaient à aplanir les différends survenus entre les deux grandes puissances allemandes.

» Quant à la révolution dont la Russie se servirait avec nous comme d'un épouvantait, personne mieux que moi n'a été à môme d'en connaître la portée. xVppelé aux affaires au commencement de l'année 18 i9, je m'assis en face du fantôme dont les formes se dessinaient très nettement autour de moi ; et deux mois plus tard je le vis ensanglanter pendant six journées consécutives les rues de Dresde.

» J'ai appris alors comment il faut s'y prendre avec le spectre, et les souvenirs de cette époque m'autorisent à répondre à lord Clarendon, qu'on peut très bien croire à l'existence du fantôme, sans être soupçonné de le redouter. Il est vrai que lord Clarendon dans la môme dépêche nous fait observer comment il n'y a rien à craindre de la révolution aujourd'hui que l'Autriche est alliée avec l'Angleterre et la France. Je serais le premier à repousser les conclusions malveillantes que l'on pourrait tirer de cette combinaison, mais ce que je ne puis admettre non plus qu'avec une certaine réserve, c'est que la révolution soit désarmée comme nous le dit également lord Clarendon, parla politique populaire des grands Cabinets' L'expérience des années 1848 à 1849 nous a laissé de trop graves leçons, pour ne pas nous méfier de cette déroute apparente des partis révolutionnaires en présence de l'initiative des Gouvernements. Mais, suivant la

dépèche de lordClarendon, c'est la Russie qui, après avoir prêché la crainte de la révolution, s'est chargée de la patroniser, de la faire elle-même, car déjà ses agents parcourent la Grèce et la Hongrie pour fomenter des troubles. Je n'ai pas de notions particulières sur ce qui se passe dans ces deux pays; mais placé par la confiance du roi à la tète du Ministère de l'Intérieur et de l'administration de la Police, j'ai été à même d'observer les allées et venues des agents révolutionnaires en Allemagne, et je dois dire que le pays d'où ils nous venaient, n'était point la Russie, et que les passeports russes dont ils se trouvaient munis n'étaient point des passeports russes. 11 y a ensuite une considération dont je ne puis pas entièrement me défendre. S'il est vrai que c'est la Russie qui patronise la révolution, comment se fait-il que les partis qui ont chance d'y gagner et qui y travaillent sourdement et ouvertement depuis des années, ne cessent de prêcher la guerre contre cette puissance ?

» Qu'on me pardonne ces digressions ; je conviens qu'elles ont aussi peu de rapport avec la grande question du moment qu'il n'y en avait entre la note de Bamberg et notre prétendue peur de la révolution.

» Malheureusement il me reste à répondre à des attaques infiniment plus directes et plus graves. Lord Clarendon nous accuse littéralement : d'être aveuglés au point de ne pas comprendre que dans une grande crise les petites jalousies doivent se taire, et de sacrifier les intérêts de l'Allemagne à des intrigues russes. Je serais curieux de savoir ce qui a pu autoriser M. le comte de Clarendon à nous reprocher de petites jalousies

et à expliquer notre manière d'envisager les intérêts de l'Allemagne — matière dans laquelle, par parenthèse, nous croyons le dernier des gouvernements allemands meilleur juge que l'Étranger — par des intrigues dont nous serions ou dupes ou complices. Lord Clarendon n'a pas jugé à propos de citer un seul fait ou acte à l'appui de pareilles suppositions, et, en effet, il lui aurait été difficile d'en trouver. Une accusation lancée aussi légèrement rend toute défense inutile ; nous ne pouvons que la regretter profondément.

» Il en est de même du reproche qu'on nous adresse, enfin, « d'avoir donné à l'Europe le spectacle de l'Allemagne désunie. Les faits mêmes y répondent mieux que ne le pourrait une défense éloquente. L'union de l'Allemagne n'a jamais été mieux assurée qu'elle ne l'est dans ce moment, et jamais le principe fédéral n'a fait mieux ses preuves. Les deux grandes puissances allemandes ont témoigné par leur déclaration du 16 juin combien elles tiennent à relever la constitution fédérale et à respecter la position indépendante des autres Etats confédérés ; et ceux-ci à leur tour, en se ralliant aux deux puissances, après un examen mur et consciencieux de leurs propositions et avec l'intention bien marquée de placer le but de l'union allemande au dessus de toute autre considération, ont rempli dignement leur tâche comme États indépendants et comme Confédérés.

» Nous ne craignons donc point les souvenirs de Bamberg, dont la dépêche de Lord Clarendon finit en quelque sorte par nous menacer. Nous n'avons jamais eu d'autre prétention que de faire un acte allemand ; ce n'est pas nous qui nous plaçons

sur le terrain européen. Si on nous y appelle, nous avons le ferme espoir que le même esprit de justice et d'équité qui a déjà dicté le jugement de l'Allemagne, prévaudra également dans les conseils de l'Europe.

» Je terminerai par une dernière réflexion. Vous savez que la note de Bamberg fut concertée et adoptée par huit gouver nements allemands : d'après ce qui me revient, la dépèche que m'a communiquée M. Forbes n'a été adressée qu'au gouvernement du Roi seul. Je ne demande pas d'explications de ce fait. Ce qui précède vous prouvera que nous ne reculons pas devant la responsabilité d'un acte dont nous sommes solidaires.

» Vous savez, M. le Comte, quel prix le Gouvernement du Roi attache à des sentiments bienveillants du Gouvernementde laReine; vous concevez donc aisément combien ces explications ont dû m'ètre pénibles ; mais je suis certain qu'elles ne déplairont pas au Cabinet de Sa Majesté britannique. Le Gouvernement anglais, si jaloux de faire respecter partout le droit et d'empêcher qu'il n'y soit porté atteinte, ne voudra pas nous faire un crime de tenir au nôtre ; et lord Clarendon avec son esprit éclairéet impartial, loin de s'offenser de notre franchise, y verra l'empreinte delà vérité, et regrettera, j'en suis sur, de nous avoir supposé des mobiles qui nous sont étrangers.

» Vous donnerez lecture de cette dépèche à M. le comte de

Clarendon, et vous êtes autorisé à en donner copie, si elle vous

était demandée.

» Recevez etc. »

Lejugementdel'envoyé prussien, M. de Bismarck, n'est point

sans intérêt. Dans le quatrième volume de Poschinger, « Preussen am Bundestag », on trouve une lettre du futur chancelier au ministre de Manteuffel. Il écrit : « Avez-vous pris connaissance de la dépèche de Beust à Londres? Elle est fort bien écrite, et serait meilleure encore, si la Saxe n'était si petite. » Je ne vois, dans ces derniers mots qu'une méchanceté gratuite. Ce n'était pas la « petite » Saxe qui répondait à la grande Angleterre, c'était le ministre d'un état allemand qui repoussait l'intervention étrangère. Il fallut bien que la réplique vint du ministre saxon puisqu'il avait été seul visé par l'attaque. Que la Saxe fût grande ou petite, peu importe I C'est le sentiment de l'Allemagne entière qui parlait dans cette note.

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