‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 39 sur 71 · IS54-1S5G · texte numérisé non relu

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La guerre de Grimée {suite]. — Un éclaircissement. — L'Autriche au seuil de la guerre. — La dépêche secrète de janvier. — Gastein et le comte Buol. — Ma première rencontre avec Napoléon III. — Ma correspondance avec le comte Nesselrode. — La mission du baron Seebach à Pétersbourg. — La paix de Paris.

Ce n'est pas ma tâche de raconter ici les divers épisodes de la guerre d'Orient, dont on se souvient parfaitement. Je n'insisterai que sur certains détails restés à peu près ignorés et sur des faits auxquels j'ai été 'personnellement mêlé et qui m'ont donné l'occasion de prendre part aux événements.

On sait qu'immédiatement après la déclaration de guerre par la Turquie, dès que l'accommodement stipulé par la conférence de Vienne, qui offrait à la Russie comme un pont d'or pour exécuter sa retraite, eut été rejeté à Saint-Pétersbourg, les puissances occidentales intervinrent dans la lutte. On a fait un reproche à Nicolas Ier d'avoir refusé de souscrire à l'arrangement proposé : en réalité, il n'était point le coupable. Après sa dé-

I mission, le comte Nesselrode vint plus d'une fois à Dresde, et nous eûmes l'occasion de causer du passé; il m'avoua un jour que l'empereur voulait accepter la proposition de la conférence, mais lui, le chancelier s'y était opposé parce qu'il croyait ces propositions incompatibles avec la dignité du souverain. Je ne crois point par cette indiscrétion, diminuer en aucune façon le mérite de l'homme d'Etat qui rendit, aux jours difficiles, d'inappréciables services à deux empereurs, Alexandre Ier et Nicolas. Si j'aime à exprimer franchement mon jugement sur les autres, j'aime aussi à les .décharger des reproches qu'ils ne méritent pas. On est généralement prévenu contre l'empereur Nicolas. La situation actuelle de la Russie est-elle une conséquence de son système de gouvernement, ou ne prouve-t-elle pas plutôt jusqu'à l'évidence que ce système était indispensable? C'est une question à discuter. Mais on ne devrait point oublier en Autriche que l'empereur Nicolas fut l'adversaire résolu du panslavisme, et qu'il pensa, contrairement à l'avis de son successeur, qu'une monarchie autocratique ne peut point favoriser les éléments révolutionnaires dans d'autres pays, sans propager les mêmes mouvements chez elle.

Cependant les batailles de l'Aima et d'Inkermann avaient eu lieu. Sébastopol était encore dans la première période du siège. C'est à ce moment que survint la convention de l'Autriche avec les puissances occidentales, qui suivit une dépêche secrète de janvier adressée auxEtats allemands; par malheur, elle ne resta point secrète, car nous la trouvons commentée longuement — dans les rapports de M. de Bismarck. C'a été, je dois le

dire, une fatalité que l'Autriche, dont la meilleure arme contre les ambitions prussiennes, était le maintien rigide du pacte fédéral, y porta atteinte elle-même. La dépèche du 14 janvier 1855 en contenait au moins deux : d'une part, les gouvernements allemands étaient requis de se rallier à une action belliqueuse, contraire à leurs devoirs de confédérés, de l'autre, le prix de cette alliance devait être cherché aux dépens d'États frères, puisque l'Autriche ne pouvait accorder à la Bavière un morceau du Tyrol et à la Saxe une partie de la Bohème, et qu'elle ne pouvait davantage partager entre ellesla Pologne ou la Bessarabie. Quoi qu'il en soit, l'impression que cette démarche fit dans les cercles gouvernementaux fut profonde; elle n'empêcha pas malheureusement, quelques années plus tard, dans la question du Schleswig, l'Autriche de violer le^statut fédéral, et de fixer de la sorte les destinées de la Confédération et les siennes propres.

J'ai exprimé, l'opinion que, pour le cabinet de Vienne, la meilleure politique eût été ou bien de s'opposer nettement à l'action russe en intervenant dans les principautés danubiennes, ou d'utiliser les bonnes dispositions du roi Frédéric Guillaume IV ; il fallait s'abstenir de tout arrangement avec les puissances occidentales et maintenir de concert avec la Prusse, la neutralité. Mais cette politique il fallait l'arrêter et l'appliquer en temps opportun, il ne fallait point pendant une année, s'en éloigner toujours davantage et se rapprocher sans cesse de la guerre. Il n'est pas sans intérêt de lire les dépêches de M. de Bismarck, à cette époque. L'éven-

tualité d'une guerre russo-autrichienne y est discutée tout comme la possibilité d'une alliance prusso-autrichienne. En ce qui concerne cette dernière combinaison, je me permets cette remarque qu'une démarche correcte de l'Autriche n'eût sans doute point été inutile.

L'une des plus grandes qualités de François Joseph c'est l'abnégation. En plus d'un cas, j'ai eu l'occasion de m'en convaincre. L'empereur ne voulait pas la guerre, car sa seule influence aurait suffi pour la décider. Et pourtant, étant né soldat, et sentant à ses cotés une armée aguerrie, il devait la désirer.

L'entrée de l'Autriche parmi les belligérants était une question ajournée, elle allait devenir la question palpitante, si Sépastopol avait tenu plus longtemps. La place résista jusqu'en septembre 1855. Ce fut par moi que le comte de Buol apprit la grande nouvelle. Il était allé passer quelques jours dans la montagne avec son collègue, le baron Bach ; le ministre autrichien pour ne pas être dérangé dans sa villégiature avait défendu qu'on lui envoyât des dépêches. Nous nous rencontrâmes un soir, au bourg de Golling: je venais de lire le récit de l'assaut de Sébastopol dans la Gazette universelle d'Augsbourr/ que j'avais trouvée à Gastein.

Mon dessein était de partir le lendemain de grand matin. Le comte Buol vint me surprendre vers six heures, et m'exposa, une fois de plus, le point de vue autrichien. Deux de ses phrases me sont restées en mémoire : il affirma que l'Autriche avait, pour ainsi dire, les principautés danubiennes dans la poche *,

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