C'était vrai, mais il fallut les rendre
et m'assura qu'il ne ferait jamais la guerre à la France.
Bientôt après cette rencontre je me rendis à Paris. M. Von der Pfordten y vint également comme moi à cause de l'exposition sans que nous nous soyons concertés. Nous fûmes reçus en audience à Saint-Cloud et nous dînâmes plusieurs fois à la table impériale.
Huit années auparavant, j'avais vu Napoléon à Londres : il venait de s'échapper dellam. J'ai dit déjà que s'étant présenté, en 1847, à un club anglais, il fut refusé par trois boules noires, et qu'une année plus tard il obtenait six millions de suffrages. La comparaison entre le passé et le présent s'imposait; involontairement, aussi je songeai à certain soir où Louis- Napoléon fit, chez le duc de Beaufort, mille essais infructueux pour être présenté à une personne de sang royal. L'empereur était en uniforme; étant donnés son gros corps et ses courtes jambes, cette tenue le flattait peu. En revanche, l'éclat de sa voix prédisposait favorablement ; c'était un timbre sympathique qui a toujours fait de l'effet sur moi, même quand je le revis après sa chute en Angleterre. — Après le diner, je m'entretins avec l'empereur dans la salle de billard. En passant à Francfort, j'avais vu le baron de Brunnow, ambassadeur russe près le Bundestag. Brunnow avait été, jusqu'à l'heure où éclata la guerre de Crimée, ambassadeur de Russie à Londres, où il retourna après la conclusion de la paix. Je l'y avais déjà connu, étant ministre résident de Saxe. Il avait reçu des instructions, et m'avait averti que la Russie traiterait volontiers, à condition qu'on ne réclamât d'elle ni cession de territoire, ni in-
demnité de guerre. Je communiquai ces vues à l'empereur, et il me donna l'assurance qu'on ne réclamerait ni l'une ni l'autre chose, si la Russie voulait consentir à la neutralisation de la mer Noire. Aussitôt de retour à Dresde, j'écrivis une longue lettre au comte INesselrode, lui conseillant de faire une démarche conforme aux désirs de la France. Je développai avec conviction cette vue que la Russie pouvait, sans scrupule, accepter des clauses que leur absurdité même rendrait bientôt nulles et non avenues : je tenais en effet pour impossible d'empêcher un grand Etat de quatre-vingt millions d'âmes d'entretenir une marine sur les mers qu'il domine. « Je suis certain, lui disais-je, que dans dix ou douze ans, un diplomate se trouvera pour proposer de revenir au statu quo ante. » Je fus moi-même ce diplomate, douze ans après. Gomme ministre autrichien, je demandai la suppression des entraves apportées à la liberté d'action russe, mais, il est vrai, à titre de compensation et sans reconnaître à la Russie le droit d'abolir le traité de son plein gré.
M. de Nesselrode me répondit de la façon la plus obligeante, mais il se récusa. Pendant qu'il hésitait, le cabinet de Vienne conçut le projet funeste pour l'Autriche comme pour la Russie d'une cession de territoire en Bessarabie !. Rien n'était plus déraisonnable puisqu'il s'agissait de substituer à la frontière naturelle du Pruth, une frontière qui ne l'était pas. Ces prétentions aigrirent profondément la Russie contre l'Autriche, elle
i. Il s'agit du delta du Danube que la Russie dut céder à la Roumanie et que celle-ci fut contrainte en 1818 de restituer au tsar.
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savait que cette demande n'était pas soutenue par la France et l'Angleterre.
La réponse du comte de Nesselrode prouve qu'à ce moment, bien que Sébastopol eût succombé, le cabinet de Pétersbourg était loin de vouloir sérieusement la paix. S'il se résolut à accepter les préliminaires concertés entre Londres , Paris et Vienne, Dresde n'a pas eu une petite influence sur cette détermination. En effet, sur le désir formel de l'empereur Napoléon, le baron Seebach, alors ambassadeur de Saxe à Paris, et gendre du comte Xesselrode, partit pour Saint-Pétersbourg afin d'agir sur l'esprit de son beau-père.
Tout le monde a reconnu alors que catte mission fut d'une décisive importance. Ainsi finit mon intervention dans les négociations relatives à la guerre d'Orient. Je n'atteignis pas à l'bonneur de figurer au traité de Paris, mais je ne m'en attristai pas. Cet instrument diplomatique est un cbef-d'œuvre de confusion et pourra servir de modèle chaque fois que l'on voudra expliquer les événements d'une guerre autrement qu'ils se sont passés et que l'on désirera stipuler le contraire de ce que l'on a voulu obtenir. Un des plus actifs négociateurs, l'ambassadeur de France en Autriche, le baron Bourqueney, en me rendant visite à son retour, ne me cacha pas son désappointement. « Quand vous lisez ce traité, dit-il, vous vous demandez qui est le vaincu, et qui est le vainqueur. »
Il avait pleinement raison. Celui qui le lirait, sans connaitre l'histoire, croirait que la Russie fut victorieuse au même titre que les Etats de l'Ouest et que la Turquie avait chassé l'enva-
hisseur par sa seule énergie. C'était là un point de vue humanitaire et courtois, mais il produisit de véritables catastrophes diplomatiques. Puisqu'on négligeait de stipuler des réformes précises en Turquie comme compensation au secours prêté par le monde chrétien; puisqu'on se contentait de prendre acte des promesses du sultan, au moins fallait-il avoir l'œil ouvert sur l'exécution de ces engagements. Mais si étrange fut la convention que tout en reconnaissant comme une nécessité européenne l'existence de l'empire ottoman, on déclarait ne point vouloir s'immiscer dans les embarras intérieurs de cet Etat. La conséquence évidente fut qu'en 1877 les puissances de l'Ouest se trouvèrent hors d'état de rien faire pour défendre la Turquie, et que les garanties données en ce qui concernait les chrétiens turcs et le paiement des intérêts restèrent sans résultat. Les choses eussent pris un autre cours si, comme je le proposai en 1867, on s'était décidé à une révision du traité de Paris, dans le sens d'un contrôle effectif des puissances. Le fameux article 9 de cette convention a eu pour résultat que les puissances réfléchissaient tranquillement à ce qu'il fallait faire, tandis que la Russie creusait, dans l'impunité et le calme, le fossé où allait s'engloutir l'œuvre du Congrès.