‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 41 sur 71 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les années exemptes de soucis politiques. — Fêtes à la cour, dans la diplomatie et chez moi. — Visites de hauts personnages à Dresde. — Maladie de Frédéric-Guillaume IV. — Mort du ministre Zschinski. — Restauration du château d'Albrechtsburg. — Deuil dans la famille royale.

Le traité de Paris eut néanmoins une conséquence heureuse: la détente de la situation. Cette pause fut marquée en Allemagne, pour ainsi dire, par une agréable température politique. A dire vrai, l'onde faillit être troublée par le conflit de Xeufchàtel, mais ce ne fut qu'un incident.

La vie de société à Dresde était alors brillante. Plusieurs familles étrangères appartenant aux classes élevées s'étaient fixées parmi nous et à la tète du corps diplomatique se trouvaient deux grands seigneurs que leur nom et leur fortune destinaient nécessairement à la diplomatie : le comte Henri de Redern, ambassadeur de Prusse, et le prince Richard Metternich, ambassadeur d'Autriche. Les mariages de deux filles du roi, en 1856, de la princesse Marguerite avec l'archiduc Karl-

MEMOIRES DU COMTE DE BEUST 16o

Ludwig, et de la princesse Anna avec le grand-duc héritier de Toscane, furent signalés par des bals somptueux à la cour, chez moi, chez le prince de Metternich et chez l'ambassadeur de Toscane. Celui-ci, le prince Corsini m'a laissé l'impression du gentilhomme accompli de la tête aux pieds. Il était la représentation incarnée. C'est lui qui m'apprit à porter deux grands cordons à la fois en les croisant. Le bal qu'il donna dans les salons de la société de l'Harmonie fut splendide, mais le gérant de l'établissement lui présenta une note tout à fait démesurée. Le prince Corsini paya sans broncher en disant au restaurateur : « Mon cher, vous m'avez royalement écorché, je vous fais cadeau de cette épingle. » Et, là-dessus, il sortit de sa poche une épingle de prix. C'était, au reste, un homme d'une courtoisie parfaite, et je ne puis oublier qu'il fut du petit nombre de ceux qui restèrent fidèles en 1839 au grand-duc.

A cette époque de calme politique, j'organisai un bal costumé dans mon hôtel. Plus de trois cents personnes y assistèrent : pour une ville comme Dresde c'était beaucoup. En donnant cette fêle je voulais surtout favoriser le commerce. J'y réussis et l'on m'en sut gré. Je priai le roi Jean de venir, il y consentit, « seulement, fit-il, je serai oblige de me costumer en Auguste III, » faisant allusion au comte de Brùhl J à qui l'on me comparait quelquefois sans que je l'aie mérité. Il va sans dire que le roi vint en uniforme ainsi que le prince héritier. Par contre le prince Georges voulut bien me faire l'honneur de figurer dans

1. Le comte de Brùhl, premier ministre d'Auguste III, fut le grand -vizir du sultan saxon. (F. K.-A.)

un groupe « Pierre le Grand àSaardam » il faisait le tzar. Pour mon compte je m'étais joint à un groupe représentant une « ambassade française à Constantinople sous Louis XVII. J'étais l'ambassadeur, et j'avais madame de Metternich comme ambassadrice. Quant au sultan c'était le comte Edmond Zichy bien connu de mes lecteurs autrichiens et qui se trouvait alors dans tout l'éclat de sa mâle beauté sans qu'un poil blanc se fut mêlé à sa superbe chevelure blonde et sa barbe rutilante. Le costume turc rehaussé par les brillants sortis des écrins de famille lui allait à ravir. Dans l'allocution que j'adressai au sultan je me permis quelques malices visant le traité de Paris. Le Roi dit en riant au ministre de France, je m'attends à une note pour demain. Mais le ministre M. le baron de Rouen fut le premier à rire et il ne se formalisa même pas lorsque je commis le mauvais jeu de mots: «Xous garantirons à Votre Hautesse l'indépendance de la Porte jusqu'au jour cù nous vous y mettrons. » Les visiteurs de haut rang abondèrent à Dresde en 1857. le roi Frédéric-Guillaume vint pour la dernière fois à Pillnitz. C'est à son retour qu'il fut atteint de la maladie dont il ne s'est plus relevé. Ici je me trouve obligé de citer le livre de M. Busch : Notre chancelier. L'écrivain prussien raconte ce qui suit, à propos du congrès princier de Francfort, en 1863, et des conférences de Baden entre le roi de Prusse et le roi de Saxe qui s'y était rendu sur le désir formel des souverains allemands : « Le roi de Saxe, que le roi Guillaume estimait fort, s'efforçait si vivement, de concert avec M. de Beust, de le décider à partir pour Francfort, que l'état nerveux du monarque devint alarmant et donna lieu

à de graves soucis. M. de Bismarck dut écrire au ministre saxon pour lui rappeler que Frédéric-Guillaume IV était revenu de Dresde avec le germe d'une maladie mortelle, et que certains ménagements étaient dès lors nécessaires. »

J'ai lu que naguère, au temps où la cuisine italienne était encore dans l'enfance, les serpents remplaçaient parfois les anguilles, cela s'appelait manger une anguilla delbosco; ici aussi, on nous sert une anguilla de bosco, — une vipère émergeant du buisson. Celui qui lit M. Busch, s'imagine que Frédéric-Guillaume IV revint de Dresde malade et nerveux, au même titre que son successeur de Baden. Rétablissons les faits dans leur vérité.

La visite de Frédéric-Guillaume à Dresde, qui se borna à un dîner à Pillnitz, eut lieu à une époque où Dresde et Berlin n'étaient séparés par aucune difficulté. Je n'étais pas présent, étant en congé à Lindau : mais je sais que les relations entre les deux beaux-frères furent si cordiales qu'elles ne pouvaient donner matière à une discussion. Ce ne fut pas davantage la cuisine qui agit d'une façon funeste sur la santé du roi de Prusse. Celui-ci eut le tort d'entreprendre après avoir achevé sa cure à Marienbad un voyage très rapide et très fatigant à Vienne et il se ressentait déjà à Pillnitz des suites de cette fatale excursion.

Je reviendrai sur' les conférences de Baden-Baden lorsque nous en serons à l'année 1863. M. Busch a du reste une méthode étrange pour un historien consciencieux. Il raconte non pas ce qu'il sait mais ce qu'il suppose. Et voilà comment le Dr Busch raconte l'histoire ! Faut-il s'en étonner chez un écrivain qui

souvent parle de ce qui doit être arrivé ! Faut-il lui apprendre qu'un narrateur consciencieux mentionne seulement ce qui est arrivé 1

J'ai peu de choses à dire sur l'année 1858. En vertu de la constitution, le Landtag saxon ne se réunissait que tous les trois ans. Toutefois, les sessions extraordinaires restreignaient d'ordinaire cet intervalleàune année. Le Landtag de 1858 eut pour le gouvernement des complaisances que la famille royale sut apprécier. Il s'agissait de construire des bâtiments nouveaux en vue d'y installer la célèbre manufacture de porcelaine, et de pouvoir ainsi restaurer dignement le château de Wettin (l'Albrechtsbrirg).Le jour où je devais parler devant les chambres, sur cette question, un subit mal de gorge me saisit : je recourus à des moyens énergiques pour m'éclaircir la voix. Ils firent leur effet, et je fis voter par les Chambres mon projet, de préférence à celui delà commission, qui réclamait une réduction du crédit. Seulement quelques heures plus tard, la toux me reprit si fort qu'à peine arrivé dans ma villa de Laubegast, je dus m'aliter. Le roi vint me voir et m'exprima sa satisfaction du résultat obtenu ; ou avait voulu lui imposer comme condition la promesse de ne point faire célébrer le culte catholique dans le château, et il était prêt à y accéder pour l'amour de la paix confessionnelle. Je dus lui dire : « Mais Votre Majesté ne peut se priver d'un droit que le dernier de ses sujets possède en observant les lois sur la matière. » Tel était l'homme qu'on accusait d'être un « Jésuite » !

Je partis pour Gastein, non sans souffrances ; j'y trouvai

l'archiduc Johann que j'avais vu en 1832, alors qu'il présidait la table d'hôte de Straubinger. Aussitôt après mon retour le ministre Zschinsky mourut : j'ai déjà parlé de lui avec éloge. Le roi chargea du portefeuille de la justice le ministre des finances Behr, à qui il accorda des lettres de noblesse. Il appela en son lieu et place le baron de Friesen.

La famille du souverain fut cruellement éprouvée. L'archiduchesse Marguerite, partie pour Monza dans toute la force et l'éclat de la jeunesse, mourut au moment où je revenais de Gastein; j'assistai à la cérémonie funèbre à l'église des Capucins à Vienne. Ce coup ne fut point isolé. L'année suivante moururent la princesse Sidonie et sa sœur cadette, Sophie, qui avait épousé le duc Théodore de Bavière. Quiconque a été, comme moi, témoin de la chrétienne résignation du roi, en gardera l'éternel souvenir.

Page 1