CHAPITRE XVIII
La guerre d'Italie. — Mes entretiens à Berlin, Munich, Carlsruhe, Paris, Londres et Francfort.
Les conséquences de la paix de Paris, qui avait méconnu la nécessité de transformer la situation intérieure de la Turquie, n'éclatèrent qu'en I87G : en revanche, il ne fallut pas longtemps pour reconnaître les erreurs politiques du comte Buol. La Russie indignée, le Piémont enhardi et exigeant, la France choyée et dangereuse. l'Angleterre hésitante, la Prusse abandonnée et dans l'expectative, telle était la constellation politique qui, deux ans après le traité de Paris, assombrissait l'horizon de l'Autriche.
Sur ces entrefaites, était survenu le concordat, dont Buol ne saurait être rendu responsable, mais qui mettait une mauvaise carte dans son jeu l. Cependant la partie n'eût point encore été
i. Le Concordat de 1855 aboli en 1866 qui établissait la suprématie de l'Eglise sur l'Etat dans toutes les questions confessionnelles d'enseignement et d'état civil.
si mauvaise, si le cabinet autrichien n'avait multiplié les fautes.
Je ne pourrais, en l'absence d'informations sur les négociations entamées à Vienne avant la guerre d'Italie, me permettre un jugement aventuré sur ces dernières. Ma conviction est que le résultat eut été meilleur si l'on avait eu plus d'initiative, si l'on avait provoqué une explication nette avec Turin et Paris, si l'on s'était rapproché de la Prusse et de la Confédération germanique, au lieu de bouder. La contenance de Cavour au congrès de Paris avait suffisamment instruit les ministres autrichiens mais on n'osait pas affronter cet adversaire: un incident le montrera. En 1857, le roi Jean fit une visite à sa fille, la duchesse de Gênes, à Stresa, sur le lac Majeur; une circonstance importante me força d'aller le rejoindre. Cavour avec qui, sans le connaître personnellement, j'avais été souvent en rapports d'affaires et qui désirait me parler, me proposa un rendez-vous à Arona. Avant d'accepter, je crus devoir sonder le cabinet de Vienne, il trouva la chose si monstrueuse que je déclinai l'offre du ministre piémontais. Je l'ai regretté depuis.
Les futils tiraillements se prolongèrent au delà de l'incident du premier janvier 1859 aux Tuileries. Certes en 1866, après Sadowa, la position de l'Autriche était moins forte qu'en 1859, avant Solférino : et pourtant jamais je n'eusse souffert qu'un ambassadeur placé sous mes ordres restât un jour de plus à son poste, après avoir eu à subir l'apostrophe de Xapoléon III. Je ne l'aurais pas rappelé, mais il aurait du prendre un congé. Aucun des gouvernements neutres n'y aurait pu voir un acte
agressif, et le courant germanique sympathique à l'Autriche, eût de la sorte été soutenu.
Je répète toutefois ce que j'ai déjà dit : je ne suis point exactement informé de tout ce qui se fit à cette heure, bien que les fautes et les erreurs dont j'ai parlé appartiennent à l'histoire et sont indiscutables.
Comme pendant la guerre de Crimée, je fus, pendant la guerre d'Italie, moins éloigné des événements que beaucoup de mes collègues; et, si je ne puis me vanter que mes démarches aient eu quelque succès, on voudra bien reconnaître que, d'accord avec la volonté de mon souverain, d'accord avec l'opinion en Allemagne, je m'employai vaillamment pour l'Autriche.
Au commencement de 1859, le second fils du roi, le prince Georges de Saxe, s'était fiancé avec la princesse Marie de Portugal. Le mariage devait avoir lieu au printemps à Lisbonne. Le roi , voulant me fournir l'occasion d'un voyage agréable , me confia une mission tout à fait privée dans cette capitale. Je devais, tout d'abord, rejoindre le prince à Florence, m'embarquer à Livourne et traverser les provinces méridionales de l'Espagne. Seulement l'état politique devint si inquiétant en Europe que je changeai mon itinéraire, et me décidai à passer par Paris. En premier lieu, je me rendis, selon le désir du roi, à Berlin, où je vis le prince de Prusse alors régent du royaume. Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen, président du conseil, m'expliqua nettement qu'on ne pouvait troubler le pays par une levée prématurée de troupes, mais qu'on se souviendrait des obligations qu'imposait le pacte fédéral. Dans une
lettre que ce diplomate adressa au roi, en réponse à une lettre de félicitations relative au mariage du prince héritier, je trouve les lignes suivantes : « J'ai été très heureux d'avoir eu avec M. le ministre de Beust une entrevue qui m'a rapproché de lui, nos vues, nos désirs, nos espérances sont les mêmes, et si quelques légères divergences se sont produites elles ont porté sur des questions d'opportunité, mais non sur des questions de fond. » Le prince régent déclara que, si la Sardaigne seule attaquait, il n'aurait point à intervenir, mais qu'il le ferait si la France entrait dans la lutte. 11 ajouta qu'au reste la Prusse n'avait point à se plaindre du gouvernement napoléonien. L'aimable ministre des affaires étrangères, comte Schleinitz, avec qui je me croisai dans le palais royal, me jeta, en revanche, un regard plein de sous-entendus et se montra fort réservé.
La mort de ma belle-mère m'obligea à passer par Munich pour aller à Paris. J'obtins une audience du roi Maximilien de Bavière qui, à ma grande surprise, ne manifesta qu'un enthousiasme modéré pour la cause autrichienne et me pria de faire tous mes efforts pour empêcher cette « stupide guerre ». A la suite de complications intérieures M. de Pfordten venait de quitter le ministère et son successeur n'était point encore entré en fonctions. De là une attitude forcément passive peu favorable à l'Autriche. En dehors des sphères gouvernementales, la haine des Français était générale à Munich. A Stuttgard, je pris le ministre baron Hùgel dans mon coupé; à Carlsruhe je trouvai M. de Dahvigk et le ministre de Bade, baron Meyrenbrorg. Xous eûmes une conférence et quand j'en-
tendis, plus tard, dénoncer M. de Dalwigk comme suspect, je me rappelai l'ardeur qu'il mettait à prêcher la croisade contre les Français ! Une seule chose l'embarrassait : à qui donnerait-on l'Alsace ? M. de Dalwigk tout à ses ardeurs antifrançaises me trouvait trop réservé.
Le lendemain, je me trouvai à Paris, où l'opinion était loin d'être confiante. On était sous cette impression que, la politique inspirée à l'empereur par Orsini acculait le pays a l'alternative d'une guerre dangereuse ou d'une retraite humiliante. Les classes inférieures connaissaient fort mal la situation. Un témoin oculaire, qui assista fortuitement, à la gare de Lyon, au départ des troupes, me raconta que les soldats criaient, de leurs wagons : « Allons donner une bonne raclée à tous ces Italiens ! »
Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma visite aux Tuileries, préparée par l'ambassadeur saxon, m'ennuyait fort : il n'est jamais commode d'entrer dans une maison où l'on sait que règne la mauvaise humeur.
Après l'audience, j'en rédigeai le procès-verbal, aussitôt de retour à mon hôtel. On le trouvera en appendice, et j'aime à croire qu'il intéressera mes lecteurs. Il résulte aussi de ma correspondance déposée aux archives de Dresde, que je me donnai bien du mal pour assurer à l'Autriche l'appui de la Prusse et delà Confédération, sans méconnaître les droits de la Prusse que le cabinet de Vienne ne ménageait pas assez. A vrai dire, l'attitude de la Prusse envers l'Autriche et la Confédération dans les affaires d'Italie, ne fut jamais très sympathi-
que. Mais la façon dont l'Autriche lança son ultimatum sans prévenir personne alors que tous les obstacles semblaient levés, n'était pas de nature à gagner la Prusse. Je me permets de répéter ce que j'ai dit déjà à propos des rapports de M. de Bismarck. Il y déclare à tort que l'Autriche asservit les États allemands; mais il a raison de dire qu'elle emploie un ton dominateur, qui blesse. Il en était encore de même à l'instant où éclata la guerre d'Italie. A l'occasion de mon voyage à Londres, je visitai le roi Léopold Ier à Lacken,et nous parlâmes sur ce thème. « Eh oui, Excellence, me dit le roi, avec sa douce et fine ironie, c'est toujours la même chose : d'abord Léopold et ensuite Sobieski. »
Il va sans dire qu'il ne pouvait plus être question du voyage à Lisbonne. J'abandonnai même l'idée de partir pour Londres, à la suite d'un entretien avec lord Gowley, ambassadeur à Paris. Je me rendis donc à Francfort. Là je trouvai une lettre du roi, qui me laissait libre de me rendre à Londres. Je discutai la question avec le comte Rechberg, et me décidai, sur son conseil, à partir.
Je vis le prince Albert pour la dernière fois, et le trouvai, sinon gagné à la politique viennoise, au moins plus sympathique au cabinet autrichien qu'à celui de Paris. Tel était également le cas du duc de Cobourg, alors présent à Londres. Mon audience chez la reine me donna l'occasion de faire la connaissance d'un type très intéressant: l'ambassadeur de France, le maréchal Pélissier, duc de Malakoff, qui venait présenter ses lettres de rappel. C'était un vrai soldat que son ignorance de
l'étiquette rendait original à la cour. La reine Victoria aime l'air frais et laisse volontiers, même dans les après-midi de mars, les fenêtres ouvertes. Lorsque le maréchal prit place à la table, près de la reine, se souvenant de ses rhumatismes, il cria aux domestiques : « Fermez les fenêtres !» — « Shut the Windows », ajouta la reine en riant. Plus tard, lorsque je fus ambassadeur à Londres, on citait encore des preuves du sansgène, qui distinguait Pélissier. Mais la reine fut toujours très indulgente pour lui. — Quand il sortit de l'audience, il essuya furtivement une grosse larme. Xous parlâmes naturellement de la guerre; il me dit : « Voyez-vous, je n'aime pas la domination tudesque», à quoi je répondis : « Comme nous n'aimons pas la domination gauloise. »
Le premier lord de la trésorerie était lord Derby, père du ministre actuel, lord Malmesbury était ministre des affaires étrangères. Tous les deux manifestèrent une grande répugnance à s'expliquer nettement sur la situation. Cependant lord Derby avait déjà qualifié injustement de « criminelle entreprise » le fatal ultimatum de l'Autriche. Après un diner chez la reine, lord Malmesbury voulut bien me faire la surprise de me dire que de la manière dont allaient les choses, le moment semblait venu de placer sur le Rhin un corps d'observation. Je pris acte de ce propos, et le transmis à l'ambassadeur prussien, comte Bernstorff, que je savais très favorable aux intérêts de l'Autriche et fort mal disposé pour les Italiens.
Je me permets de mêler ici le plaisant au sérieux. Au temps où j'étais secrétaire de légation à Paris, j'avais connu maints
vieux envoyés diplomatiques, qui avaient vu le consulat, l'empire, la république, la restauration et la monarchie de juillet. L'un d'entre eux, délégué des villes hanséatiques, espérait bien, malgré son âge et sa surdité déplorable, assister à l'épanouissement complet du second empire. Quand je le vis en 1859 je lui exprimai mon désir que les représentants des Etats allemands à Paris parlassent une langue ferme et énergique. — Bah ! me répondit-il, tenons-nous bien tranquilles dans notre coin et il (l'empereur) ne nous fera rien.
Mon audience chez Napoléon III (Rédigé pour le Roi).
Je sors à l'instant de l'audience de l'Empereur qui a duré juste une heure. M'étant rendu aux Tuileries en uniforme, je fus reçu par l'Empereur dans son cabinet de travail. Il se trouvait assis en redingote à son bureau et commença par me faire des excuses de ne pas avoir mis d'uniforme croyant qu'il s'agissait d'une visite sans cérémonie.
Sa Majesté me dit ensuite ; « Au reste vous venez en ennemi — pas personnellement, je l'espère. » — L'Empereur m'ayant fait asseoir engagea aussitôt la conversation en abordant la question du jour; et après avoir manifesté un vif regret de la tournure qu'avaient prise les affaires pendant les derniers jours, il se mit à me parler de l'Allemagne et me lança tout en conservant un ton d'exquise politesse dont du reste il ne s'est pas départi un seul instant pendant toute la conversation, la phrase que voici : « Il me semble, permettez-
moi de vous le dire, que les gouvernements allemands de second ordre se prêtent dans tout ceci à un rôle de dupe. J'ai été à même de prendre connaissance de plusieurs pièces assez curieuses émanant de personnes qui se trouvent en rapports intimes avec les rédacteurs de la Gazette d'Augsbourg et d'autres journaux allemands; il y était dit en toute lettre qu'on ne poussait à ce mouvement que dans l'espoir et même la certitude d'en finir cette fois avec les souverainetés allemandes. » — « Puisque Votre Majesté » — répondis-je à mon tour — m'a si nettement dit sa pensée, je ne crains pas de lui parler avec une entière franchise et je crois même remplir un devoir envers elle en y mettant le moins de réserve que possible. » Sur un signe affirmatif de l'Empereur je lui donnai les explications suivantes : « Nous ne nous faisons aucune illusion sur les mauvais éléments qui entrent dans le mouvement général des esprits en Allemagne et il ne faut pas s'étonner que dans cette crise ils jouent leur rôle comme ils le font chaque fois qu'il y a chance d'exercer une pression quelconque sur les gouvernements. Mais ce serait tomber dans une grave erreur, que de chercher dans ces éléments l'origine et la principale explication du courant actuel de l'opinion publique en Allemagne. Je vous donne une grande preuve de sincérité en commençant par dire que l'Autriche en général n'a pas en Allemagne des sympathies bien vives. Elles sont très prononcées dans les populations catholiques du midi, mais dans le reste de l'Allemagne et surtout dans la population protestante les tendances politiques et religieuses setrouvent plutôt aux prises
avec le gouvernement autrichien. Il n'en est que plus digne de remarque que dans cette question italienne l'Allemagne a vu disparaître pour la première fois depuis longtemps toute scission et division de parti devant la conscience d'une solidarité d'intérêt entre l'Allemagne et l'Autriche. Cette conviction a jeté de si profondes racines que même la question du concordat qui était cependant faite pour opérer une puissante diversion, s'est trouvée complètement étouffée. 11 est vrai de dire que cette solidarité d'intérêt ne date pas d'hier. Elle a été solennellement reconnue par les gouvernements en 18 iO et au déhut de la guerre d'Orient. Mais ce qui alors ne se faisait jour que dans le cercle rétréci des régions officielles, a été compris cette fois-ci par les populations. En Allemagne on ne rêve pas des conquêtes, mais on tient à conserver ce qu'on a. Or il ne s'agit pas de donner la Lombardie à l'Autriche, mais de se rendre compte de l'importance que l'état de possession de l'Autriche en Italie a pour l'Allemagne au point de vue militaire, politique et commercial. Et ceci on l'a complètement compris. Malgré cela il y aurait lieu de s'étonner de l'extrême passion que les Allemands ordinairement si calmes apportent dans cette appréciation, et puisque j'ai promis à Votre Majesté une entière franchise, je lui en donnerai encore l'explication. Eh bien, sire, ne cherchez la cause de cet entrain passionné que dans l'antipathie dont votre gouvernement est l'objet depuis que cette question italienne a surgi à l'horizon; il vous arrive ce qui est arrivé à l'Empereur Nicolas : on vous considère et on vous juge comme ayant troublé la sécurité publique. Ce
sentiment était très vif en Allemagne alors qu'il ne s'agissait que d'une attaque contre l'empire Ottoman. Jugez ce que cela doit être lorsqu'il s'agit d'une menace dirigée contre un Etat de la Confédération ; à côté des esprits turbulents il y a la grande masse qui ne règle ses pensées politiques que sur les intérêts qui la touchent. Tous ces gens-là se disent avec raison qu'une question italienne tant qu'elle se traiterait entre l'Autriche et les États de la Péninsule ne pourrait jamais être de nature à compromettre le repos de l'Europe. Ils se disent encore avec raison que c'est l'intérêt que la France y met de son côté et l'appui qu'elle prête à un gouvernement italien qui s'est identifié avec la révolution qui est cause de la perturbation générale. Dès ce moment, sire, tous les partis ont du se tourner contre le gouvernement impérial. Le parti conservateur qui l'avait accepté avec reconnaissance lorsque vous aviez terrassé la révolution se trouve forcément sur le même plan que le parti démocratique qui ne vous l'a jamais pardonné. Tout ceci doit prouver à Votre Majesté que ceux qui lui paraissent des agitateurs peuvent bien être des organes passionnés et excentriques du mouvement actuel, mais qu'ils n'en sont nullement les auteurs. L'Empereur paraissait écouter ces explications avec un calme parfait, et, je puis le dire, y prêter une attention soutenue. Il n'entreprit nullement de les réfuter et arriva par une brusque transition à l'article de l'acte final du congrès de Vienne qui désintéresse les Etats de la confédération dans les guerres qu'entreprendraient pour leur compte les deux grandes puissances allemandes. Cette observation me fournit matière à
exposer à l'Empereur le vrai caractère de la confédération qui n'étaiten effet nullement agressif et pu renient défensif, mais qui avait été toujours et surtout pendant la guerre d'Orient comprise et appliquée par les gouvernements dans la conception la plus large. Je fis remarquer que pendant la guerre d'Orient Ja confédération s'était arrêtée dans l'appui prêté à l'Autriche du moment qu'il s'était agi de prendre part à une agression.
Cette fois-ci il n'y avait aucun doute au contraire aussi bien pour les cabinets que pour les peuples allemands, qu'il n'était pas question pour l'Autriche de se lancer dans une guerre d'agression qu'elle avait à soutenir, mais une guerre de défense.
« Vous connaissez les Allemands, Sire; ils sont lents à se fixer, mais une fois qu'ils se sont arrêtés à une idée, ils ne l'abandonnent pas facilement, et aujourd'hui une apparence même d'agression de la part de l'Autriche ne changera rien à leurjugement. »
L'Empereur me dit alors: « Mais on fera une chose très simple, on s'engagera à respecter les frontières de la confédérétion. » — « Permettez-moi, Sire, de vous répondre que la confédération ne pourrait jamais accepter un engagement que je dois supposer lui être offert à des conditions onéreuses. Si les froEtières étaient attaquées elle devrait les défendre, et il est impossible que la France puisse calculer d'avance jusqu'où la guerre doit s'étendre et jusqu'où elle ne doit pas. » — « Ainsi, vous croyez une neutralité impossible ?» — « Je le crois et le dis très sincèrement. Nous ne désirons nullement la guerre, nous la croyons désastreuse pour tout le monde et les gouver-
nements sauront apporter toute la modération possible dans leurs actes. Ce qui se fait aujourd'hui à la Diète n'a rien de provocant ; mais si la guerre éclate et qu'elle s'engage entre la France et l'Autriche, il parait impossible que l'Allemagne n'y soit enveloppée. Je suis le dernier à suivre aveuglément le courant de l'opinion publique; j'ai montré à ce sujet assez d'indépendance, mais nous devons compter avec le mouvement national et lorsque ce mouvement bien contrairement aux tendances subversives qu'il a montrées jusqu'ici ne demande que le soutien du premier Etat de la confédération contrelesdangers dont il est menacé, il y aurait folie à l'étouffer. » — L'Empereur passa alors à la question italienne elle-même en répétant plus ou moins les arguments de la brochure La Guerronière « sur la nécessité de régler les affaires de l'Italie. » Il ', est inutile de rapporter cette partie de notre entretien où de \ part et d'autre il n'y avait qu'un échange de redites. Je ne saurais toutefois passer sous silence que l'Empereur déguisait assez mal la pensée secrète de mettre fin à la domination autrichienne en Italie, qui ne pourrait être soutenue qu'avec 100000 hommes en temps de paix et constituait un état de choses insoutenable. Revenant alors à la charge, l'Empereur me dit : « Il n'y a donc aucun moyen d'amadouer l'Allemagne ? »
— « Franchement, Sire, je n'en vois pas d'autre que de la désintéresser de la guerre qui est sur le point de s'enflammer. »
— « Mais, savez-vous que l'attitude de l'Allemagne commence à devenir inquiétante pour l'Europe, on ne peut plus faire un pas ni s'intéresser à une question quelconque sans la
trouver sur son chemin. D'un côté vous menacez le Danemark, de l'autre l'Autriche étend ses bras jusqu'à Naples et là encore vous êtes avec elle. » — « Permettez, Sire, » dis-je en souriant « que je n'accepte pas cette position brillante que vous faites à l'Allemagne. Le Holstein est un pays allemand et la Diète doit écouter ses plaintes comme celles de tous les autres pays allemands. Elle y a mis une modération que je ne désapprouve pas, mais qu'une grande partie de l'Allemagne lui reproche. Quant à Naples je peux vous dire ceci : si l'Autriche avait pesé de tout le poids de ses influences italiennes sur ce pays-là, elle aurait peut-être bien fait, mais je vous certifie qu'en Allemagne personne n'y aurait vu un motif pour la confédération de s'y associer. » Je dois ajouter que le long préambule dont l'Empereur faisait précéder cette dernière sortie ne permettait pas de supposer de sa part une simple plaisanterie. L'Empereur me parla encore beaucoup des questions d'actualité. 11 m'apprit le fait assez curieux qu'à l'heure qu'il est la sommation n'était pas encore arrivée à Turin. Je fus frappé de l'extrême modération que l'Empereur apporta dans son jugement sur la conduite de l'Autriche dans cette dernière circonstance et l'air presque indifférent dont il parlait des protestations qu'elle avait provoquées. Sa Majesté s'attacha seulement à relever les embarras que l'Autriche venait de créer au ministère britannique qui était resté dans l'ignorance la plus parfaite de ce qu'on avait médité à Vienne. Je me permis d'exprimer sous ce dernier rapport des doutes que j'avais lieu de croire très fondés, car il me parait au moins très certain
qu'à la suite de la mission de lord Cowley, le ministère anglais devait connaître assez la position avancée du gouvernement autrichien pour mesurer l'étendue des moyens qui étaient nécessaires pour empêcher une résolution précipitée, et que l'Empereur fut assez juste pour reconnaître sans que j'y eusse faii allusion, que les discours des ministres anglais avaient été faits pour encourager l'Autriche à entrer dans la voie où elle venait de s'engager. En général, je dois relever comme un fait curieux que, somme toute, l'Empereur eut presque plus de blâme pour les oscillations de l'Angleterre, que pour les actes du gouvernement autrichien pendant cette dernière phase.
L'Empereur avant de me congédier s'informa avec beaucoup d'intérêt de la santé du Roi et m'exprima de nouveau toute la part qu'il avait prise à la douloureuse perte éprouvée par la famille royale. Il me serra enfin cordialement la main en me disant qu'il espérait me revoir et non en ennemi !.
1. Cette note se trouve en français dans l'ouvrage original. Elle est donc reproduite textuellement.