CHAPITRE XX
l*GO-1361
L'Union nationale. — Mon projet de réforme à l'endroit de la Confédération — Encore une fois l'Italie.
L'année 1860 ne fait souvenir du National-Verein. Je voudrais donner une idée exacte de cette association. A cet effet, j'ouvre le Dictionnaire de la Conversation^ Brock.haus, et j'y trouve les lignes suivantes :
« National-Verein allemand... le mouvement qui agita l'Allemagne pendant la guerre d'Italie en 1859 donna naissance à cette société patriotique qui, après divers pourparlers à Hanovre et Eisenach, se constitua formellement à Francfort-sur-le- Mein, les 15 et 16 septembre 1860. »
Sans vouloir énumérer tous ses mérites, le Dictionnaire de Brockhaus possède au moins celui de n'être ni réactionnaire, ni particulariste, ni anti-prussien. Et pourtant on ne se saurait
imaginer une plus mordante satire que sa définition du National- Yerein. Le mouvement patriotique allemand dont on nous parle pendant ou plutôt avaut la guerre d'Italie, — car il fut très court et eut un caractère tout spontané, — avait pour but de soutenir l'Autriche, et de châtier les prétentions françaises. Le résultat fut que nul ne vint au secours de l'Autriche et que l'Allemagne resta tranquille pendant que son Confédéré était dépouillé de ses plus belles provinces. On aurait pu croire au moins que le National- Verein chercherait à relever l'Autriche ou du moins lui accorderait le repos s'il ne lui tendait pas une main secourable. Il n'en fut rien. Il s'efforça tout au contraire de la chasser de l'Allemagne : les vieilles tendances exclusivistes de 1850 reprirent le dessus dès que l'aigle à deux tètes eut reçu du plomb dans l'aile en Italie.
On comprend dès lors que les gouvernements allemands, et même la Prusse dans les premières années de régime de Bismarck, se soient montrés fort réservés à l'égard de cette association. Quant à moi je n'hésite pas aujourd'hui encore à avouer toutes mes répugnances. Cependant je n'eus point à sévir contre mes employés et je suis resté convaincu qu'aucun d'entre eux n'a fait partie de l'association. Les « poursuites » se bornèrent au refus de sanctionner quelques élections municipales, ce qui était parfaitement justifié, étant donné le caractère de cette agitation soi-disant nationale *.
i. En Saxo comme en Prusse les bourgmestres et adjoints des villes audessus d'un certain nombre d'habitants sont élus parles municipalités, mais le gouvernement se réserve de sanctionner l'élection ou de la déclarer nulle.
Bientôt après la naissance du National- Verein je présentai un projet de réforme fédérale. Je n'obéissais nullement à un désir déplacé de concurrence ou d'hostilité envers cette association. Ce fut le résultat du hasard. Un député rural au Landtag de 1860 proposa que le gouvernement fit des efforts pour établir un pouvoir central germanique avec une chambre. La motion fut renvoyée à une commission qui la garda quatre mois ; le fait me donna l'occasion d'égayer le Parlement par ces mots : « S'il faut, pour établir un pouvoir central, un temps proportionné à celui dont la Commission a besoin pour examiner le projet, quand donc ce pouvoir entrera-t-il en activité? ». A la fin de la session de 1861, je préparai mon projet en quelques semaines, et je le soumis tout d'abord au cabinet de Vienne. J'ai la conviction que le projet était viable et qu'il eût été plus avantageux pour l'Autriche que celui du congrès princier de Francfort. Les réformes qu'il contenait ne pouvaient être radicales. Je m'appliquai surtout à substituer des rouages fonctionnant vite et supprimant ainsi l'indolence que mettait à délibérer l'assemblée fédérale de la Eschenheiner- Gasse. Voici comment mon projet cherchait h atteindre ce but : il laissait à Francfort seulement les rouages du gouvernement ; en revanche il établissait deux fois par an, et pendant huit semaines, une session du Bundestag, le premier mai dans une ville du sud (Regensburg), le premier novembre dans une ville du nord (Hambourg). Il statuait également la création
C'est ce qui arriva en Saxe lorsque le maire ou adjoint élu faisait partie du National-Verein (F. K.-A.)
d'un Parlement fédéral, composé de délégués, qu'on pouvait consulter facultativement, dans lequel l'Autriche et la Prusse auraient alternativement la présidence.
Le Bundestag aurait été formé des représentants des Etats germaniques, munis de pleins pouvoirs, et ainsi groupés: 1. Autriche. — 2. Prusse. — 3. Bavière. — 4. Saxe. — 5. Hanovre. — 6. Wurtemberg. — 7. Bade. — 8. Hesse électorale. — 9. Grand-duché de Hesse. — 10. Danemarck-Holsiein. — 11. Hollande-Luxembourg. — 12. Duché et grand-duché de Saxe.
— 13. Brunswick et Hesse. — 14. Meklenbourg-Schwerin et Meklenbourg-Strelitz. — 15. Oldenbourg, Anhalt, Schwazbourg. — 16. Lichtenstein-Keuss, Schaumbourg-Lippe, Lippe- Lippe, Waldeck. — 17. Villes libres : Francfort, Lubeck, Brème, Hambourg. = Total, 17 voix.
Le parlement fédéral aurait été formé par les représentants des corps constitués, comme suit: Autriche, 30 membres, — Prusse 30, — Bavière 10, — Saxe, Hanovre, Wurtemberg, chacun 6, — Holstein 2, — Luxembourg 2, — Brunswick 2, — Mecklembourg-Schewerin 3, — Mecklembourg-Strelitz 2, — Nassau 2, — Saxe-Weimar 2. — Saxe-Meiningen 1, — Saxe- Gobourg-Gotha 1, — Saxe — Altenbourg 1, — Oldenbourg 2,
— Anhalt-Dessau, Anhalt-Bernbourg 1, — Schwarzenbourg, Rudolstadt et Sondershauhen 1, — Waldeck, Lippe, Lippe,- Schaumbourg, Reuss 2, — Lubeck 1, — Francfort 1, — Brème 1, — Hambourg 1. = Total 128.
Ajoutez à cela une direction militaire centrale, qui présenterait chaque année un rapport, et une chancellerie fédérale.
La compétence et le nombre des membres du parlement se seraient rapidement étendus. C'est à bon droit que je pouvais répondre au cabinet de Vienne, dans une dépêche adressée à l'ambassadeur de Saxe, baron Konneritz : « Notre projet de la Diète intermittente peut ne point paraître pratique, mais on doit se demander si les résultats déplorables, auxquels en 1859 arriva la commission militaire de Francfort, auraient pu se produire si, le 1er mai, le Bundestag eut été réuni à Regensbourg. La Prusse n'aurait pu se soustraire à la question brûlante, et les pourparlers n'auraient pas duré jusqu'à ce que l'heure favorable fut passée et que l'accord fût impossible. »
Par malheur, je ne trouvai à Vienne aucune décision. L'empe» reur, qui voulut bien m'accorder une audience, s'exprima avec sympathie, la présidence alternative accordée à l'Autriche et à la Prusse, ne lui déplut pas. Le comte Rechberg fut beaucoup plus réservé, mais il fit preuve cependant de dispositions amicales. Malheureusement le baron de Biegeleben, chargé des affaires allemandes au ministère des affaires étrangères, était malade, et l'on dut attendre son avis. Cet avis fut défavorable, il l'exprima nettement dans plusieurs dépêches; il me fut impossible de le convertir, car je n'eus pas l'occasion de causer avec lui. Il s'indignait fort contre ma naïveté : Imaginet-on, s'écriait-il, deux présidents aux Etats-Unis d'Amérique. C'était toujours la même persistance à confondre le président du Bundestag avec le président de la Confédération. 11 n'admettait pas, en outre, que l'Autriche put se résoudre à partager
un droit honorifique avec qui que ce soit. Toujours le même souci du paraître, et non de l'être.
Si l'on se souvient quelle était, à ce moment, la position du parti qui réclamait pour l'Autriche et la Prusse des droits égaux, on reconnaîtra sans doute qu'en faisant le léger sacrifice dont je parle, le cabinet de Vienne eût perdu peu de chose et gagné beaucoup. Qu'on me permette de citer ma réplique au gouvernement autrichien :
« Soyez certain que le gouvernement saxon respecte les droits de l'empereur ; et on peut être assuré que s'il conseille l'abandon d'un de ces droits, il estime que le profit qu'on retirera de cette perte sera bien supérieur aux désavantages qu'elle peut entraîner. Il ne nous appartient point d'indiquer au cabinet de Vienne à quel taux il doit coter ce droit. Mais nous serions fautifs, nous manquerions à la franchise, qui est notre premier devoir envers le gouvernement impérial, si nous acquiescions silencieusement aux vues, d'où sont nées les « objections générales » qu'on nous oppose surtout en ce qui concerne la grande question de la présidence fédérale. Nous nous sommes plus d'une fois proposé pour tâche de défendre la Confédération contre l'opinion du jour, et nous poursuivons aujourd'hui le même but. Nous croyons n'avoir avancé que des vérités historiques, qui ne seront pas facilement réfutées. Nous craindrions de rencontrer une opposition fondée, si nous voulions prétendre que l'Allemagne possède une présidence fédérale, un chef véritable qui peut assurer l'unité d'action.
» On nous parle de l'Union américaine. Xous retournerions volontiers la comparaison. Il nous serait permis, peut-être, de soulever la question suivante: un Congrès alternatif à Charlestown et à Philadelphie, ne serait-il pas le meilleur moyen d'étouffer la guerre civile ? Mais il y a autre chose. Si le délégué président à Francfort possédait seulement la moitié des pouvoirs accordés au président de l'Union, nous ne lui demanderions pas de renoncer à une partie de ses attributions. Par malheur le président de la Diète est devenu, par la force des choses dont l'Autriche n'est pas responsable, le simple président d'une assemblée au lieu d'être le chef effectif de la confédération.
» Xous ne dissimulons point que notre projet prévoit une concession à faire à la Prusse. Il s'agit ici d'une prérogative historique, qui a sa signification. Xous avons hautement proclamé qu'il y avait ici besoin d'une résolution généreuse de S. M. l'empereur, que nous saluerions avec joie. Dans l'état des choses actuel l'attribution à l'Autriche d'une présidence honorifique donne à la Prusse et aux amis de la Prusse la sensation humiliante d'une sujétion incompatible avec le rang d'une grande puissance. Et, d'autre part, l'Autriche n'a pas les moyens de rendre cette sujétion effective et d'en tirer parti lorsque l'intérêt de la confédération l'exige. »
Etait-ce là parler en ennemi de la Prusse? Je disais que le baron Biegeleben avait exprimé ses vues dans plusieurs dépêches. Il ne faudrait point croire cependant que le gouvernement impérial ait écarté mon projet a limine. Au contraire il
y eut de longues discussions et je fis en sorte que les négociations ne fussent pas rompues. Toutefois, comme rien n'indiquait une acceptation même éventuelle, je dus répondre que je ne pouvais proposer à Berlin un projet déjà contraire à mes convictions personnelles, et que le cabinet de Vienne n'appuyait cependant pas sans réserve.
Je suis bien loin de prétendre que la Prusse aurait adhéré facilement, mais les répugnances de l'Autriche rendirent son refus aisé. Le comte Bernstoff combla de louanges le « récent travail de l'homme d'Etat distingué dont l'activité, en ce qui concernait les questions allemandes était vivement appréciée à Berlin »; il ne tarit pas d'éloges sur le « plan ingénieux qui tenait compte des désirs et des tendances des Etats confédérés, » etc. mais, en même temps, il démasqua le projet prussien qui n'admettait des réformes que si elles avaient pour but la suprématie de la Prusse sur les Etats unis de l'Allemagne.
Mon intention était de soulever la question des réformes fédérales, je choisis une forme pratique pour que mon initiative eut plus d'effet. Au lieu de créer autour de mes vues une agitation dangereuse et inutile, le cabinet de Vienne aurait du les ensevelir dans le silence. Il préféra crier au feu et provoquer contre la note prussienne de M. Bernstorff qui s'adressait non pas à l'Autriche mais à la Saxe une protestation signée par la Bavière, le Wurtemberg, le Hanovre, le grand-duché de Hesse. Le gouvernement saxon s'y joignit à regret ne pouvant faire autrement vu ses relations avec les Etats moyens, ce que le gouvernement prussien prit fort mal.
Je ne prendrai point congé de l'année 1860 sans raconter un épisode qui a son intérêt. Mes lecteurs trouveront dans le second volume de mes Mémoires la mention d'un discours prononcé à Pesth, dans la délégation de 1870, où je réduisis au silence les orateurs cléricaux qui me reprochaient de n'avoir pas su empêcher les Italiens d'entrer à Rome, en lisant une dépêche adressée, en 1860, par le ministre des affaires étrangères autrichien à l'ambassadeur de cette puissance auprès du pape. Bien que les circonstances fussent plus favorables pour une intervention, le ministre expliquait qu'il n'y avait pas lieu de s'opposer par les armes à l'invasion du territoire pontifical ; ce que je ne racontais pas c'est qu'au moment où les troupes sardes se préparaient à entrer dans les Marches, je reçus la visite de M. de Seebach, ministre de Saxe à Paris, alors en congé. Il était chargé d'une mission secrète de Napoléon III qui m'invitait à faire savoir à Vienne que la France ne s'opposerait pas à une intervention armée de l'Autriche pourvu que rien ne fut changé en Lombardie. Napoléon III aimait ces négociations indirectes et mystérieuses. Il n'a pas tenu son serment à la constitution, mais on pouvait compter sur sa parole quand il s'agissait de traités internationaux. Du reste on pouvait s'assurer des garanties à Vienne. L'occasion était, bonne, car le traité de Zurich qui était en cause maintenait aussi les ducs de Toscane et de Modène, la situation en Vénétie se modifiait également. Je reçus de Vienne une lettre très affable remplie de remerciements, mais on ne se prononçait pas sur le fond. J'appris indirectement qu'en recevant ma
communication on s'était écrié. « A quoi bon, tout cela ne durera pas. »
On s'était exprimé de même au sujet de la révolution de juillet.