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CHAPITRE XXI

La seconde crise de l'Union douanière. — La deuxième Exposition de l'industrie à Londres. — Rencontre de Bismarck à Paris; son entrée au ministère et sa correspondance avec moi.

L'année 1862 est féconde pour moi en souvenirs intéressants. Il y eut d'abord une nouvelle crise douanière, pendant laquelle je déployai mon activité dans un sens tout autre que dix années auparavant. Cette fois on ne pouvait me reprocher à Berlin de haïr la Prusse, et on ne pouvait méconnaître que mes efforts, en matière de politique allemande, étaient dirigés, non par des affections ou des haines préconçues, mais par le sentiment très net de mes devoirs envers le pays.

Les circonstances étaient bien différentes de ce qu'elles m'avaient semblé en 1852. La Prusse venait pour la seconde fois d'agir en dehors de ses alliés du Zollverein. En 1852 elle avait

conclu un arrangement séparé avec le Hanovre et les Etats li-

mitrophes, en 1862 elle venait de conclure le traité de commerce avec la France.

Tandis qu'en 1852 la politique avait joué un rôle décisif, il s'agissait cette fois d'un progrès et même, en quelque sorte, d'un coup de force économique auquel la Prusse avait été contrainte par suite de l'abus du veto de la part des autres membres du Zollverein.

Tandis qu'à Berlin, on avait reconnu dès longtemps la nécessité d'un tarif libéral, il fallait vaincre la résistance des Etats du Sud. Or il était impossible d'avoir raison de leur.protcctionisme autrement que par la conclusion d'un tiaité international particulier auquel ils se rallieraient, mais qui n'aurait jamais été signé si les représentants de la Bavière, de la liesse et du grand duché de Bade avaient participé aux négociations.

En Saxe nos industriels ne furent point, au premier instant, sans crainte; mais, en dehors de l'urgence qu'il y avait à soutenir le Zollverein, je devais supposer que nos fabricants montreraient assez d'intelligence pour lutter contre la concurrence étrangère : ils se hâtèrent en effet d'améliorer leurs machines et d'en construire de nouvelles.

En ce qui me concerne, je n'avais pas de violence à me faire, puisque j'avais habité plusieurs années l'Angleterre libreéchangiste. Je fis introduire et voter par les chambres une loi en faveur du libre exercice des métiers qui eut de très heureux résultats. Plus tard lorsque des tendances hostiles à la liberté des métiers prévalurent en Autriche, j'eus la satisfaction d'entendre dire en Saxe que cette liberté avait largement contri-

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bué au développement de laprospérité publique1. La Saxe prit donc l'initiative et proposa aux membres du Zollverein de se rallier au traité conclu par la Prusse. On m'a reproché dans les deux camps, comme un effet de mise en scène, la convocation d'un Landagextraordinaire. Le gouvernementdevait rechercher un arrangement conforme à la constitution, soit vis-à-vis du pays lui-même, soit vis-à-vis des Etats du Sud, dont il ne voulait pas partager la défaite prévue. Le vote unanime des Chambres leva toute équivoque. Ce qui ne m'empêcha point de recommander à Berlin de se montrer plus avenant à l'égard du grand duc de Bade, de la Bavière, du Wurtemberg, etc., ainsi que le prouverait au besoin ma correspondance avec M. de Bismarck. Si j'ai dit plus haut que des motifs politiques ne guidaient point le gouvernement prussien, il ne faut pas prendre mon assertion trop à la lettre. La protestation éclatante du cabinet de Vienne contre les tendances ambitieuses de la Prusse précipita la conclusion du traité de commerce avec la France et la reconnaissance du royaume d'Italie, par le cabinet de Berlin. J'ai dit déjà combien l'on était responsable en Prusse de la prétendue vanité qu'on m'a si souvent reprochée. J'en pourrais dire autant de l'Autriche, dans le cas présent. La correspondance entre deux ministres, de Dresde et de Berlin, devait rester secrète. Je ne puis prétendre que la solennelle démarche

1. C'est une justice que tous ceux qui ont parcouru la Saxe ne sauraient refuser à M. de Beust que sa longue administration favorisa d'une façon très remarquable l'essor économique et la prospérité de ce royaume qui devint une Belgique allemande couverte d'immenses fabriques et sillonnée en tout sens par des chemins de fer. (F. K.-A.)

collective à laquelle mes lettres inoffensives donnèrent lieu, ait été pour moi un honneur ; mais elle aurait pu me rendre vain, si j'en avais eu envie. L'Autriche ne réussit qu'à irriter la Prusse, et celle-ci, pour se venger, conclut le traité avec la France et reconnut le royaume d'Italie. Ce fut un singulier hasard que l'ancien ambassadeur à Naples signât précisément ce dernier acte. Un phénomène non moins étrange, fut de voir l'opposition douanière encourager d'une part les résistances de l'Allemagne du Sud et conclure, de l'autre, un traité libreéchangiste avec l'Angleterre, dont j'eus plus tard à supporter les funestes conséquences.

La Saxe n'étant plus mêlée aux discussions entre la Prusse et les autres États de l'union douanière, je profitai de mes loisirs pour visiter la seconde exposition de l'industrie à Londres. Au retour, je m'arrêtai à Paris, où je me rencontrai avec M. de Bismarck, qui venait d'y être nommé ambassadeur de Prusse. Un gai diner au Petit Moulin rouge, organisé par le ministre de Saxe fut suivi le lendemain d'un entretien sérieux. Quoique nos vues, en matière de politique allemande, ne fussent point toujours identiques, elles se touchaient beaucoup et me rapprochèrent de mon interlocuteur. Je n'en veux d'autre preuve qu'une lettre, qu'il m'écrivit trois mois plus tard, aussitôt après son entrée au'ministère.

Berlin, 4 octobre 1862.

Mon noble baron,

Le souvenir de nos agréables entretiens à Paris éveilla en

moi, dès l'instant où j'acceptai d'occuper ma position présente, le désir d'entamer avec Votre Excellence une correspondance intime en dehors des formes étroites officielles. Certains travaux extraordinaires m'ont empêché jusqu'ici de donner suite à mon désir. Les emplois publics que nous remplissons dans deux pays voisins, le succès avec lequel vous veillez à la bonne harmonie entre les Etats allemands, me font un devoir de rechercher des rapports amicaux et directs avec Votre Excellence. Je recevrais avec les plus vifs remerciements l'assurance que vos souhaits correspondent aux miens.

Je n'ai pas besoin d'en appeler à votre connaissance des hommes et des choses, pour vous convaincre que je suis fort éloigné des plans aventureux que des gamins politiques et mes ennemis dans la Presse me prêtent. Ce sont autant d'aftirmations mensongères ou incohérentes que l'on m'attribue afin de rendre suspecte la capacité de mon jugement. Votre Excellence sait à quoi s'en tenir là-dessus. Je ne sens pas le besoin d'engager la Prusse sur les chemins de la politique sarde, et, quand bien même quelqu'un le voudrait, il n'aurait guère les moyens de passer de la théorie à la pratique.

En ce qui concerne les efforts du cabinet de Paris, je ne crois guère, au point de vue allemand, me trouver en désaccord avec Votre Excellence sur les points essentiels. Seulement, tant que les intérêts particularistes ne se seront point fondus en un intérêt général, qui assure la solidarité dans le péril, je garderai pour la Prusse cette liberté d'action que revendique notoirement la diplomatie viennoise. Sur la façon d'en

user je n'ai point encore d'opinion décidée, mais je veux avant tout combattre l'idée fausse que la Prusse plus que tout autre Etat est exposée à des attaques du dehors et qu'elle en est réduite à rechercher l'appui soit de ses cc.nfédér es, soit d'étrangers. A l'intérieur, mon premier soin sera de réagir contre les exigences grandissantes du Parlement ainsi que des fonctionnaires imbus de parlementarisme et de ccnserver à la couronne ses droits. Je tiens cette tâche pour possible, sans rompre avec les engagements qu'impose la Constitution, et je crois qu'il suffira de fortifier les sentiments de fidélité au roi. Dans la certitude que vous me comprendrez, je vous rendrais avec joie les conseils que votre expérience pourra vous dicter relativement à celte question.

En ce qui concerne le traité, les résultats obtenus à Munich sont plus favorables que je ne m'y attendais ; comme partisan du Zollverein je m'en réjouis d'autant plus que tenir ferme au contrat me parait la meilleure politique.

A la fin de la semaine, je partirai pour Paris, afin de présenter mes lettres de rappel. Le roi se rendra peut-être en même temps à l'Exposition de Londres.

Je vous prie, etc.

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