Pour négocier l'alliance contre l'Autriche
avec empressement à l'appel que m'adresse votre confiance, je m'appliquerai donc à rendre nos relations utiles pour l'un comme pour l'autre.
Vu la multiplicité des questions à débattre, je crois et Votre Excellence partagera mon avis qu'un entretien verbal donnerait les plus heureux résultats. Je ne doute pas que le roi mon maître ne m'accorde un congé pour me rendre à cette entrevue dès que Votre Excellence voudra bien m'en fixer l'époque.
En attendant je tiens à assurer Votre Excellence de la plus entière estime que je professe pour Votre caractère et Vos hautes capacités, permettez-moi d'ajouter que les explications que vous avez bien voulu me donner, quelque précieuses qu'elles soient, n'étaient pas nécessaires pour me tranquilliser au sujet de certaines suppositions. Si je désire un entretien avec Votre Excellence, c'est surtout à cause du traité de commerce français, dont vous m'entretenez en terminant votre honorée lettre. Dans cette question, quelles que fussent nos réserves, nous avons appuyé le cabinet de Berlin, et nous espérons pouvoir le faire encore. Seulement nous ne pouvons approuver la conduite que la Prusse a adoptée vis-à-vis des Etats du Sud bien que nos deux gouvernements se rencontrent dans leur désir de conserver le Zollverein. Je n'ai jamais fait mystère de mon opposition à M. de Savigny, mais je me suis toujours efforcé de ne point laisser ces dissidences percer dans la presse.
Agréez, etc.
Beust.
Je recommande la lecture de cette lettre à ceux qui, se fiant aux feuilles nationales-unitaires, croient que le cabinet de Dresde ressentait une démangeaison perpétuelle de jouer à la « grande puissance » et qui me comparaient à la « grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ».
Quelques mois plus tard, il y eut un nouvel échange de lettres; elles n'émanaient point cette fois directement de M. de Bismarck, mais de son chargé d'affaires, M. /le Savigny, autrefois secrétaire de légation à Dresde, qui remplit une mission dans cette ville en 1849, pendant l'insurrection de mai, je l'avais beaucoup fréquenté pendant son ambassade à Dresde. Il venait d'être nommé à Bruxelles ; aussitôt après son rappel, il se rendit à Berlin, et c'est de là quil m'écrivit, le 27 février.
Mon cher ami,
M. de Bismarck a le plus vif désir de vous voir et de s'expliquer avec vous. Je vous écris ici par son ordre exprès et je dois insister sur son vœu en me référant à la correspondance que vous avez échangée avec lui l'automne dernier. M. de Bismarck irait volontiers vous trouver à Dresde, mais l'état des discussions parlementaires ne lui permet pas de s'absenter. Il vous prie donc de lui faire l'amitié de pousser jusqu'ici, aussitôt que possible, dès que vos occupations vous y autoriseront. Voilà ma commission faite et faite avec plaisir; permettez-moi maintenant d'y ajouter quelques réflexions de mon crû.
Il y a longtemps que j'attendais ce rapprochement qui doit produire d'heureux résultats. Vous savez mieux que personne combien je l'appelai de mes vœux.
Les questions qui sont en jeu maintenant sont d'intérêt politique général, mais il faudra tout d'abord les juger au point de vue de notre politique fédérale allemande. Ce n'est pas seulement à cause de votre rare compétence dans les questions fédérales que l'on éprouve le besoin de vous consulter sur la situation actuelle, mais la position importante de la Saxe dans la confédération entre pour beaucoup dans le désir que l'on a ici de se sentir les coudes avec le cabinet de Dresde. En un mot vous pouvez faire beaucoup de bien, aussi je vous dis : venez! On est tout disposé à accueillir toute idée saine et pratique et le vieux proverbe « Il faut battre le fer tant qu'il est chaud » est tout à fait en situation. J'espère que plus tard on vous saura gré à Vienne d'avoir contribué à l'entente commune. S'il vous faut un prétexte ostensible pour colorer votre voyage à Berlin, la question des traités de commerce est • là sous votre main.
M. de Bismarck avec qui j'ai passé la soirée d'hier chez le roi, avait l'intention de charger le comte de Rantzau qui devait pour cela se rendre immédiatement à Dresde de vous transmettre cette invitation. Mais il a préféré me confier cette mission, parce que mon successeur n'est pas aussi au courant et ne sait rien de votre correspondance antérieure avec M. de Bismarck. Je vous dis cela pour que vous sachiez que votre départ pour Berlin ne causera aucune surprise à M. de Rantzau.
La situation de notre ministère, malgré tous les bruits contraires n'est nullement ébranlée, au contraire les derniers incidents l'ont même plutôt fortifiée. Les libéraux tels que Auerswald, Patow, Vinke considèrent son maintien comme très nécessaire. Vous pouvez vous convaincre de tout cela vous-même. Si vous venez prochainement, vous me trouverez encore ici.
Je vous envoie cette lettre par un de mes domestiques qui rentrera ici demain à trois heures. Je vous prie de le charger d'un mot pour m'informer si vous viendrez et quand.
Croyez-moi votre tout dévoué.
Savigny.
Voici quelle fut ma réponse :
A M. de Savigny, ambassadeur royal de Prusse à Bruxelles, en ce moment à Berlin.
Mon cher ami,
Mes quelques lignes hâtives d'hier vous auront informé qu'il m'était impossible de répondre à votre honorée lettre avant le retour de votre messager. Maintenant je suis d'autant mieux en état de vous répondre que j'ai mis Sa Majesté le Roi mon maître au courant de la question. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis flatté de la confiance que l'on me témoigne et vous savez aussi que j'ai toujours préféré les entretiens personnels aux négociations par lettres lorsqu'il s'agit de créer une entente. Je suis tout disposé à partir pour Berlin et à tra-
vailler avec un zèle sincère à un accord dès que les voies auront été aplanies.
Le ton général de votre lettre tout à fait conforme à mes intentions semble indiquer que les questions qui seront discutées ne concernent pas seulement la Prusse et la Saxe, mais bien l'Allemagne tout entière et surtout le lien fédéral. Mais pour que les délibérations directes enlre la Prusse et la Saxe aient des résultats, il faut s'assurer d'abord des dispositions des autres États, notamment du gouvernement impérial autrichien et des gouvernements des Etats moyens. Il est de toute nécessité que la confiance dont je jouis auprès de ces gouvernements ne soit pas affaiblie et ma position vis-à-vis d'eux compromise. Or de nombreuses expériences me font craindre que si le but de mon voyage à Berlin n'est pas clairement expliqué et parfaitement défini, il donnera lieu aussitôt à des suppositions désobligeantes et qui exerceraient une influence fâcheuse sur mes rapports avec les Etats que j'ai voulu désigner.
Pour échapper à cet inconvénient, il faut mettre en lumière la vérité telle qu'elle est.
Je vous prie donc, mon honorable ami, d'obtenir de M. de Bismarck son acquiescement à ce qu'avant mon départ ou le jour même, notre ambassade à Dresde soit informée par un communiqué officiel que je me rends à Berlin sur l'invitation du président du conseil, M. de Bismarck, pour négocier avec lui. Je laisse à M. de Bismarck le soin de juger s'il est nécessaire d'indiquer sur quel point ces négociations devront porter ou s'il faut s'en tenir à des termes généraux.
Votre jugement est trop sur et trop impartial, mon cher ami, pour que je doute un seul instant que vous ne partagiez pas mon point de vue. Vous y reconnaîtrez une nouvelle preuve de la droiture et de la franchise dont vous m'avez si souvent fait compliment.
Veuillez, je vous prie, communiquer aussitôt que possible cette lettre à M. de Bismarck et me faire connaître sa réponse. Je regretterai de ne plus vous trouver à Berlin, car j'aurais aimé vous renouveler de vive voix l'expression des sentiments que je garde pour vous au plus profond de mon cœur.
Beust.
M. de Savigny à M. de Beust.
Mon honorable ami,
Berlin, S mars 1863.
J'ai rendu compte à M. de Bismarck de notre entretien d'hier. La peinture que je lui ai faite de vos sentiments chevaleresques a encore augmenté son désir d'entrer en relations plus suivies avec vous. Mais en ce moment il recule devant les explications que vous seriez obligé de donner après coup et verbalement au sujet de votre voyage à Berlin. On se souvient encore ici du mauvais effet produit autrefois par une demande d'explications semblables du comte de Thun. On ne voudrait donc pas accentuer comme vous le désirez l'initiative dans un sens ou dans l'autre. M, de Bismarck apprécie pleinement la pensée qui vous oblige à vous entourer de précautions. Mais
de son coté il redoute l'impression que ferait sur l'esprit de notre roi une proposition comme celle-ci : « Mon collègue de Saxe ne peut s'entretenir confidentiellement avec moi qu'après avoir informé les autres puissances, qu'il est venu ici sur ma demande expresse. » M. de B. se voit donc obligé à son grand regret de renoncer pour le moment au rapprochement qu'il avait projet-'.
Il espère que bientôt une occasion toute naturelle amènera cette rencontre, et qu'il trouvera toujours chez vous le même empressement. Peut-être pourrez-vous faire naître cette occasion pour voir M. de Bismarck sans préliminaires. Vous savez maintenant quelle est la situation: de mon propre mouvementée vous l'ai fait toucher du doigt, de sorte que vous savez ce que l'on peut obtenir. Puissent les événements ne pas marcher plus vite que nous devons le souhaiter, afin que votre voix se fasse encore entendre assez à temps et que l'on ait toujours pour vos précieux conseils, la déférence qu'on leur témoigne actuellement.
Faut-il que notre situation en Allemagne soit fausse pour que la rencontre de deux hommes d'esprit et de cœur exige tant de précautions et de réserves, parce qu'ils sont tous deux ministres allemands et de deux États voisins. Et cependant on ne peut adresser aucun reproche ni à l'un ni à l'autre de ces deux hommes d'Etat, parce qu'ils sont obligés de tenir compte de certains faits et circonstances . Sans la domination delà Presse on serait plus libre ici de ses mouvements.
Vous comprendrez sans peine qu'il y a des ménagements
que l'on est obligé de garder à Berlin en très haut lieu. Il y a des moments où les nerfs sont particulièrement irritables.
Je ne veux pas clore cette lettre sans donner à mon vieil ami mais pour lui seul quelques informations sur la politique du moment.
La position du ministère auprès du roi est tout ce qu'il y a de plus solide malgré toutes les tentatives pour l'ébranler faites au dehors et au dedans. Il y a dissentiment entre Paris et Londres au sujet des affaires de Pologne. Paris s'est aperçu que Londres voulait le mettre en avant ; de là, sa mauvaise humeur. Le cabinet de Vienne s'est montré très correct et on le reconnaît ici.
Au revoir ; plaignez votre fidèle ami de n'avoir pu ressesrer le lien que ses mains avaient été chargées de nouer.
Votre Savigny.
Je répondis par la lettre suivante :
Dresde, 6 mars 1863.
Je ne veux point vous laisser partir, mon cher ami, sans vous remercier de votre aimable lettre. Dans les conditions que vous m'indiquez, je crois préférable que mon voyage en reste là : seulement je ne puis comprendre clairement pourquoi votre chef voulait me le faire entreprendre. Car, quand même j'aurais pu renoncer au traitement « prophylactique m de cette démarche, encore M. de Bismarck devait-il se dire que je ne pourrais me dérober aux interpellations des envoyés
diplomatiques à Dresde en me clouant une serrure sur la bouche. Pour me rendre à Berlin il faut que je me sois mis en mouvement de mon plein gré ou que j'y aie été poussé. Si je nie l'initiative prussienne, je commets un gros mensonge inutile. Mais croyez-moi, on ne va loin qu'en racontant les faits tels qu'ils sont, et tels qu'ils se sont passés. Je comprendrais à merveille les terreurs de M. de Bismarck s'il s'agissait d'une entrevue entre le ministre de la grande Prusse et celui de la grande Autriche ! Mais qui dans le monde s'inquiétera d'apprendre qu'un ministre prussien a cité à Berlin un ministre de la petite Saxe? Comprendra qui pourra, comme on dit dans Wallenstein. Vous me rendrez cette justice que j'ai agi loyalement et avec ménagements, car je pouvais faire de mon chef la déclaration pour laquelle j'ai réclamé l'assentiment préalable de M. de Bismarck.
Croyez-moi, etc.
Beust.
Quelques remarques supplémentaires seront utiles. Je soumettais au roi toute ma correspondance diplomatique, et même mes lettres privées, au cas où leur contenu touchait à la politique. Dans l'intervalle entre ses deux lettres, M. de Savigny arriva à Dresde pour m'engager personnellement à me rendre à Berlin, et il laissa tomber, en me couvrant de fleurs, certains propos qui me firent deviner le désir de son chef de me voir entrer dans le ministère prussien. J'en délibérai avec mon vieil et fidèle ami, le conseiller secret von "Weber, et nous
tombâmes d'accord de remettre la décision aux mains du roi, dès que des ouvertures catégoriques m'auraient été faites. Ces ouvertures ne vinrent pas, soit que M. de Savigny eut outrepassé ses pouvoirs, soit que M. de Bismarck eût changé d'avis. Plus tard, quand mon collègue Friesen signa les préliminaires de Nikolsbourg, il demanda à Savigny : « Pourquoi donc Bismarck déteste-t-il Beust autant que cela ? Il ne lui a fait aucun mal que je sache. » Alors Savigny, avec l'ironie qui lui était propre répondit : « Je vais vous dire pourquoi, c'est du dépit amoureux ! »