CHAPITRE XXII
1 sait
La seconde révolte polonaise.— Je vais à Berlin et Bismarck vient à Dresde. — La fête de gymnastique à Leipzig.
C'est à ce moment qu'éclatèrent les événements de Pologne dont la Prusse profita au détriment de l'Autriche. On a vu plus haut que M. de Savigny considérait l'attitude de l'Autriche comme étant correcte. Je dirais de la correction en politique : « Pas trop n'en faut, l'excès en tout est un défaut. »
Le gouvernement saxon questionné par les puissances occidentales; au sujet de son attitude dans la question polonaise répondit que, comme membre de la confédération allemande, il ne pouvait entreprendre une action diplomatique particulière: que l'Autriche seule se trouvait en état de parlementer avec Pétersbourg et qu'elle n'avait pas jugé utile de réclamer le concours de la Saxe. Le roi Jean ne fut pas moins précis dans sa réponse à Napoléon III, qui l'invitait à prendre part à un congrès européen : « Si les cabinets de l'Europe
veulent prêter leur concours pour accomplir cette tâche ardue, si l'Allemagne, surtout ses grandes puissances en tête, s'y associe, je m'estimerai heureux d'y contribuer dans la modeste mesure de mes moyens, et de prouver à Votre Majesté combien les princes d'Allemagne, fidèlement attachés à leurs devoirs fédéraux, mais exempts de tout esprit de préjugé ou de prévention, ont à cœur de resserrer les liens d'amitié et de bonne intelligence avec leurs voisins et de maintenir les mutuels rapports sur la base solide d'une confiance réciproque. » Voilà ce qu'on pouvait appeler être correct avec mesure. Un État comme la Saxe n'avait à consulter que ses strictes obligations internationales et l'étendue de ses forces. Une grande puissance européenne a d'autres devoirs.
J'étais en correspondance continuelle avec l'ambassadeur de Saxe à Vienne, baron Kœnneritz. Je lui écrivais ce qui suit en 1803 : « Comme il serait temps de se tourner franchement d'un côté ou de l'autre! L'Autriche a deux routes devant elle, dont l'une mène à Pétersbourg. Je dirais à la Russie : « Nous sommes deux puissances copartageantes, je suis prête à concourir au rétablissement de l'ordre (sans excès à la Mourawieif) ; en même temps je vais effectuer en Allemagne une réforme du pacte fédéral. Si l'on ne veut pas prendre ce chemin, que l'Autriche se rattache résolument aux puissances occidentales, afin de rétablir la Pologne. »
La première route était la plus facile. En effet, la Pologne était loin d'exciter en Allemagne des sympathies pareilles à celles de 1831; l'insurrection nous laissait froids, ce qui ne
m'empêcha pas de répondre carrément : Non ! au prince Gorts- -chakoff qui réclamait l'extradition de réfugiés polonais.
D'autre part rappelons-nous ce qu'était M. de Bismarck en 1863. Sa manière de proclamer les visées de sa politique, qu'il inaugurait alors, l'avait fait considérer par tout le monde comme un esprit dangereux sans doute, mais turbulent et capricieux. Sauf dans les cercles ultra-conservateurs, il était cordialement haï partout. On ne le prenait pas au sérieux; c'était à l'époque où, comme il me le racontait en 1871, les gens « crachaient devant lui. >> Aussi, quelle que fut la conduite de l'Autriche, il ne semble pas qu'une intervention de la Prusse eût été à craindre. Quant à moi j'aurais choisi la route qui mène à Saint-Pétersbourg ; on serait arrivé à une étrcite et durable alliance avec la Russie. Les puissances occidentales auraient eu moins d'humeur contre l'Autriche si celle-ci ne s'était pas engagée envers elles. Lorsque le cabinet de Vienne les abandonna à moitié route, elles furent fâchées et n'eurent pas tort.
Il n'y eut point, comme on l'a dit parfois, dissentiment entre la France et la Russie, sur la question polonaise. La vérité est que Napoléon III abandonna ses projets, quand il les vit repoussés par l'Autriche, et que le cabinet de Londres, remarquant la réserve de la diplomatie française, se souvint de l'expérience faite pendant la guerre de Crimée. Napoléon III avait fait faire à Vienne des offres très précises, non pas officiellement mais sous forme d'un mémoire du prince de Metternich.
On sait le cours que prirent les choses : la Russie sut mau-
vais gré à l'Autriche de sa demi-connivence avec les puissances de l'Ouest et de son indulgence pour les réfugiés polonais; au contraire, elle vit avec joie les mesures ultra-correctes de la Prusse. En fin de compte la Russie sortit plus forte et plus altière de la lutte, prête à témoigner sa reconnaissance au cabinet de Berlin qui avait sévi contre les insurgés.
M. de Bismarck parcourut sa première étape sur la route de la politique du « Sus à l'Autriche! » inaugurée à Francfort : ce ne devait pas être la dernière.
Je reviens maintenant au chapitre de mes relations avec le futur chancelier. Le dépit amoureux ne m'empêcha pas, quelques mois plus tard, de me rendre à Berlin. Le sujet principal de nos entretiens fut le traité de commerce avec la France. Il fallait ménager une porte de rentrée aux États du Sud. L'accueil qu'on me fit fut très cordial : M. de Bismarck se mit en frais d'amabilité. Je n'oublie pas qu'un soir, nous promenant près du Wallner-Théàtre, nous entendîmes rire bruyamment dans la salle. « Ils s'amusent à nos dépens là dedans, » dit M. de Bismarck faisant allusion à la pièce bourrée de mots politiques. On jouait à Berlin des pièces, où je figurais comme personnage comique. J'avais exprimé le désir que le fameux acteur ïlelmerding parut en scène avec ma tète, mais il n'en fit rien '. —
1. Pendant que j'étais ambassadeur à Londres, M. Gladstone, premier ministre, fut mis en scène, ainsi que son collègue Lowe, dans une pièce « happy land » jouée au Court Theater. M. Gladstone se mit fort en colère et les représentations durent cesser. Tandis que j'étais chancelier d'Etat à Vienne, le préfet de police vint un matin me trouver tout effaré pour me dire qu'un petit théâtre voulait me faire paraître dans une pièce nouvelle. « Eh bien, dis -je, je prendrai une loge et j'y conduirai mes amis pour leur procurer quelque
Quelques semaines plus tard, M. de Bismarck me rendit ma visite à Dresde, avant de rejoindre son royal maitre à Gastein. \ous nous séparâmes dans les meilleurs termes, mais notre amitié fut bientôt troublée.
C'est à cet instant qu'eut lieu la fête centrale allemande de gymnastique à Leipzig. Le bourgmestre Koch, qui est toujours resté mon fidèle ami, malgré nos divergences politiques, insista pour me faire venir et m'assura d'un accueil cordial. De fait l'impression que mon discours causa fut sympathique, et presque enthousiaste. C'était la première fois que j'avais l'occasion de parler devant des milliers de personnes '.
divertissement. » Le soir nous nous rendîmes au théâtre, mais on ne vit pas paraître mon sosie. J'avais été aperçu et la scène dans laquelle je figurais avait été coupée.
1. Dans ce discours, qui fit événement à l'époque, M. de Beust, rompant avec sa politique plutôt conservatrice, se plaçait au point de vue des idées d'unité allemande et de liberté qui constituaient le fond des programmes de toutes les associations populaires de tir, de chant et de gymnastique.