CHAPITRE XXIII
Le Congrès des Princes de Francfort.
Peu de temps après la visite de Bismarck et la fête de Leipzig, les princes allemands reçurent de l'empereur d'Autriche l'invitation de se rendre au congrès de Francfort. Ce fut à Dresde une grande surprise; je n'en avais pas le moindre pressentiment. J'avais à craindre que la Prusse ne me considérât comme l'instigateur de ce congrès. En tout cas le cabinet de Berlin pouvait penser, bien à tort, que j'en connaissais le projet. M. de Bismarck a certainement supposé que je manquai de confiance envers lui. Il n'en était rien, et le coup m'atteignit à l'improviste : j'écrivis à notre ambassadeur à Vienne : « La partie est dangereuse, mais puisque le jeu est fait, jouons. » Nous ne connaissions pas encore le projet autrichien; et nous ne doutions pas que tous les princes confédérés ne donnassent suite à l'invitation impériale. — Je ne voudrais pas être
accusé de manquer de modestie en comparant le projet de réforme autrichien à celui que j'avais présenté avec si peu de succès deux années auparavant, cependant si le projet autrichien a fait fiasco, c'est parce qu'il était clans ses parties essentielles l'opposé du mien.
En effet, — tandis que le projet saxon s'efforçait de gagner les princes et les gouvernements, c'est-à-dire les grands facteurs, et fractionnait en vue des intérêts publics les sessions des pouvoirs fédéraux, — le projet viennois frappait en plein visage les meilleurs amis de l'Autriche en élevant la Bavière au rang de troisième grande puissance; quant aux trois autres rois, ses alliés fidèles, on les mettait de niveau avec les derniers des principicules, et tous ensemble avaient droit à deux voix directoriales. Le directoire comptait en effet cinq membres : l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, le roi de Bavière, et deux des souverains appartenant aux vnie, ixfi, et xe corps d'armée. On voit que les dispositions ne se recommandaient guère par la simplicité. Un paragraphe additionnel ne servait point à les rendre plus claires; le voici : « Aucune classe de monarques allemands n'est exclue de l'éligibilité, même ceux qui appartiennent à la division d'infanterie de réserve. (Etats minuscules.) » Dans ces conditions, voici quelle était la situation du roi Jean : la Saxe formait avec la liesse électorale et rsassau le ixe corps d'armée. Comme le Roi ne pouvait guère voter pour lui-même, la nomination du prince électeur de Hesse était toujours possible, étant donné le rôle que jouait alors ce souverain, elle eût été assez étrange. — Seule-
ment, grâce aux dispositions relatives à la division d'infanterie, l'éligibilité des souverains infîmes étant devenue possible, rien n'empêchait que Reuss-Greiz allât remplacer la Saxe au directoire. On comprend dès lors que ce mécanisme compliqué ne fût point du goût de tout le monde.
Si j'ai soumis le projet de Vienne à une critique aussi incisive, ce n'est point avec la pensée de le blâmer systématiquement, mais afin de justifier la conduite que je crus devoir suivre.
Je dois, aujourd'hui encore, reconnaître que le noble roi Maximilien, de Bavière — dont la mort fut hâtée par le congrès, (car il était si consciencieux qu'il s'entretenait déjà malade et épuisé plusieurs heures par jour sur ce sujet avec de Pfordten), je dois, dis-je, reconnaître que Maximilien déclara parfaitement comprendre les sentiments des princes confédérés. Le plus fort, c'est que, tout en dégradant d'un trait de plume trois rois souverains, Vienne se refusait à sacrifier le moindre avantage. C'est en vain que je m'efforçai de ramener les esprits à l'idée de la présidence alternative, que j'avais défendue en 1861 : « Où donc est le ministre autrichien, me répliqua le comte Reehberg, qui oserait reparaître à Vienne après avoir cédé sur un point de cette importance? »
On m'a reproché d'être particulariste. — Eh bien! le particularisme était pardonnable quand il réagissait contre une répartition injuste du pouvoir, contre un organisme imparfaitement constitué, contre une réforme que le peuple ne devait point approuver. Les décisions du congrès des députes aile-
mands réuni à Francfort en même temps que le congrès des princes montrent bien l'exactitude de mes observations. Cette assemblée décida de ne pas passer à l'ordre du jour sur le plan autrichien, mais d'obtenir l'assurance crue les droits du peuple allemand seraient pris en plus grande considération; que les droits de tous les princes allemands seraient également reconnus et qu'on travaillerait à créer une unité fédérale, comme celle qui avait été le but de la constitution impériale de 1849, et qu'une assemblée élue par la nation serait établie à la place de la réunion des délégués quelque peu suspecte.
La résistance des princes atteints dans leur souveraineté ne fut pas irréconciliable. Ils présentèrent un amendement accordant à tour de rôle une voix directoriale à chacun des trois rois. Le mécanisme électoral fut compliqué par ia substitution du nombre de six voix à celui de cinq, mais pourquoi les auteurs du projet primitif s'étaient-ils simplifié leur tâche en touchant à des droits sacrés.
Le roi Jean, dont la réputation de tacticien parlementaire était établie depuis longtemps, assista fidèlement l'empereur d'Autriche; il ne s'écoula pas une journée sans de longues et savantes conférences.
Ce projet autrichien diffère encore nettement du projet saxon par la nature du mémoire qui l'accompagne. Le mien s'effoïçait de faire valoir les bons côtés de l'ancien pacte tout en signalant ses imperfections. Tout au contraire, le mémoire autrichien n'était qu'une longue satire, à laquelle les membres du National-Verein et les démocrates n'auraient rien changé. On
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avait brillé ses vaisseaux, l'on comprend le cri d'alarme du roi de Hanovre: « L'Autriche veut donc nous tordre le cou. »
L'échec du Congrès doit être attribué aussi à la disproportion entre la pièce représentée qui était dénuée d'intérêt et la mise en scène trop tapageuse. On rendit de la sorte l'abstention de la Prusse inévitable.
La position privilégiée qui était faite à la Bavière pouvait faire supposer que le projet avait été élaboré à Munich. C'est plus tard seulement que j'appris la vérité : je sus que le plan de constitution avait été préparé en Autriche, Je baron Biegeleben et le chef du parti pangermanique, Julius Froebel en étaient les principaux auteurs.
C'est avec tristesse que je me reporte en pensée, — moi Autrichien, — à ces jours brillants du congrès de Francfort; — non à cause des fêtes dont il fut l'occasion, mais parce qu'on vit bien quelle était encore l'influence de l'Autriche. A l'appel de l'empereur, tous les princes, malgré les résistances de la Prusse, obéirent, même ceux de Baden, Oldenbourg et Mecklembourg-Schwerin , notoirement dévoués au cabinet de Berlin. Les princes eurent l'occasion d'apprécier l'élévation et le zèle qui présidèrent aux négociations. On peut affirmer que l'opinion publique accueillit avec enthousiasme l'initiative autrichienne et qu'elle salua avec une joyeuse confiance la réapparition du drapeau noir, rouge et or.
Je ne pardonne point au député autrichien M. Jacques, dont j'estime fort le talent, ces mots qu'il prononça à l'assemblée des légistes, àCassel : « Auparavant il y avait entre l'Autriche
et l'Allemagne mariage de raison ; désormais ce sera une union d'amour. » Rien n'est plus faux. L'initiative prise à Francfort fut bien accueillie, non pas quoiqu'elle vint de l'Autriche, mais parce qu'elle en émanait.
Quelque répulsion qu'eût excité le régime de Metternich et la réaction cléricale, l'Autrichien était, du sud au nord de l'Allemagne, le bienvenu, et surtout à l'époque du ministère Schmerling. Si Schmerling avait accompagné l'empereur, sa présence à Francfort aurait été utile. Par malheur, il n'était point ministre des affaires étrangères et il n'existait point en Autriche de ministre pour les affaires allemandes, comme il y avait un chancelier pour la Hongrie.
La sourde résistance de la Prusse, qui, bientôt après, surenchérit sur les propositions autrichiennes en demandant des élections directes avec le suffrage universel, fut la cause essentielle de l'échec éprouvé par le cabinet de Vienne. Malgré cela rien n'était encore perdu. 11 fallait considérer le congrès de Francfort comme une reconnaissance du terrain et renouveler la tentative, non plus en présentant un nouveau projet de réforme, mais en s'adressant directement au peuple allemand. 'C'est ici que l'Autriche se montra maladroite. Au lieu de saisir l'occasion, elle tourna le dos à ses alliés, qui, au point de vue constitutionnel, s'étaient montrés toujours parfaitement corrects, et elle tendit la main à la Prusse, contre les vœux de la majorité, dans la question danoise qui aurait dû être pour elle une affaire purement fédérale.
C'est l'instant de raconter le voyage du roi Jean à Baden-
Baden, voyage qu'il entreprit sur la recommandation formelle des princes assemblés. J'eus l'honneur d'accompagner le roi. Nous arrivâmes dans l'après-midi. Je me mis à la recherche de M. de Bismarck qui était descendu au Stephanienbad, si connu par le séjour de Xapoléon en 1860. M. Busch a donné sur ma première entrevue avec M. de Bismarck des détails complètement faux. 11 était déjà tard, M. de Bismarck m'invita à souper avec lui ; j'acceptai volontiers. Ses premiers mots furent: « Vous venez pour nous perdre; vous ne réussirez pas ! » — « Je ne vous comprends guère, répondis-je ; si votre roi arrive à Francfort demain, s'il se montre affable pour les princes, et leur demande un sursis à cause de sa cure, le congrès s'ajournera sur l'heure, qu'est-ce donc qui vous effraie? » A quoi Bismarck répondit : « C'est possible, très possible, mais pas certain. » Et comme je m'efforçais de le rassurer. « Ah ! me répondit-il, je n'ai plus confiance en vous depuis le discours de Leipzig. » Je trouve bizarre que le fondateur de l'empire allemand m'ait refusé sa confiance pour avoir parlé, en réunion publique, delà grandeur de l'Allemagne et de l'unité allemande. Il ajouta: «Vous causez les plus grandes déceptions à vos amis. Tenez, vous n'aviez pas en Prusse de plus chaud partisan que le général de Manteuffel. Eh bien ! après avoir lu votre allocution, il est tombé malade et s'est mis au lit pour vingt-quatre heures, tout en répétant: « Ah ! comme on peut se tromper sur le compte d'un homme ! » — Quant au roi Guillaume que, selon M. Busch, j'aurais rendu malade, voici tout ce qu'en dit M. de Bismarck. « Vous savez que le roi est très fâché de ce que votre
maître soit venu, il m'a dit à plusieurs reprises: « Ah! si l'on m'avait envoyé mon gendre (le grand-duc de Bade) comme je lui aurais savonné la tète, mais voici que l'on m'envoie « ce digne roi de Saxe, »
La rédaction de la réponse prussienne coûta beaucoup de peine : on ne m'en apporta le texte qu'à une heure tardive de la nuit. Nouslrentrâmes à Francfort par un train spécial apportant le refus définitif de la Prusse.
Les négociations allaient finir à Francfort, quand nous apprîmes que l'empereur comptait réunir en conférence privée les rois et le grand-duc de Hesse. Admis ainsi que les autres ministres à faire connaître mon sentiment, je déclarai qu'à mon avis on ne pouvait rien faire sans la Prusse et qu'il fallait s'entendre avec elle. Je proposai à cet effet de soumettre le projet de réforme aux parlements particuliers des Etats qui étaient consentants; des délégués de ces chambres se seraient réunis dans une ville centrale, à Nuremberg par exemple, afin d'exhorter la Prusse à se rallier au projet sanctionné par les corps délibérants. Il serait plus difficile cette fois à la Prusse de résister et les délégués ne se sépareraient pas sans avoir obtenu un résultat. Le roi Jean trouva ma proposition assez de son goût, mais l'empereur me recommanda de ménager l'excitation nerveuse du roi de Bavière. Je résolus tout d'abord de garder le silence. Toutefois, je me vis obligé de prendre la parole, ayant été directement convié par l'empereur; mais pour ne pas manquer à mon engagement envers lui et par crainte de surexciter le roi Haximilien, je mis tant de réserve et de pé-
riphrases dans mon discours qu'il ne produisit aucun effet. A la fin du Congrès nous reçûmes du Danemark une déclaration conçue en termes blessants. Je conseillai à l'empereur d'Autriche de provoquer une protestation énergique qui aurait agi sur l'opinion publique. Le comte Rechberg partagea mon avis, mais il voulait d'abord s'entendre avec la Prusse! L'affaire tomba à l'eau. Le Bundestag qui devait s'en occuper ne tint même pas séance le jour fixé pour l'examen delà note danoise. Si j'eus lieu de me féliciter du prologue du congrès que j'avais, parait-il, sans le savoir organisé à Leipzig, il n*en fut pas de même de l'épilogue, je veux dire de la conférence des ministres convoquée par l'Autriche à Nuremberg, en octobre. Le projet présenté par le cabinet de Vienne ne fut appuyé par personne. Les préliminaires de Francfort furent définitivement écartés. En prenant congé de moi le comte Rechberg me dit d'un ton que je n'ai pas oublié : « S'il en est ainsi, nous nous entendrons avec Berlin. »