CHAPITRE XXV
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La guerre avec le Danemark. — La conférence de Londres.
Ainsi la menace de M. de Rechberg : « S'il en est de la sorte, nous nous entendrons avec la Prusse » était réalisée. Cette guerre danoise restera toujours incompréhensible de la part de l'Au • triche. De quoi s'agissait-il en effet? Il s'agissait d'une question allemande, l'Autriche en fait une question internationale. Elle reconnaît les droits du roi Christian puisqu'elle admet le protocole de Londres et cependant elle fait la guerre pour lui enlever deux provinces. Revendiquées par l'Autriche? non! mais par un prétendant qu'elle ne reconnaît pas. Quel chaos !
Bien qu'ilm'en coûte dele déclarer ici, jeneme dissimule point que le sentiment public estindigné envoyant deux puissances de premier ordre se ruer sur un pays minuscule. On me lefitsen-
tir à Londres et à Paris. On me dira qu'il en eût été de même si la Confédération dans son entier avait pris les armes. Néanmoins la différence est bien réelle. Quand le fort a des droits contre le faible, la débilité de son adversaire ne saurait l'arrêter. OrcesdroitsappartenaientàlaConfédérationseule, mais non point aux deux puissances. On écrivait même dans les feuilles allemandes que la Russie, la France et l'Angleterre possédaient juste autant de droits sur les duchés, et qu'elles pouvaient demander anssi au roi de Danemark de les respecter.
Sans l'opiniâtreté du Danemark les cabinets de Vienne et de Berlin auraient pu se trouver dans une position embarrassante. Si en effet on avait été plus avisé à Copenhague, l'on eût abandonné, avec de solennelles protestations, le Schleswig, sans tirer l'épée, vu la supériorité colossale des agresseurs. Les troupes autrichiennes et prussiennes auraient occupé le pays, mais il y aurait eu intervention certaine de la Russie, de la France et de l'Angleterre, le Danemark aurait dû accorder dans le cas le moins favorable, une constitution plus autonomiste pour les duchés. Dès lors il aurait fallu évacuer le Schleswig, et les résultats eussent été piteux. Cette humiliation fut évitée, grâce à la bonne chance qui n'abandonne jamais M. de Bismarck, grâce encore à celle de ses qualités que les Anglais définissent par un mot significatif : unscrupulom. En 1865, je vis M. de Bismarck à Gastein. « Avez -vous pensé, lui disais-je, à ce qui serait arrivé si . les Danois avaient refusé le combat?» — «J'avais pris mes mesures, me répondit-il. J'avais fait croire à Copenhague que l'Angleterre nous menaçait, — ce qui n'était pas vrai, — d'une
intervention armée si nous attaquions le Danemark. » A quoi je répondis: « A la Diète nous ne sommes pas de cette force. »
Tout cela n'empêche pas que les armées d'Autriche et de Prusse accomplirent de beaux faits d'armes pendant cette guerre. Si pour l'Autriche cette entreprise était pleine de contradictions, elle s'expliquait pour la Prusse qui dores et déjà voulait mettre es duchés dans sa poche. Mon ami Savîgny, étant ministre de Prusse à Copenhague longtemps avant la mort de Frédéric VII, me parlait un jour du Schleswig-Holstein, et, ayant, comme on dit, le cœur sur la main, il lui échappa de me dire: « VTous verrez que les duchés de l'Elbe reviendront un jour à la Prusse. » C'était un plan médité dès longtemps, qu'un Bismarck pouvait seul réaliser. Mais où était donc dans cette campagne l'intérêt de l'Autriche?
Il y a des choses surprenantes! L'opinion publique en Allemagne se passionne pour une question de légitimité et pour la formation d'un nouvel Etat de moyenne importance. La légitimité est en tous points conforme aux traditions de la politique suivieparlecabinetdeYienne, lenouvel État répond auxintérêts autrichiens. On ne se rend pas compte de cette double épidémie? Mais il y a plus. Pour l'Autriche le moment était favorable pour marcher à la tète de l'Allemagne dans une question sur laquelle tous les corps constitués se montraient d'accord. On m'objectera l'attitude de la Prusse. Eh bien ! la résistance venue de Berlin pouvait être active ou passive. Dans ce dernier cas elle était négligeable : la résistance active était impossible : menacer et exécuter ont toujours été deux choses fort différentes.
Mais le protocole de Londres? Ce n'était pas une pierre d'achoppement. L'Autriche tout en le reconnaissant jusqu'à un certain point pouvait alléguer ses devoirs envers les Etats confédérés. Je sais bien qu'on eut de très louables scrupules pour la paix européenne et pour l'intervention de puissances étrangères : mais si les grands Etats redoutés, la Russie, la France, l'Angleterre, n'intervinrent pas à une époque où l'opinion publique allemande était très partagée, elles seraient bien moins intervenues encore quand il y avait unanimité.
Les deux puissances germaniques après avoir tiré le glaive se tinrent également à l'écart de la Confédération et del'Europe, le moment arriva où elles durent s'en rapprocher: la conférence de Londres à laquelle je fus délégué fut convoquée. Avant de raconter les souvenirs qu'elle m'a laissés, je dois faire quelques pas en arrière.
Mes lecteurs se souviennent sans doute de la note envoyée en 1854 par^ lord Clarendon à Dresde, et de la réponse que j'y fis. La leçon ne profita guère à un de ses successeurs, lord Russell. Il écrivit à l'ambassadeur britannique à Dresde des dépèches où il était question de « loose and capricious mode of interpreting treaties », je m'abstins de toute réplique; en effet l'heure était critique et je me savais responsable des suites qu'entraînerait une verte algarade pour l'Allemagne entière. Ma modération fut dépensée en pure perte. M. Murray reçut bientôt une seconde dépèche, où l'on se plaignait amèrement de la conduite des troupes fédérales dans le Holstein *, et surtout
. i. Tandis que les Austro-Prussiens combattaient dans le Schleswig, les
des soldats saxons. Cette fois, ma réponse fut un peu pimentée.
Voici coque je disais à M. Mufray. « Vous me faites l'honneur de me communiquer le contenu d'une dépêche de M. le comte Russell en me déclarant que vous n'aviez pas l'ordre exprès de m'en faire part. Je regrette que vous ayez cru devoir me faire néanmoins cette communication, car je me vois obligé de vous signaler certains passages où la tournure blessante du langage égale la légèreté des appréciations. On ose même attaquer l'honneur de notre drapeau ! Vous dites que la conduite des troupes fédérales est contraire, non seulement aux instructions de la Diète, mais aussi contraire à la justice. Vous rendez la Bavière, la Saxe et le Wurtemberg responsables. C'est la première fois que l'on s'exprime en ces termes sur le compte de nos troupes. Je serais tenté de vous demander des preuves à l'appui de vos allégations. Mais j'y renonce parce qu'il s'agit d'une exécution fédérale ordonnée par la Diète, c'est-à-dire d'une affaire intérieure qui ne saurait regarder une puissance non-allemande. Rendre responsables les gouvernements de Bavière et de Wurtemberg qui n'ont pas de troupes dans le Holstein, c'est une preuve frappante de l'ignorance avec laquelle en Angleterre on juge les événements d'Allemagne.
» Vous me dites enfin que l'entrée de nos troupes dans le Schleswig aurait les conséquences les plus graves. La Diète est, comme vous le savez, sur le point d'examiner différentes propositions concernant le duché de Schleswig. L'avertissement
Hanovriens et Saxons occupaient le Holstein non comme belligérants mais comme garnisaires envoyés par la Diète.
que nous fait parvenir le gouvernement de S. M. Britannique est de nature à attirer l'attention du gouvernement royal et il l'examinera avec tout le soin qu'il comporte. Mais je dois vous faire remarquer que rien ne contribue autant qu'une menace à décider un gouvernement soucieux de son honneur et de sa dignité à faire face aux résolutions les plus énergiques que la situation peut lui dicter. »