CHAPITRE XXVI
La conférence de Londres.
La note remise à M. Murray par mes ordres ne pouvait, on le comprendra, me servir de lettre de recommandation auprès des ministres anglais. D'ailleurs les membres de la conférence durent m'attendre quelques jours et interrompre la première séance commencée sans moi. « Bismarck, — m'écrivait notre ambassadeur à Berlin M. de Hohenthal, est furieux contre vous. » On comprend néanmoins sans peine que je ne pouvais partir ex abrupto, moi chef de deux départements. On aurait voulu, je crois, que je fisse directement route de Dresde à Londres : il me paraissait pourtant assez nécessaire d'aller retirer mes pouvoirs et régler mon indemnité à Francfort.
J'y trouvai plusieurs ministres : Hûgel, du Wurtemberg, Roggenbach, de Baden, Dalwigk, de Darmstadt. Ce dernier me demanda si je ne voulais point être accompagné par un employé supérieur. Tout bien examiné, j'acceptai, et me décidai pour un
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Hessois, le conseiller délégation Hoffmann, qui me suivit à Londres : je regrette que ce sympathique secrétaire, qui s'est élevé plus tard aux plus hautes charges, dans l'empire d'Allemagne n'ait point trouvé au congrès un champ d'activité digne de lui. En effet j'écrivais moi-même la plupart des rapports et, pour les négociations directes avec le gouvernement anglais, je me servais de l'excellent ambassadeur de Saxe à Londres, comte Yitzthum. Il ne resta donc guère à Hoffmann que la tâche de me communiquer les innombrables adresses qui m'arrivaient de l'Allemagne et spécialement du Schleswig-Holstein. Le Saxon est poli et en cette qualité je répondais à toutes ces pièces à moins qu'elles fussent par trop excentriques, comme ces deux télégrammes : « Xous crions pour vous hourrah, pour Russeil pereat : dites-le lui », ou bien : « X'oubliez pas, M. le plénipotentiaire, que vous représentez la nation la plus civilisée. » Je ne me lassai pas d'admirer avec quelle virtuosité M. Hoffmann chargé de rédiger les réponses s'acquittait de sa tache. Aux derniers jours de la conférence, l'occasion s'offrit enfin de mieux utiliser ses talents; je le chargeai de rédiger le rapport général à la Diète sur les travaux de la conférence. Ce document me plut tellement dès les premières lignes que je me bornai à le parcourir et à le signer sans y faire de changements. Or j'avais laissé passer une phrase blessante pour l'Autriche et la Prusse. Lorsque je retournai à Dresde, l'ambassadeur de Prusse M. de Schaùenbourg me communiqua un rescrit du ministère déclarant que l'on m'aurait certainement accordé une décoration pour reconnaître mes services à la
conférence, mais qu'on y avait renoncé à cause de cette malencontreuse phrase dont je n'étais pas l'auteur. Je reçus la décoration — l'Aigle noir — sept ans plus tard à Salzbourg. Quant à M. Hoffmann qui m'avait attiré cette pénitence, il est devenu, je le répète, un des plus actifs et des plus intelligents collaborateurs de M. de Bismarck.
Je pus, dès mon arrivée, me convaincre du mécontentement de l'Angleterre. Je reçus une invitation chez lad y Palmerston. Palmerston premier ministi e habitait alors C imbridge- Ifouse, àPiccadilly. M. M.urray, depuis sir Charles Murray, se trouvait en congé à Londres, et, quand il m'aperçut à la porte du premier salon, il m'annonça au maître de la maison. Le Premier me serra la main, mais il continua à causer avec d'autres personnes en me tournant le dos. Un tel accueil ne me désarçonna point; je me contentai de dire gaiment, et à voix assez haute pour être entendu, à quelques amis : « Quel dommage qu'il n'y ait pas ici un journaliste allemand, comme cela ferait mon affaire. » Dès lors je ne remis plus le pied dans cette maison.
On ne saurait avoir aujourd'hui une idée exacte de l'amertume témoignée contre l'Allemagne dans tous les cercles de la société anglaise. Les numéros du Punch de 1864 pourraient en donner une idée. On y voyait le roi de Prusse à genoux demandant grâce au roi de Danemark. Particularité singulière l'irritation était surtout attisée par les femmes. Une année auparavant le prince de Galles avait épousé la fille de Christian IX et la jeune femme avait gagné tous les cœurs. Il m'arriva plus d'une fois, en me rendant à mon hôtel de passer devant Mal-
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boroug-House. C'était l'heure où la princesse avait coutume de sortir l'après-midi, et chaque fois je voyais des milliers de personnes l'attendre, malgré le « time is money. »
Ce grand mécontentement contre l'Allemagne était sensible même dans les cercles aristocratiques. Je pus m'en convaincre chez la duchesse de Cambridge. A toute autre époque, et même après la conférence pendant que j'étais ambassadeur d'Autriche-Hongrie, j'ai eu l'honneur d'entrer fort avant dans les bonnes grâces, de cette auguste famille, mais tant que dura la conférence, je ne fus pour la duchesse qu'un inconnu. 11 en était autrement en haut lieu. Lord Clarendon, peut-être en souvenir de la note que je lui avais envoyée dix ans auparavant, se montra des plus froids. Comme la reine vivait fort à l'écart et qu'elle n'apparaissait plus auxDrawing- Rooms. je le priai de bien vouloir me ménager une audience. Il promit de s'employer en ma faveur, mais d'un ton qui semblait me dire: « Compte là-dessus! » La reine Victoria se trouvait alors à Osborne, dans l'ile de Wight. Quand je revis lord Clarendon, il me fit un tout autre visage: c'est que la reine avait immédiatement déclaré vouloir accepter ma visite, comme celle d'un vieil ami. Elle me fit parvenir une invitation pour Osborne. Sitôt que la nouvelle fut connue, par le « Courtcircular » la haute société m'accabla d'invitations. C'est que le libre Anglais est plus courtisan encore que le Russe esclave. — Mon séjour à Osborne ne fut pas seulement pour moi un honneur et une satisfaction : il fut profitable à la cause que je représentais. Fidèle à ses habitudes, la reine ne paraissait pas à
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table, mais elle venait après le diner avec ses filles, les princesses Hélène et Louise. J'eus donc l'occasion de conférer longuement avec S. M. Victoria. Elle connaissait parfaitement la nature et la portée de la question du Schleswig. Je lui déclarai nettement que l'Allemagne entière se lèverait comme un seul homme si l'Angleterre ou la France intervenaient, et, ceci n'était pas une supposition gratuite, étant données les manœuvres qu'exécutait la flotte de la Manche. Je ne saurais douter qu'en cette affaire, la reine n'ait agi d'une façon personnelle, et que, tout en respectant les formes constitutionnelles, elle n'ait pesé sur l'opinion de ses ministres.
Avant de raconter ce que fut la conférence elle-même, je veux donner quelques détails relatifs à ceux qui y prirent part.
Parlons d'abord du président. Une particularité de la politique anglaise c'est que la distribution des portefeuilles est réglée non suivant les aptitudes personnelles, mais selon les convenances des partis. Palmerston et Russell étaient alternativement premier ministre et ministre des affaires étrangères. Et pourtant, si tous deux étaient grands orateurs parlementaires, ils n'étaient pas également faits pour traiter avec l'Europe. Palmerston, par sa haute urbanité, par ses manières exquises, et cependant fières par sa connaissance des langues les plus usitées, était infiniment plus propre à cette tâche que Russell, auteur de réformes électorales et scolaires excellentes, mais diplomate d'ordre inférieur, ainsi qu'on le vit bien dans les affaires de Pologne et d'Amérique. Vu qu'il parlait fort peu le français, on lui avait adjoint comme alter ego lord Claren-
don, qui, par sa distinction suprême et grâce à sa profonde habileté, fut le chef réel du congrès.
Je n'ai qu'un mot à dire des plénipotentiaires allemands : ils m'étaient depuis longtemps sympathiques. C'étaient le comte Apponyi et surtout le comte Bcrnstorff dont j'avais été le collègue à Londres, à Paris et à Munich. Il était d'autant plus compétent et connaissait d'autant mieux le côté historique de la question, que sa famille avait des attaches en Danemark et possédait des biens fonds dans le Lauenbourg.
C'est à Londres que je vis pour la première fois l'aimable ambassadeur de France, prince de la Tour d'Auvergne. Nous devînmes bientôt bons amis; son attitude envers l'Allemagne était pleine de modération et de réserve. J'ai pris grand plaisir à le retrouver plus tard, quand il était ambassadeur à Vienne. Au contraire du duc de Gramont et du marquis Cazaux il comprenait à merveille la situation politique de l'époque. Mon amitié pour le prince de La Tour d'Auvergne et ses façons charmantes me décidèrent même à lui céder et à expédier à Paris cette note, du 20 juillet 1870 qui m'a été tant reprochée et dont il sera question dans la seconde partie.
Quant au délégué russe, baron Brunnow, c'était une capacité ttop vantée. Il combattait avec vigueur pour les Danois; il était par conséquent mon adversaire de toutes les heures, tout d'abord parce qu'il était l'instigateur du protocole de Londres en 1852, ensuite parce qu'il voulait être agréable à la cour. Il est à croire que son attitude eut changé bien vite, s'il eût mieux connu les sentiments de la reine. Courtisan dans l'àme, il dissimula trois
jours la mort de sa femme et traita le cadavre par la glace afin de ne point interrompre les fêtes pour l'entrée solennelle de la duchesse d'Edimbourg en 1874. M. de Brunnow occupait déjà son poste à Londres lorsque j'y fus ministre de Saxe en 1849. 11 y est resté jusqu'en 1875 sauf les deux années de la guerre de Crimée pendant lesquelles il fut envoyé en disgrâce à Darmstadt. Il n'avait cessé d'expédier rapports sur rapports pour dire que l'Angleterre n'interviendrait pas. Mais il se rattrapa au Congrès de Paris, où il put faire briller de tout leur éclat ses talents de rédacteur diplomatique. C'est grâce à lui que les clauses les plus importantes furent conçues dans des termes qui pouvaient faire croire que la Russie était victorieuse.
Quoiqu'il eût une déplorable tendance au bavardage il exagérait souvent la réserve diplomatique. Lors du mariage du duc d'Edimbourg et de la grande duchesse Marie, je lui demandai des informations exactes sur cette nouvelle qu'on allait rendre publique : « Pour vous, mon cher collègue, me répondit-il, je n'ai point de secrets; seulement je ne parle jamais d'affaires de famille. » — Le comte Schouwaloff, son successeur, alla voir Brunnow à Darmstadt où il s'était retiré: « Eh bien, vous qui connaissez l'Angleterre demanda le comte, dites-moi quel homme est lord Derby. » — « Lord Derby, répliqua Brunnow, est un homme qui possède cinq millions de francs de revenu. » — « J'en suis heureux, pour lord Derby, dit Schouwaloff, mais comment dois-je m'y prendre avec lui? » — « Vousètes trop perspicace pour ne pas deviner ce qu'on doit dire à un homme qui a 200000 livres sterlingde rentes.» — On ne put jamais le faire sortir delà.