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CHAPITRE XXVII

La conférence de Londres (suite).

Si l'envoi d'un plénipotentiaire fédéral était en soi quelque chose de nouveau et de singulier, la position de ce délégué vis-à-vis de ses commettants n'était pas moins bizarre. Elle était à la fois très entravée et très libre. Très entravée, car mes instructions étaient limitées; très libre, car il m'était permis de les outrepasser à mon gré. Je ne m'en privais point et mes motions étaient parfaitement acceptées à la Diète de Francfort. De fait j'étais soutenu par l'opinion allemande, et je crois que si j'avais réclamé outre le Schleswig un petit morceau du Jutland, elle m'eût encore approuvé.

Mes instructions se résumaient ainsi :

1° Obtenir, sur le terrain de la constitution fédérale, une formelle reconnaissance des droits allemands et la sauvegarde des intérêts de l'Allemagne dans les duchés de Holstein, Lauenbourg, Schleswig, avec la plus grande indépendance possible pour ces pays.

2° Empêcher tout dissentiment des délégués germaniques sur les points de capitale importance en m'entendant au préalable avec les représentants de la Prusse et de l'Autriche qui avaient reçu des instructions analogues. Je suivis religieusement l'instruction n° 1, puisque j'obtins la séparation des territoires du Danemark. Quant à l'instruction n° 2, il n'en fut pas tout à fait de même. Comment supprimer un désaccord qui existait entre les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse autant qu'entre ces messieurs et moi.

Les pouvoirs les plus larges m'étaient accordés: « Les princes souverains et les villes libres d'Allemagne, la confédération s'étant déclarée prête à répondre aux avances du gouvernement anglais, désignent pour leur plénipotentiaire à la Conférence de Londres M. le baron de Beust, afin de contribuer au rétablissement de la paix dans le nord de l'Europe. »

On a mal jugé la conférence de Londres. On a dit qu'elle fut vaine et sans résultat. Sans doute, après la prise d'Alsen 1 et la conclusion de la paix à Vienne en ce qui concerne Londres et Paris. Cette critique peut à la rigueur être comprise venant de Copenhague et de Londres; mais de la part des Allemands elle constitue un acte d'ingratitude. Le résultat négatif de la conférence permettait aux puissances allemandes d'agir désormais sans redouter aucune intervention. La situation était éclaircie et le protocole de 1852 aboli. Je crois pouvoir revendiquer en partie du moins le mérite de ce résultat. Les

1. Cette petite île fortifiée fut prise par un corps prussien après un combat très vif, au mois de juillet 1864, après la rupture de la Conférence.

deux ambassadeurs d'Autriche et de Prusse étaient comme je l'ai dit en dissentiment. M. de Bismarck et M. de Rechberg sentaient peut-être « leur cœur battre à l'unisson » comme dans la ballade, mais leurs cerveaux ne logeaient pas les mêmes idées. A Vienne, on s'efforçait surtout de maintenir le protocole de Londres; àBerlin on voulait le réduire à néant. Par déférence pour son collègue prussien, le comte Apponyi effaçait en quelque sorte son attitude diplomatique; M. de Bernstorff, de son côté, n'osait se prononcer et pour me servir d'une expression triviale « il tournait autour du plat. » Quant à moi, je déclarai nettement que jamais la Confédération ne souffrirait la rétrocession des duchés au Danemark. Presque effrayé de cette audace, le comte Apponyi s'écria : « Mais je ne sais pas si M. le plénipotentiaire fédéral est autorisé à dire cela »; à quoi je répondis: « Je n'ai pas, en effet d'autorisation spéciale, mais je suis certain de ne pas être désavoué ». — « Eh bien! j'aime mieux cela, repartit lord Clarendon, au moins c'est clair, et c'est un acte de bonne foi. » On vit maintenant qu'il n'y avait plus à se gêner et c'est ainsi que les représentants de l'Autriche et de la Prusse reconnurent comme moi le duc Frédéric d'Augustenbourg souverain légitime des duchés. Cette déclaration qui ne suscita aucune réclamation de la part des neutres marqua le point culminant de la Conférence.

Sitôt après avoir fait cette déclaration, je pris à part le comte Apponyi, et le priai de provoquer à Vienne la formelle reconnaissance du duc Frédéric par la Diète; je me doutais que cette proposition ne serait pas agréable à la Prusse, mais

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le cabinet de Berlin ne pourrait l'éluder. Il ne m'échappa point que le pays ne pouvait être remis entre les mains du duc d'Augustenbourg avant la conclusion de la paix; mais il fallait que le Bundestag, de concert avec les délégués de Prusse et d'Autriche, approuvât ma déclaration. Or cette assemblée n'avait qu'à transformer en résolution le rapport de Pfordten qui lui était soumis et qui concluait à la reconnaissance du duc Frédéric. Il importait peu une fois le principe solennellement admis quelle serait la situation du duc Frédéric vis-à-vis de la Prusse ; mais il n'y aurait eu ni condominium ni traité de Gastein, ni guerre de 1866.

Malgré tous les obstacles, la Conférence fut, durant la seconde période de ses séances, sur le point de s'entendre. Après que les neutres, je veux dire la France et l'Angleterre, qu'on était parvenu à tenir à l'écart, eurent autorisé, au moins par leur silence l'enlèvement des duchés au Danemark, le cabinet de Londres eut l'idée de reconstituerl'intégrité duDanemark en lui accordant une rectification de frontières. A Paris, on parlait de réclamer un plébiscite. On proposa de placer la limite sur la Schlei, la Suède indiqua mêmel'Eider. Pour mon compte, j'émis l'opinion de ne point traiter cette question uniquement au point de vue diplomatique, et de ne point englober dans l'annexion des populations qui n'étaient pas allemandes et ne voulaient pas le devenir. Je reconnus combien la modalité d'un plébiscite était avantageuse et pratique : la frontière nord était reculée seulement de quelques milles; les territoires rétrocédées au Danemark auraient été insignifiants. Seulement j'avais comité

sans mon hôte. A Vienne ma proposition souleva un toile. On écrivait au comte Apponyi « si j'avais perdu la tête pour proposer un plébiscite. Si j'avais oublié la Vénétie. » Par conséquent les représentants autrichiens votèrent contre toute espèce de plébiscite tandis que le comte Bernsdorff l'admettait parfaitement. 11 n'y avait aucune corrélation entre le Schleswig et les Etats italiens où le plébiscite avait eu lieu. Il ne s'agissait pas de demander aux populations danoises si elles voulaient un nouveau maître mais si elles voulaient conserver l'ancien. Rien ne sentait la révolution dans un tel vote.

La conférence de Londres fut brusquement interrompue; elle s'arrêta net comme une pendule qui vient encore de sonner. Elle n'a point été sans importance pour l'histoire de cette époque. Tant que j'ai été ministre, j'avais l'habitude de me faire remettre ce que mes adversaires ou les feuilles de l'opposition écrivaient contre moi. Depuis, mon libraire connaissant mes goûts m'expédie en premier lieu tous les ouvrages qui m'attaquent. Un jour je trouvai dans la bibliothèque nombreuse que je m'étais ainsi formée un volume: « Nation et Bundestag » , de Karl Fischer. J'ignore quelle situation politique occupe l'auteur; elle parait être assez considérable. En tout cas M. de Bismarck a dû lui donner communication de ce qui reste des archives de Francfort. Il a eu, dans son ouvrage, l'occasion de mentionner la conférence de Londres, et il analyse mes rapports sur le ton d'un continuel persiflage. Il s'égaie également à propos de mes dépenses de voyage : elles avaient pourtant été fixées avant mon ariivée à Francfort et sans ma participation.

J'ai d'ailleurs de quoi me consoler des railleries de M. Fischer. Voici en effet les lettres qui me furent adressées après la clôture de la conférence. On voudra bien admettre que le signataire valait bien comme autorité l'auteur de « Nation ùnd Bùndes tag. »

A Son Excellence le ministre royal d'Etat saxon, M. de Beust plénipotentiaire de la confédération germanique aux conférences de Londres.

Francfort-sur lc-Mein, H mai 1869.

Monsieur le baron,

Très estimable M. le Ministre,

J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Excellence de vos rapports N° 1 à 5 inclusivement et de vos télégrammes y compris celui du 9 de ce mois; je les ai soumis dès qu'ils me sont parvenus aux Comités réunis et aujourd'hui même en séance à la diète. C'est pour moi une satisfaction de constater l'intérêt considérable avec lequel ces communications ont été accueillies de toute part.

Je prie V. Excellence d'agréer, etc.

Kubeck '.

Francfort, le 2 juin 1864.

Monsieur le baron,

Très estimable Monsieur le ministre d'Etat,

La haute assemblée fédérale a pris connaissance de vos nou-

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