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CHAPITRE XXVIII

La paix avec le Danemark et l'éloignement des troupes fédérales. — Contradictions. — Le traité de Gastein et ma visite à Vienne. — Une dépêche historique.

Par une singulière ironie de la destinée la Saxe qui s'était le plus passionnée pour la délivrance des duchés, la Saxe qui fournit le représentant germanique pour plaider cette cause à Londres fut la première victime de cette délivrance. Infandum regina jubés renovare efo/om^m'écrierai-je volontiers en songeant aux affaires de Rendsbourg. Ce sera là mon excuse, si j'expose brièvement les événements survenus en cette remarquable année 1864.

Aussitôt après la conférence de Londres, la guerre recommença sans que les puissances étrangères s'en mêlassent aucunement. Que dirai-je? Le Danemark fut vaincu et subit sa destinée. L'armistice, les Préliminaires de la paix et la paix ellemême se succédèrent rapidement.

L'Autriche et la Prusse n'avaient pas voulu entreprendre une guerre de conquête ni châtier le Danemark pour un affront qu'elles auraient subi. Pour m'exprimer juridiquement, elles étaient non sans doute les mandataires de l'Allemagne, mais ses chargés d'diiïà\res,,?iegotiorum gestores. Logiquement la Confédération, qui occupait le Holstein et qui avait participé à la Conférence de Londres, avait son mot à dire dans le traité de paix Et cela d'autant plus queles deux puissances, ayant accepté la séparation des duchés et la proclamation du duc d'Angustenbourg, ne pouvaient demander au Danemark de leur céder deux provinces qui déjà ne lui appartenaient plus mais qui de l'aveu même des plénipotentiaires de l'Autriche et de la Prusse appartenaient au ducd'Augustenbourg.

Ce n'était pas trop demander non plus que l'on montrât quelques égards pour les états de la confédération qui n'avaient jamais oublié ce qu'elles devaient aux grandes puissances et notamment à ceux qui avaient une position militaire dans le Holstein en vertu d'un mandat fédéral. Quoi qu'il en soit, la Prusse agit seule. Elle savait que le général saxon commandant à Rendsbourg n'obéirait qu'aux ordres émanés de l'assemblée fédérale. Elle si ferrée sur la discipline militaire donna cependant au prince Frédéric Charles l'ordre de se rendre maître de Rendsbourg et de l'occuper avec 6000 hommes. Je ne regrette pas que le général von Hake ait cru devoir céder à la force, mais s'il avait résisté par les armes, il n'aurait encouru, j'en suis sur, aucune responsabilité.

On comprend que de tels agissements aient laissé de l'amer-

tume et causé des frottements. Le gouvernement saxon crut devoir rapatrier ses troupes, non à travers la Prusse, mais par le Hanovre, la liesse et la Bavière. Le docteur Ebeling, mon biographe, s'imagine que j'ai sans doute plus d'une fois regretté cette mesure : il se trompe étrangement. A vrai dire, certaines feuilles prussiennes proclamèrent bien haut mon hostilité, mais dans les cercles gouvernementaux, à Berlin, on se montra satisfait, car on nous avait invité à procéder le plus vite possible et n'importe par quelle route à l'évacuation. Nous risquions même de supporter les frais de ce voyage circulaire d'une division, mais on voulut bien ne pas les imputer à la Saxe : les deux gouvernements étaient sûrs de leurs troupes, mais ils n'auraient pu empêcher l'effervescence populaire dont les effets auraient été graves.

Si, comme je l'ai montré, la politique de l'Autriche et de la

( Prusse fut, avant la paix de Vienne, pleine de 'contradictions,

/ elle ne le fut pas moins après, les « contradicliones in adjecto »

/ faisaient l'affaire de M. de Bismarck; elles lui étaient utiles :

\il en était tout autrement pour ses adversaires.

En ce qui concernait le légitime possesseur des pays conquis, de nombreux problèmes se posaient. Le duc d'Augustenbourg avait été proclamé comme tel devant l'Allemagne et l'Europe ; malgré cela les deux grandes puissances invoquant l'avis de « légistes delà Couronne » traitaient son avènement comme une question ouverte et opposaient au prétendant le respect des droits des lignes d'Oldenbourg et du Brandebourg. Le point de vue, fondé sur une certaine priorité des droits d'Augustenbourg,

resta, en thèse générale, celui de l'Autriche. Tout au contraire, d'autres gouvernements confédérés s'en tenaient aux déclarations de Londres et aux résolutions de l'assemblée fédérale, ils considéraient la reconnaissance du duc Frédéric comme un fait de première importance. Quant à la France on y faisait des mots sur le prétendant: « puisse son règne être aussi long que son titre », écrivait un journal parisien. En somme la déclaration de Londres était d'une haute importance, elle constatait en effet que « le prince héritier d'Augustenbourg faisait valoir des droits parfaitement établis sur les duchés, que l'assemblée fédérale était prête à le reconnaître, et qu'en outre l'immense majorité des suffrages, dans les pays conquis, se porterait sur son nom. » La préférence accordée par l'Autriche au duc d'Augustenbourg est due en grande partie à l'activité déployée par l'agent du duc d'Augustenbourg à Vienne,/ M. de Wydenbrugk, ancien ministre de Weimar, homme in telligent et affable, que je fréquentai pendant mon exil de 1866 à Vienne. On peut supposer aussi que la duc de Cobourg, parent et ami du comte Mensdorff, seconda les efforts de M. de Wydenbrugk. En tout cas, il est certain, qu'à Vienne le sentiment général était d'accord avec les royaumes et Etats secondaires, plutôt qu'avec la Prusse. L'annexion des duchés à la Prusse n'était pas ce qu'il avait de plus malheureux, l'Autriche aurait du reconnaître tout de suite qu'elle n'avait aucun intérêt à occuper le Schleswig, dont la possession entraînait de nombreux embarras et d'inutiles sacrifices pécuniaires. Si l'on avait eu plus tut conscience de la situation, les cal-

culs de M. de Bismarck auraient avorté et la guerre de 1866 eut été évitée. En tout cas, je suis d'avis que l'Autriche pouvait faire dune pierre trois coups. Elle était en position de gagner pour longtemps l'opinion publique allemande, de rendre une nouvelle vie à la confédération, et de se concilier la Prusse.

Il fallait soutenir le duc d'Augustenbourg, mais en exigeant de lui qu'il tint compte des réclamations formulées par le ca- \ binet de Berlin en cédant à la Prusse le port de Kiel et certains avantages administratifs et militaires. Depuis le duc et ses amis ont reconnu que ces conditions étaient en somme acceptables et il était plus facile d'exiger des concessions plus étendues d'un état en formation que d'un état constitué. On agit tout autrement, de telle sorte que le duc se montra très roide à l'égard de Berlin. Il comptait en effet sur l'appui de l'Autriche. On sait qu'il eut tort.

Il y eut un moment encore où l'Autriche aurait pu bien « couper » le jeu, seulement mes conseils ne furent pas suivis. Comme j'en avais l'habitude chaque année, je me rendis en 186o à Gastein et je m'arrêtai à Vienne au retour. J'obtins une audience de l'empereur, et je dinai à Weidlingauchez le comte Mensdorff avec MM. Maurice Esterhazy et Bloome. A cette occasion je remis un mémoire à mon amphitryon. Partant de ce principe que l'Autriche, tout en recherchant une solution honorable, ne voulait pas se laisser entraîner à faire la guerre à la Prusse, je demandais si l'Autriche avait intérêt à prolonger sa situation dans les duchés. Après avoir répondu négativement à cette question, j'expliquais comme quoi le cabinet de

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Vienne avait lutté pour un intérêt germanique ; dès lors, je concluais qu'il devait s'en remettre à l'organe de l'opinion allemande, je veux dire l'assemblée fédérale. Au cas où celle-ci déciderait l'abandon des duchés, les troupes autrichiennes se retireraient avec armes et bagages; dans le cas contraire, l'Autriche serait soutenue si un conflit se produisait. Telles étaient les principales vues exposées dans ce mémoire que je cherchai vainement dans les archives lorsque je fus devenu ministre autrichien : il n'avait jamais été remis à l'empereur.

En arrivant à Gastein, je trouvai la convention conclue. « Nous avons, médit Bismarck, fait accepter par l'Autriche un arrangement pacifique1. » L'histoire a montré ce qu'il valait. Quand deux associés possèdent deux terrains ou deux fabiiques et qu'ils ne s'entendent plus au sujet de l'administration, il faut liquider. S'ils persistent à pratiquer le régime de la communauté, les choses iront plus mal qu'auparavant.

On comprend qu'au milieu de tels embarras la confédération germanique ait été de plus en plus exposée à la dissolution. II est même étonnant qu'elle ait encore pu répondre à l'appel de l'Autriche à son concours en 1866. Et cependant, certaines feuilles viennoises parlent volontiers encore du « misérable Bundestag ». Ce fut le mérite de la Bavière, de la Saxe et du grand-duché de Hesse de tenir haut et ferme le drapeau de la Confédération et d'avoir formulé la déclaration suivante, en pré-

1. Il s'agit de l'arrangement conclu entre M. de Bismarck et le comte Mensdorff au sujet du partage provisoire des deux duchés. La Prusse occupait le Schleswig et l'Autriche le Holstein.

sentant une résolution tendant à mettre le duc d'Augustenbourg sur le trône, résolution qui fut enterrée par une commission spéciale.

« Les gouvernements de la Bavière, de la Saxe et du grand duché de liesse ne croient pas devoir entrer dans le détail de ce qu'ont résolu la Prusse et l'Autriche en date du 6 avril. Il leur parait superflu de rappeler les démarches qui ont été faites en vue d'obtenir une solution effective de la question du Holstein. Au contraire de la plupart des Etats représentés à l'assemblée fédérale, qui ont approuvé silencieusement, les gouvernements indiqués ci-dessus ont épuisé, dans le sens de la solution qui leur paraissait juste, tous les moyens que leur parmettait la constitution. Dès lors, ils déclarent que, tant qu'une proposition conforme au droit ne sera pas faite à l'assemblée fédérale, ils sont obligés de considérer leur vote comme définitif dans cette affaire et protestent contre tout arrangement illégal. »

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