‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 56 sur 71 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Le bouleversement.— Les derniers six mois de la confédération germanique.

Si l'on a lu attentivement les chapitres précédents et si l'on se souvient des incessantes attaques dirigées contre la Confédération, on ne s'étonnera point qu'elle ait succombé.

Le député Braun-Wiesbaden l qui m'a fait souvent, sans me connaître, l'honneur de s'occuper de moi, raconte dans un feuilleton delà» Nouvelle Presse libre » que le prince Wittgenstein, président du conseil des ministres de Nassau, avait dit, à propos de ma réforme projetée de 1861 : « Comment transformer la Confédération ? Quand on enlève sa bosse à un bossu, il meurt. » Il est très possible que ce mot soit authentique et qu'il ait échappé à mon vieil et joyeux ami Wittgenstein. Toutefois,

1. M. Braun (de Wiesbaden) fut avant 1866 un des plus ardents adversaires du particularisme et applaudit des deux mains à l'agrandissement de la Prusse qui absorba aussi le Nassau sa petite patrie. Orateur très caustique, M. Braun brilla longtemps au premier rang au Reichstag de Berlin. Il appartenait au parti national-libéral. Depuis plusieurs années M. Braun a renoncé à la politique militante pour se consacrer entièrement à sa cbarge d'avocat à la haute cour de Leipzig.

je ne refuse pas la comparaison: mais ma conclusion est différente. Les bossus sont, j'en tombe d'accord, d'aspect extérieur peu agréable; mais ils ne manquent ni d'intelligence ni d'activité, et la Confédération toute bossue qu'elle pouvait être ne manquait pas de qualités; or il fallait en tirer parti au lieu de la railler et de l'insulter à cause de son infirmité. Jusqu'à la fin le « Bund » a montré de quels beureux résultats il était capable.

Cela est si vrai qu'une violation flagrante de la constitution fut ssule assez forte pour le briser. 11 serait fort inutile de rechercher qui doit porter la responsabilité de cette infraction. Est-ce l'Autriche en proposantla mobilisation à cause des agissements <le la Prusse dans le Holstein ; sont-ce les Etats de moyenne importance en acceptant cette motion ; est-ce la Prusse en voyant \ dans ce fait une attaque directe? Nous n'avons pas à nous pro- Snoncer. Il nous suffira de faire remarquer que depuis longtemps la Prusse avait violé la constitution en concluant une Vajliance avec l'Italie en vue d'une guerre commune. Cette consilération est capitale. Elle ôte beaucoup de leur mystère a.ix événements de 186G.

Ils sont les conséquences logiques de ce qui avait eu lieu en 1365; ils découlent de ce fait que le cabinet de Vienne soutint trop tard les droits du duc d'Augustenbourg et se prêta à l'arrangement de Gastein.

L'Autriche revint au pacte fédéral. Elle voulut, de son côté,

oublier le passé. Par malheur il était trop tard. Les erreurs

commises devaient porter leurs fruits. Trois ans plus tûtl'Au-

. triche avait dit : « Je ne puis forcer la Confédération à me

suivre ; mais rien ne m'empêche de m'allier à la Prusse et de faire ce qui me plaira ».

Maintenant la Prusse disait : « Je veux me séparer de l'Autriche et, s'il le faut, lutter avec elle. Rien ne s'oppose à ce que j'agisse comme puissance européenne; à ce que je recherche des alliances, et à ce que je traite en ennemis les états fédérés qui ne me suivront pas ou qui ne resteront pas absolument neutres. » Toute la différence c'est que, entre ces deux raisonnements, l'un était habile et l'autre ne l'était pas.

Quant aux Etats germaniques de moyenne importance, que les feuilbs de Berlin et de Vienne insultaient à l'envi, ils surent, au milieu du conflit, garder une attitude pleine à la fois de dignité et d'énergie. La Saxe en particulier ne resta pas audessous de sa tâche; quand le péril vint, son armée était bien exercée et toute prête ; et, si le bras de son puissant voisin s'appesantit sur elle, au moins a-t-elle mérité une page glorieuse dans le grand livre de l'histoire.

Il ne me reste qu'un mot à ajouter. On se souvient que le 24 mars 1866 un arrangement « satisfaisant jusqu'à un certain point » avait été conclu entre l'Autriche et la Prusse; c'est immédiatement après que le cabinet de Berlin envoya aux gouvernements germaniques l'ordre de « prendre position, » et de procéder à une réforme du pacte fédéral dans un sens tout avantageux à la Prusse. Je répondis avec la plus grande fermeté, et, dans la note que je rédigeai, je me trouvai généralement d'accord avec mes confrères, les ministres d'autres Etats allemands.

Page 1