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CHAPITRE XXX

Au seuil d'une époque nouvelle. — Regard rétrospectif.

Avant de raconter les souvenirs qui se rattachent aux événements qui précédèrent la guerre, je tiens pour indispensable de jeter encore un regard sur ce « Bund » qu'elle anéantit. On va se demander : Comment ? il verse des larmes sur une institution qui n'a jamais eu la sympathie des populations et que les gouvernements eux-mêmes ont contribué à amoindrir et à ruiner. A-t-il donc cessé d'être Allemand lorsqu'il s'est établi en Autriche, et ne doit-il pas se réjouir du changement qui a créé la patrie allemande une et forte ? Je ne ferme pas mes yeux pour ne pas voir la grandeur de la nouvelle création politique, ni mes oreilles pour ne pas écouter le concert de louanges qui s'élève en Allemagne et au dehors. k Comme Autrichien, je n'ai pas qualité pour soulever et discuter les questions concernant l'empire allemand, et quant aux bonnes relations des

cabinets de Vienne et de Berlin, loin d'y être hostile, c'est moi qui ai posé les bases de cette entente.

Je n'obéis pas davantage à un dépit personnel, car la guerre de 1866 a été pour moi la source d'honneurs inespérés et m'a valu des journées glorieuses bien vite envolées. Mais d'autre part, il m'est impossible de ne pas constater que la solution de la question allemande telle qu'elle est intervenue, n'était pas celle que l'Autriche eut choisie de son plein gré, non seulement à cause de la rivalité entre les deux plus puissants souverains allemands tranchée en faveur de la Prusse, mais encore à cause du contre-coup que les événements de 1866 ont eu à l'intérieur. Il est étrange que les Allemands-Autrichiens qui ont eu le plus à souffrir du nouvel état de choses se soient consolés si vite.

En me plaçant non pas au point de vue autrichien, mais au point de vue allemand, il me sera permis de faire observer qu'il ne convient pas plus aux peuples qu'aux particuliers parvenus à la richesse et à la puissance de renier le passé modeste et de méconnaître ce qu'il avait de bon et d'honorable.

L'ancienne constitution fédérale était-elle vraiment si mauvaise? C'est un fait que pendant les cinquante ans de son existence, la paix extérieure n'a pas été troublée. Cet heureux résultat est du à l'intimité de la Prusse et de l'Autriche, mais c'est la constitution fédérale qui créa cette intimité. Tant queces excellentes relations ont duré, tous les gouvernements germaniques ont marché de concert avec les deux grandes puissances. Quand l'une d'elles a conçu le dessein d'exclure l'autre,

il a bien fallu que les petits prissent parti pour la Prusse ou pour l'Autriche. Les Etats allemands de moyenne importance n'ont rien fait pour attirer l'immixtion de l'étranger dans les affaires fédérales. S'ils ont eu une certaine déférence pour la Russie ou pour la France, pour Nicolas ou Napoléon III, l'exemple leur venait de haut. I)ès qu'on s'adressait à eux pour défendre la commune patrie, ils étaient prêts; en 1840 comme en 1859.

On parle aujourd'hui volontiers des efforts de l'empire allemand pour conserver la paix, autrefois on n'en parlait pas, parce que le maintien de la paix allait de soi. depuis 1866 et 1870 il n'en est pas de même.

Le jugement sévère que l'on porte sur l'ancien « Bund » s'appuie surtout sur la diversité et l'indépendance trop grande des petits Etats. Soit! mais n'oublions pas que le système représentatif a été introduit non pas par les deux grandes puissances, mais par ces États de seeond ou de troisième ordre qui l'ont pratiqué, vingt ou trente ans plus tôt, malgré les bâtons que Ton mettait dans les roues à Vienne et à Berlin. Voudraiton prétendre que ce système qui fut en France et en Italie le véhicule de toutes les réformes libérales est arrivé à l'apogée de son développement et de son prestige dans le nouvel empire allemand?

Il ne manque pas de gens qui se réjouissent en voyant le parlementarisme amoindri et limité, — mais ceux-là sont-ils bien certains qu'il ne faudra point recourir à ce système, non pas pour endiguer le pouvoir d'en haut mais afin de créer une sou-

pape de sûreté pourles mouvements d'en bas. Ce jour viendra et elle sera pénible à supporter alors la responsabilité de ceux qui auront discrédité le régime représentatif.

Sur d'autres terrains l'action des États secondaires a été tout aussi remarquable. Je rappellerai qu'on leur doit l'initiative en matière de chemins de fer. La ligne de Leipzig-Dresde venant, après la petite ligne Nuremberg-Furth fut le premier railway de quelque importance établi en Allemagne; la ligne Leipzig-Magdebourg n'en est que le prolongement. J'étais secrétaire de légation à Berlin lorsque le comité pour le chemin dé fer de Leipzig-Dresde fut créé et commença ses travaux. On ne se privait pas de railler la « sagesse supérieure » des Saxons, et le ministre des affaires étrangères, devenu plus tard mon oncle par alliance, ne manqua point de m'adresser de charitables avertissements. Ai-je besoin de rappeler combien la multiplicité des capitales a contribué à répandre le goût des des beaux-arts et des sciences? On me dira que rien ne les empêche de se livrerai! même culte à l'avenir... 11 y avait des motifs très délicats que je ne puis indiquer ici qui n'existent plus et qui poussaient à l'émulation ceux qui se sentaient indépendants et pouvaient agir en conséquence.

Je me suis promis de prendre les faits tels qu'ils sont et non tels qu'ils devraient être , peut-être ai-je poussé cette franchise trop loin. N'importe! Mais tout en rendant hommage à la vérité, je n'ai pas voulu déprécier le présent au profit du passé! Je n'ai jamais eu du goût pour le victrix causa plaçait Diis sedvicta Catoni. Je n'ai jamais houdé dans mon coin, les Aile-

mands à Vienne comme ceux de Londres et de Paris ont eu l'occasion d'en juger. J'ai comparé jadis 1866 et 1870 à des phénomènes volcaniques. Les blocs de terre resteront là où ils ont été projetés! Ce serait folie que de vouloir les remettre à leur ancienne place. Je n'ignore pas que les Etats allemands se sont rapidement identifiés avec le nouveau régime — c'est le cas plus que partout en Saxe. Le premier dans l'État donne l'exemple de la fidélité sans réserve à l'Empire. C'est une calomnie de prétondre que les Saxons sont ennemis de l'Empire,... de la législation impériale peut-être ! En lisant ce que j'écris, beaucoup de mes compatriotes saxons ne seront pas ébranlés dans leurs sentiments à l'égard de l'empire, mais ils ne se sentiront pas blessés dans leurs idées.

Mais dans tout l'empire allemand il est quelqu'un qui approuvera mes observations, car ses actes sont conformes à mes idées, ce quelqu'un c'est M. de Bismarck. Est-ce qu'il insisterait autant sur l'utilité des Etats, est-ce qu'il favoriserait autant le Bundesrath qui les représente aux dépens même du Reichstag, s'il n'avait appris à Francfort ce que valent ces États de second ordre et s'il ne les considérait pas comme autant de pierres angulaires de l'édifice qu'il a construit.

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