CHAPITRE XXXI
1 SGG
Les préliminaires de la guerre.
M. Biedermam raconte dans ses « Trente ans de l'histoire de l'Allemagne » que « M. de Beust a poussé à la guerre, mais qu'il ne réussit pas à entraîner M. von der Pfordten à l'imiter. M. Biedermann s'en réfère à M. de Friesen qui prétend que M. von der Pfordten lui-môme lui a tenu ce propos. Je ferai remarquer en passant que l'auteur des « Trente ans » a fort énergiquement protesté certain jour contre la façon, dont M. de Friesen écrivait ou plutôt déguisait l'histoire. Il est étrange qu'il s'appuie sur une telle autorité. En supposant que le propos attribué à M. von der Pfordten ait été tenu, cela ne prouverait rien. M von der Pfordten le chef de file des États secondaires a décidé la Saxe hésitante, à adopter le projet de mobilisation présenté par l'Autriche et son langage à la chambre bavaroise était bien plus belliqueux que le mien.
Je comprends néanmoins qu'à un moment donné, M. vonder Pfordten ait tenu à passer pour plus pacifique que moi. C'est en 1866 lorsque lui et de Frieseu négociaient avec beaucoup de difficultés à Berlin et que tout semblait perdu. Je venais alors d'être relevé de mes fonctions, on me considérait comme un homme mort, il n'y avait donc pas à se gêner avec moi et l'on pouvait me tout mettre sur le dos. J'étais incapable de me défendre. Le procédé manquait de générosité, mais je me sens pris d'indulgence pour ceux qui acculés comme l'étaient alors les plénipotentiaires des Etats vaincus cherchent à s'en tirer n'importe comment.
Je sais bien que ce n'est pas seulement dans les « Trente ans d'histoire, » que l'on m'accuse d'avoir poussé à la guerre. On s'est surtout appuyé sur les prétendus armements de la Saxe. Voici ce que j'ai dit à cet égard à la seconde chambre.
« Je crois, messieurs, que les pièces qui vous ont été communiquées réfutent si complètement les reproches concernant nos armements précipités, qu'il est inutile d'insister. On s'étonnera peut-être que nous n'ayons pas répondu au même reproche qui nous a été adressé à plusieurs reprises au sein de l'assemblée fédérale. Permettez-moi de m'en expliquer en toute franchise. Nous avons vu le gouvernement d'une grande puissance prétexter devant l'Europe quelques levées de recrues, et quelques achats de chevaux dans un petit Etat pour justifier la concentration d'une armée entière. Eh bien, nous, c'est-à-dire le gouvernement de ce petit État, nous considérons comme contraire à notre dignité, après avoir réfuté une fois avec
preuves à l'appui, les accusations dirigées contre nous, de répondre à nouveau lorsque les mômes accusations se répètent. On nous objectera peut-être, messieurs, qu'il ne fallait même pas fournir le mince prétexte que l'on a invoqué contre nous. A ce sujet aussi je vous demanderai la permission d'èlre franc.
» Une certaine dose de prudence est la condition première de tout gouvernement.
» 11 est facile de nier après coup des intentions qui n'ont pas été exécutées et de ranger certaines suppositions dans la catégorie des vaines terreurs, mais cette prudence dont je parlais doit se régler sur les circonstances et sur les hommes à qui l'on a affaire. Il faut éviter de mêler les absents aux discussions publiques, il faut surtout s'abstenir de déverser le blâme sur eux. Je suis très heureux de n'avoir à invoquer pour nous justifierque leséminentes qualités d'unimportant perconnagedont l'importance aggrave notre péril. Cet homme haut placé — vous devinez de qui il s'agit — est remarquable par son ambition qui n'est pas une ambition vulgaire, mais qui a ses racines dans un amour ardent pour son pays d'origine; il est remarquable aussi par l'énergie de la volonté et la décision dans l'action, par sa grande intelligence "et par e parti qu'il sait tirer des forces dont il dispose. Ajoutez à cela, qu'il a eu la chance d'avoir eu comme alliés, la faiblesse et l'indulgence de ses adversaires, songez aux leçons que l'histoire de notre Saxe nous enseigne *, vous comprendrez notre prudence et vous
1. Il s'agit de l'envahissement subit de la Saxe par Frédéric le Grand au début de la guerre de sept ans.
admettrez que plus d*uu renseignement puisé à bonne source et dont nous ne tiendrions pas compte si les circonstances étaient autres, ait été accueilli par nous comme un sérieux avertissement.
» Lorsque je parle des enseignements de l'histoire, je n'ai même pas besoin de retourner de cent ans en arrière pour invoquer des faits connus de tous les Saxons, d'autres événements sont plus récents, et ont été vivement discutés dans cette salle.
» Je veux parler des incidents de Rendsbourg et de la situation de nos troupes dans le Holstein qu'on était prêt à chasser de vive force, alors même que la confédération leur aurait prescrit d'y rester. Après une telle expérience, il est difficile de comprendre l'audace de la presse officieuse prussienne signalant notre attitude menaçante, il est difficile aussi pour vous d'oublier, qu'à une époque où il n'était question ni de la politique saxonne, ni de nos armements, la presse officieuse prussienne se moquait fort delà « Gazette de Leipzig » qui discutait l'éventualité d'un conflit entre les deux puissances et recommandait à la Saxe de rester neutre. On proclamait alors à Berlin qu'un champ de bataille bien choisi et une bataille gagnée valaient mieux que l'amitié d'un petit État. »
Je me représente le rire ironique errant sur quelques lèvres. Xon, je n'avais pas la prétention d'arrêter l'armée prussienne avec les forces militaires de la petite Saxe. Mais nous faisions partie d'un ensemble, et si nous voulions compter sur le secours de nos confédérés, il ne fallait pas, nous qui étions les premiers exposés, nous montrer hésitants et peu empres-
ses à nous défendre. Aucun des gouvernements allemands ne désirait la guerre. L'Autriche pas davantage; et même s'il ne l'avait pas affirmé en 1871 à Gastein, je serais néanmoins persuadé que l'empereur Guillaume se décida à la lutte malgré lui après de longues hésitations et le cœur bien gros. Je n'en dirai pas autant de son gouvernement, les rapports de Francfort sont là pour démontrer que chez M. de Bismarck la guerre avec l'Autriche ne fut pas le résultat d'inspirations subites, mais le fruit de longs calculs combinés. Elle faisait dès le début partie de son programme politique; il la considérait comme une nécessité inéluctable (Voyez l'ouvrage de M. Posehinger).
La Prusse était militairement préparée à la guerre. Il n'en était pas de même de l'Autriche dont la politique comme à l'époque d'avant 48 subissait des courants contradictoires; on se décida à agir trop tut ou trop tard.
Pendant les premiers jours de juin, deux sematnes avant la déclaration de guerre, le général autrichien baron de Ringelsheim stationné à Teplitz fut envoyé secrètement à Dresde pour demander que l'armée saxonne passât en Bohême. Nous ne nous rendions pas compte des motifs qui avaient déterminé le gouvernement autrichien à nous faire cette proposition alors. Se défiait-il de nous? ou bien craignait-il que l'armée saxonne fut cernée et obligée de capituler sans combat comme au début de la guerre de sept ans. Il n'importe, ce qui nous décida à refuser, c'est que dans l'état où se trouvait la
question, nous eussions agi en dehors du pacte fédéral, ce que
nous ne voulions à aucun prix. Plus tard, après de longues années, je revis M. de Ringelsheim, homme très aimable et dont j'avais fait avec plaisir la connaissance. « Je me souviens toujours, me dit-il, de ce que vous m'avez dit à Dresde ! — Eh quoi donc? — Empochez trois soufflets plutôt que de marcher avant d'être prêt. »
Pour pouvoir armer il faut non seulement de l'argent mais aussidu temps. Le Congrès proposé par Napoléon III fournissait à l'Autriche une excellente occasion pour en gagner. L'Autriche refusa de se rendre à ce Congrès ou ce qui revient au même, elle mit à son consentement des conditions qui ne furent pas agréées.
On ne voulait pas à Vienne que la question de la Yénétie fût soulevée. La dépêche du gouvernement autrichien est tout ce qu'il y a de plus honnête et de plus digne, mais ni l'honnêteté ni la dignité n'auraient souffert en rien si l'Autriche était allée au congrès avec ses réserves en poche pour les faire valoir au moment opportun. Le grand maître de la diplomatie moderne en a agi tout autrement lorsqu'il faisait miroiter aux yeux de M. Benedetti des cessions de territoire.
On a dit et répété que le comte Mensdorff-Pouilly n'avait accepté le portefeuille des affaires étrangères qu'à son corps défendant et en vertu de l'obéissance passive que tout militaire (il était lieutenant-général) doit à son chef suprême, l'empereur. Le comte Meusdorff ne se croyait pas qualifié pour prendre la parole au nom de l'Autriche au sein d'un grand aréopage européen. J'aurai occasion plus loin de rendre justice aux' quali- |
tés de M. de Mensdorff, qualités fort méconnues, il me sera donc permis de dire qu'il eût mieux valu que M. de Mensdorff ne se laissât point guider par l'obéissance passive, mais qu'ayant accepté le ministère, il devait en remplir tous les devoirs y compris celui de prendre part à un congrès. On semb'e avoir oublié complètement qu'à l'époque où il fut question du congrès l'alliance prusso-italienne n'était plus un secret pour personne. La Prusse avait donc tout intérêt à empêcher un rapprcchement qui aurait pu s'effectuer au congrus entre l'Autriche et l'Italie.
Avant de m'appesantir sur le rôle de la Bavière, je crois devoir citer le passage suivant de l'almanach historique de Schultz, un manuel qui mériterait d'être dans toutes les mains.
« 186o, 23 juillet. M. de Bismarck, retour deGastein se rencontre à Salzbourg avec le ministre bavarois von der Pfordten qu'il avait invité à s'y rendre.
M. de Bismarck ouvrit l'entrevue en déclarant que la guerre entre l'Autriche et la Prusse était problable et très prochaine. Il était donc de l'intérêt des Etals secondaires de prendre position dès à présent en vue de ce conflit. Selon M. de Bismarck, il ne s'agissait que d'un duel entre les deux grandes puissances et il y aurait peu d'intérêts engagés pourvu que les autres Etats allemands restassent simples spectateurs. La Prusse n'avait jamais songé à étendre son action au delà de la ligne du Mein. L'affaire sera promptement terminée ; l'Autriche n'est pas armee et n'a pas d'argent pour se préparer. Après une seule giande bataille, la Prusse sera en mesure de dicter ses conditirn*. M. de
Pfordten émit des doutes sur la possibilité de maintenir la neutralité absolue des petits Etats et fit valoir que la Prusse ne pourrait guère se dispenser d'occuper la Saxe. M. de Bismarck répondit qu'il suffirait d'agir par la Silésie; ce n'était pas seulement son idée mais l'avis des militaires les plus compétents... Quant à la Bavière elle seraitl'li entière naturelle de l'Autriche dans l'Allemagne du Sud, ce que M. de Bismarck engagea son interlocuteur à bien considérer. M. de Pfordten répondit qu'il n'avait pas mandat pour discuter au nom du gouvernement les ouvertures de M. de Bismarck et il refusa également d'exprimer son opinion personnelle. »
Je ne sais si ces révélations sont parfaitement authentiques. Le langage de M. de Bismarck tenu après la conclusion de la convention de Gastein serait singulier à l'égard de son « allié » et je le recommande aux journaux de Vienne lorsqu'une nouvelle occasion se présentera pour publier des articles dithyrambiques sur le chancelier allemand.
J'ai passé une époque heureuse de ma vie en Bavière. J'y fus reçu avec beaucoup de sympathie et je garde à ce pays un souvenir reconnaissant. Je considère aussi comme une tâche délicate de parler d'un homme avec lequel j'ai été longtemps en étroite communion d'idées. Je m'en vais toutefois le faire brièvement et avec franchise. Après les conférences de Salzbourg, j'eus des entrevues répétées avec von der Pfordten à Munich. Il ne me parla point de ce qui s'était passé à Salzbourg, car il devait toute discrétion à M. de Bismark et n'était point obligé à une communication envers moi. Dans tous les entretiens que nous
eûmes ensemble et avec le ministre wurtembergeois, baron de Varnbuler, ses déclarations relatives à la question du Schleswig restèrent identiques et ne trahirent pas la moindre faiblesse pour la Prusse. Il en fut de même pendant l'hiver suivant. En revanche,' à la conférence des Elats de second ordre qui, e"n avril, eut lieu à Augsbourg. son attitude me laissa fort à penser. J'eus même l'intention de partir aussitôt pour Vienne afin d'aviser le comte Mensdorff qu'il ferait mieux peut-être de s'entendre avec la Prusse, fut-ce au prix d'un sacrifice. Le roi m'en dissuada. Aux conférences de Bamberg, Pfordten changea à nouveau de langage et se montra tel que je l'avais connu autrefois. Le général von der Tann fut envoyé à Vienne pour annoncer que les Bavarois rejoindraient l'armée autrichienne en Bohême. Cet engagement ne fut pas tenu. Les Bavarois ne voulurent pas laisser leur frontière dégarnie ; leur absence affaiblit l'aile gauche à Sadowa et entraîna lo désastre.
On conçoit que ces agissements aient prêté le flanc à la critique et que Pfordten ait pu rester sous le coup d'une accusation de duplicité. Cette accusation est pourtant injuste, à mon sens. Pfordten se souvenait de 18o0 lorsque l'Autriche contraignit la Bavière à mettre 80,000 hommes sur pied, pour déclarer ensuite qu'on n'avait pas besoin des Strafbayern l. Il en voulait aussi à l'Autriche de n'avoir pas soutenu plus effîca-
1. On appelait ainsi les détachements de troupes bavaroises envoyées dans l'électoratde Hesse pour y rétablir le Prince et pour punir (strafen) les Hessois de leur attachement à la constitution.
cernent le duc d'Augusten bourg. Ces réminiscences paralysaient son énergie. Des sentiments divers se combattaient dans son âme. Son patriotisme, son chauvinisme bavarois l'égaraient. On sut en profiter, et peut-être fit-on miroiter à ses yeux la rétrocession du district de l'Inn que l'Autriche enleva à la Bavière en 1778, mais sans le séduire. Sa politique fut très indécise, mais nullement intéressée.
L'eau trouble ne manquait pas, mais il n'y avait rien à pécher.