CHAPITRE XXXII
La rupture et le branle-bas du départ.
L'Autriche avait réclamé à l'assemblée fédérale la mobilisation de tous les corps d'armée à l'exception des corps prussiens. A la suite de cette motion, la Prusse sortit de l'assemblée fédérale et la guerre fut déclarée. Loin d'y pousser j'adressai à Vienne des paroles sérieuses d'avertissement, et je ne me ralliai à la motion autrichienne que lorsque la Bavière y eut adhéré.
Mais si la Saxe n'eut point d'intentions belliqueuses, elle ne mérita pas davantage le reproche de s'être endormie dans une sécurité trompeuse. Les ministres de la guerre et des finances, Rabenhorst et Friesen, prirent toutes les mesures nécessaires avec une précision digne d'éloge. Les troupes (30,000 hommes et 73 pièces d'artillerie) entrèrent en campagne le lendemain du jour où le sort fut jeté à Francfort, et trois jours plus tard elles passaient en Bohème. Le trésor, les papiers précieux, les objets d'art du Caveau vert furent empaquetés et di-
rigés sous la surveillance du baron de Weissenbach, par Prague, sur Munich où le gouvernement bavarois avait fait construire une cachette à l'épreuve du feu.
J'ai eu l'occasion de dire qu'il n'y eut pas en 1866 de traité spécial entre la Saxe et l'Autriche. La Saxe remplit simplement ses devoirs fédéraux, ainsi que Friesen l'expliqua après la guerre devant les chambres. Il n'a point manqué de gens pour réclamer une réunion des troupes saxonnes aux troupes bavaroises; c'eût été commettre une faute grossière. Nos soldats eussent servi à couvrir la frontière nord de la Bavière; ils n'auraient point participé à la victoire, qui était possible; et en cas de défaite nous ne pouvions compter sur aucun appui de l'Autriche pendant les négociations pour la paix, ne lui ayant prêté aucun secours direct.
La réunion des troupes saxonnes aux troupes autrichiennes me fournit l'occasion de réfuter une erreur très répandue. Dans les cercles militaires viennois , j'entendis exprimer l'opinion que la grande faute avait été de ne point frapper un coup décisif, pour empêcher la jonction du prince royal et de Frédéric-Charles et l'on prétendait pour expliquer cette faute qu'on ne pouvait pas, par égard pour le roi de Saxe, livrer bataille sur son territoire. Il n'en est rien. Certes, le roi Jean était le meilleur et le plus paternel des souverains, mais il était incapable d'une telle faiblesse. Une dépêche de l'ambassadeur d'Autriche à Dresde, comte Werner, me déclarait au contraire que les troupes autrichiennes entreraient en Saxe sur réquisition du gouvernement royal pour arrêter l'invasion prussienne.
Cependant, le roi s'étant décidé à suivre l'armée, un conseil de régence provisoire fut établi ; il prit le nom de commission nationale « et fut composé des trois ministres suivants: MM. von Falkenstein, von Friesen, Dr. Schneider, auxquels on adjoignit le général von Engel. Cette commission entra de suite en activité; elle se montra résolue et prudente pendant les mauvais jours et mérita la reconnaissance du pays.
Tout marcha suivant nos prévisions. Une note prussienne nous fut envoyée, dont voici le début: « Le gouvernement royal prussien ne peut voir dans l'attitude prétendue réservée de la Saxe, qu'une preuve directe d'hostilité. La position géographique interdit au cabinet de Berlin le droit de se méprendre sur l'attitude hostile qu'adopte à son égard celui de Dresde. »
Immédiatement après, on sommait la Saxe de remettre son armée sur le pied de paix, de préparer les élections pour le parlement germanique, et d'accepter une réforme fédérale exécutée, cela va de soi, dans le sens prussien. 11 va sans dire que nous refusâmes. L'ambassadeur quitta Dresde ; les troupes prussiennes commencèrent leur marche que la rupture du pont de l'Elbe à Riesa ralentit considérablement. En même temps l'armée saxonne se dirigeait sur la Bohême. Le mercredi li juin, la reine, la princesse royale, la princesse Georges et leurs enfants, montèrent à bord d'un vapeur en partance pour Aussig.
La reine veuve Marie était restée à Dresde et c'est grâce à son intervention que les promenades menacées par d'inutiles
travaux de fortification furent épargnées *. La princesse Amélie bien connue par ses travaux dramatiques resta également à Dresde. Le roi partit dans l'après-midi, je le rejoignis le soir à Siebenstein sur la route de Teplitz, à peu de distance de la frontière autrichienne.
Deux' souvenirs me sont restés de cette journée. Le roi était parti à cheval avec le ministre de la guerre et plusieurs officiers supérieurs. J'aurais bien voulu faire la route de même, seulement mes six chevaux (parmi lesquels se trouvait celui que je montai l'année suivante au couronnement à Budapesth) étaient déjà partis pour Prague. Je tenais trop à ces bûtes pour les abandonner. Le chef des écuries ne voulant ou ne pouvant pas m 3 donner de cheval, je me rendis en voiture au « Palais du Grand-Jardin ». C'était le rendez-vous général. Tout à coup nous fûmes informés que le départ était prématuré ce jour-là et chacun rentra chez soi. Un peu plus tard je me rendis au palais royal où je trouvai mon maître non pas abimé dans ses pensées et livré aux préoccupations, mais parcourant des dossiers avec toute sa tranquillité d'esprit. Xous partîmes un peu plus tard et je passai la nuit à Siebenstein. J'y fus suivi par des messagers venant de Dresde (les fameux porteurs de chaises); il était très tard lorsque je trouvai enfin le repos. Le matin de
1. Les Prussiens étaient très mal informés des mouvements et des forces de l'armée autrichienne que l'on exagérait beaucoup. Un jour par exemple on battit la générale dans les rues de Dresde parce qu'une patrouille de hussards s'était avancée jusqu'à Fribourg, ville assez éloignée de la frontière .
fort bonne heure je fus réveillé par ordre du roi et je me rendis auprès de lui. « J'ai peu dormi, me dit-il, parce que j'ai réfléchi à tout. J'espère que la victoire sera de notre côté et alors il pourrait être question de nous rendre notre ancienne province. Mais je n'en veux pas. On éterniserait de vieilles haines et nous aurions là des sujets mécontents et qui nous donneraient peu de satisfaction. »
J'assurai à Sa Majesté que je n'avais jamais envisagé cette éventualité lorsque je discutai les questions qui allaient être tranchées par l'épée, mais que si elle se présentait par suite de la marche des événements je demanderais la permission de l'examiner à un autre point de vue. Je n'osai dire tout haut qu'il ne serait pas nécessaire de longtemps de se lever de bonne heure pour s'occuper de la rétrocession des districts enlevés à la Saxe en 1815.
J'ai voulu démontrer par ces deux réminiscences d'abord combien le roi était calme et ensuite combien toute velléité d'ambition lui était étrangère.
Le roi séjourna encore quelques jours sur la frontière où il assista au passage de ses troupes. Je le précédai à Prague où m'attendaient déjà les employés de mon ministère. Je fus reçu de la façon la plus cordiale par le commandant en chef comte Clam-Gallas. Je penserai toujours avec reconnaissance à cette demeure si hospitalière dont la belle et gracieuse comtesse me lit les honneurs. Quelques jours plus tard je partis pour Teplitz d'où je revins cette fois avec le roi qui fit son entrée à Prague au bruit des vivats et des slavas.
J'ai insisté un peu longuement sur notre départ de Dresde pour bien montrer que, contrairement au récit de certains journaux, l'entrée des Prussiens en Saxe n'eut rien d'imprévu et ne causa nullement une panique.
Les nouvelles queje recevais de Dresde me tenaient au courant des procédés prussiens qui furent fâcheux pour moi, mais peu honorables pour leurs auteurs. Mon collègue, M. de Friesen, qui certes ne peut être regardé comme un anti prussien, fait remarquer dans son livre qui m'est hostile que « l'opinion publique se montra d'autant plus indignée que les actes étant isolés avaient le stigmate d'une mesquine vengeance personnelle. » Je tiens à relater les faits tels qu'ils se sont passés, car on les a un pau exagérés et mon récit plaidera les circonstances atténuantes. Je commencerai par le pillage de la villa de Laubegast. Ma femme qui ne manquait pasde courage personnel, elle l'a prouvé pendantles journées de mai 1849, était restée après mon départ àLaubegast avec mes enfants alors très jeunes. Je comptais qu'à la campagne elle serait moins importunée qu'en ville; cependant au moment de la mise en route je fis par le télégraphe une déinarche à Paris pour réclamer en faveur des miens la protection diplomatique de la France. Ma demande fut accueillie avec empressement; non seulement le ministre français à Dresde en fut informé, mais on chargea M. Benedetti de faire le nécessaire auprès du gouvernement prussien. Avant que ces démarchent eussent été commencées, le ministre de France à Dresde, M. le baron Forth Rouen qui occupait ce poste depuis onze ans et que je considérais comme un ami fidèle et dévoué, avait vive-
ment engagé ma femme à quitter la campagne. Il l'avait conduite en ville avec les enfants et leur précepteur pour l'installer non pas au palais du ministère mais dans un des principaux hôtels. Quelques jours plus tard, M. le baron Rouen accompagna ma famille à la frontière.
C'est le lendemain du départ de ma femme que s'est produit l'incident de Laubegast. La plupart de mes serviteurs étaient restés à la villa dont les portes donnent d'un côté sur l'Elbe et de l'autre sur la route de Pillnitz. 11 ne serait rien arrivé si les grilles étaient restées closes. Mais un des domestiques se mit sur le pas de la porte pour voir passer un détachement de troupes.
Un des soldats lui demanda à qui appartenait cette villa. Dès que mon nom eut été prononcé la maison fut envahie. Les caves furent vidées — cela je l'admets, — mais comment qualifier les sévices à l'égard de mes domestiques, les bris des serrures et le saccagement des meubles. En 1849, les insurgés avaient pénétré dans mon logis, mais il n'y manqua rien si ce n'est une portière de velours. Je ne crois pas que l'incident de Laubegast soit dû à des ordres supérieurs.
M. de Friesen signale aussi l'indignation que causa la violation du domicile d'une dame de mes amies qui était alors absente. On rechercha chez elle des papiers importants. Il ne pouvait être question ici de l'action d'un subalterne, car ce fut un haut fonctionnaire qui dirigea les perquisitions. Cependant je ne prétends nullement qu'ilagissaiten vertu d'ordres supérieurs venusde Berlin. Lorsque en 1871, profitant de la lune
de miel de réconciliation avec M. de Bismarck, je le priai de charger le ministre prussien de présenter à la dame en question des excuses pour le procédé dont elle avait souffert, le chancelier, je lui rends volontiers cette justice, déféra avec empressement à ma demande.
L'attitude des habitants de Dresde, comme le constate M. de Friesen. fut très digne et pleine de réserve. Les concerts si nombreux pendant l'été cessèrent complètement, les restaurants, sauf ceux fréquentés par la lie de la population, demeurèrent déserts, les dames de la noblesse et de la bourgeoisie évitaient de se montrer dans les rues et elles étaient toujours vêtues de noir. Nulle part on ne voyait la population'frayer avec les officiers ou soldats prussiens.