CHAPITRE XXXIII
Jours d'espoir à Prague et jours d'angoisses à Vienne. — La fin de la guerre
et ma fin.
On m'aurait bien surpris en me prédisant que M. Herbst, le célèbre orateur libéral autrichien, qui s'était joint à une députationde professeurs qui vinrent me saluer, serait mon collègue deux ans plus tard, que je siégerais moins d'un an après à la Diète de Bohème et que, dans quelques mois, je prêterais serment au Palais du Hradschin comme ministre de l'Empereur d'Autriche. Mes idées étaient tout autres, nous songions à la rentrée victorieuse des Saxons- Autrichiens à Dresde. La nouvelle de la victoire très réelle de Custozza fut suivie d'autres bonnes nouvelles, moins véridiques. Mais on y croyait tout de même. Le moral était excellent et la bière mousseuse de Pilsen Coulait à flots.
Le corps diplomatique accrédité en Saxe s'était dans son en-
tier, à l'exception de l'ambassadeur anglais qui était en route, transporté à Prague.
De cette ville j'entretenais, par de surs intermédiaires, des intelligences avec Dresde. Mon temps était absorbé par une volumineuse correspondance avec le cabinet de Munich que nous suppliions de faire avancer en Bohème les troupes dont il disposait. Au moins l'oisiveté dont je souffris tant à Vienne pendant six semaines me fut épargnée. Si mes représentations avaient été écoutées, l'aile gauche n'eut point été si faible à Sadowa et la bataille n'eût peut-être pas été perdue. Bientôt des nouvelles militaires assez graves survinrent; le roi se rendit de nouveau au milieu de ses troupes et il y fut resté, si les instances de Benedek ne l'en eussent empêché. Je reçus l'ordre de me rendre à Pardubitz ; le chemin de fer n'était pas libre; nous partîmes en voiture. La route étant encombrée par les voitures de munitions, le véhicule qui portait le roi, les deux généraux von Witzlebenet von Thietan et moi, n'avançait que très lentement. « Les hussards prussiens n'auront pas beaucoup de peine à nous enlever », dit le roi en plaisantant; mais cela aurait pu arriver. Au matin nous parvînmes jusqu'à Deutsch-Brod, le soir à Iglau, où nous passâmes une fort bonne nuit. Le jour suivant eut lieu la bataille de Sadowa. Nous arrivâmes dans l'après-midi àBrunn, où je vis pour la première fois le bourgmestre et futur ministre M. Giskra. Les renseignements sur la bataille étaient contradictoires. Nous primes le train pour Vienne, sans avoir renoncé à toute espérance. Nous y arrivâmes à deux heures de la nuit. Saisissant spectacle! La gare illuminée et ornée de fleurs.
Sur le quai l'empereur nous attendait, la figure pâle comme son uniforme blanc. C'est par la notification d'un désastre que s'ouvrit l'entrevue des deux souverains.
Pendant les sept semaines que je passai à Vienne, je fus souvent mêlé aux affaires autrichiennes. Je m'occupai de la cession de la Vénétie et fus dans ces conjonctures chargé d'une mission pour l'empereur des Français, à laquelle le roi donna son assentiment. — Cependant Mcolsburg était arrivé sans nous surprendre.
Un matin l'Empereur François-Joseph me fit appeler, je trouvai chez lui les comtes Mensdorff et Esterhazy l. Le souverain me déclara qu'il continuerait la guerre au cas où le roi de Saxe l'exigerait ; je l'assurai que nous n'accepterions pas une si lourde responsabilité, et que nous réclamions, pour toutes conditions, l'intégrité de la Saxe et son incorporation à la confédération du sud2. C'est à propos des préliminaires de Nicolsburg que le baron Friesen a cru devoir m'accuser de n'avoir pas bien défendu les intérêts saxons. Je me suis justifié de ce reproche dans ma réponse aux Sonvetiirs de M. de Friesen. Le même diplomate a cru pouvoir prétendre que je me décidai avec peine à donner ma démission, et que je le fis seulement sur les instances du roi. Il ne me sera pas difficile de montrer l'inexactitude de ces allégations. Le roi Jean était l'ennemi né de toute hypocrisie, de toute comédie; et on lira la lettre qu'il m'a