‹ Trois quarts de siècle (volume 2)Chapitre 66 sur 71 · CORRESPONDANCE RELATIVE A LA GUERRE D'ITALIE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE RELATIVE A LA GUERRE D'ITALIE

A M. de Kcenneritz, ministre de Saxe à Vienne.

Dresde, le 8 avril 1859.

Je n'ai pas caché les hésitations de VieQne à S. M. le roi, mais elle n'y a pas trouvé une raison pour changer mon itinéraire.

C'était une raison de plus pour moi de me consulter attentivement, mais je reconnais être tout à fait d'accord avec moi-même. Je ne crois pas que la guerre éclate d'ici quinze jours, toutes les difficultés relatives au congrès qui peut-être ne se réunira pas, traîneront les négociations au moins jusqu'à mi-mai. Ce qui se passe entre les grands cabinets ne pourra guère me préoccuper.

Mais en Allemagne tout est est bien préparé dans les États du centre et une attitude active de ces États ne ferait qu'aggraver le mal à l'égard de la Prusse. Dans les États isolés de la confédération il ne s'agit que de préparatifs militaires et c'est là l'occupation des ministères de la guerre.

L'assemblée fédérale ne prendra des décisions de quelque portée politique que quand la question de guerre sera décidée. Alors la Prusse, elle aussi, ne pourra s'y soustraire. Donc d'ici quatre à cinq semaines ma présence à Dresde n'est guère indispensable. Si je dois faire acte de présence le télégraphe pourra me rappeler très vite. Je crois que mon activité pourra devenir très avantageuse pendant mon voyage.

C'est demain que je me rends à Berlin, c'est donc là que commencera mon action. Je m'y rends pour faire la politesse aux Hohenzollern de demander des commissions pour la reine Stéphanie. On peut être convaincu à Vienne qu'à Berlin'j'agirai aussi bien pour l'Autriche qu'à Paris. Lundi je reviendrai et le 14 ou 15 je me rendrai à Munich où des intérêts de famille m'appellent pour quelques jours, mais il estjimportant que j'y voie et que j'entretienne le successeur de M. von der Pfordten. De là je me rendrai par Paris à Nantes '. Je ne puis pas vous cacher que ma mission à Berlin n'est pas rendue facile par les nouvelles déclarations et écrits du cabinet impérial et royal, et je ne veux pas vous celer non pjlus que leur utilité dans l'intérêt de l'Autriche me parait bien douteuse. Je n'attendais pas du tout un consentement si prompt à l'idée du congrès, et dès le début je m'attendais à des restrictions très précises.

Mais la condition « ex post » posée si catégoriquement, du désarmement de la Sardaigne était-elle justifiée au point de vue

i. M. de Beust devait se rendre en Portugal pour une mission de famille. Mais la guerre l'empêcha de donner suite à ce projet.

du droit et de la convenance? Etait-elle pratique ? Je me demande avant tout : Quelle est la véritable situation en Sardaigne?

Qu'est-ce que l'utilité matérielle du désarmement? Des nouvelles sures de Turin disent qu'on est à bout de ressources et que Cavour demandait déjà de l'argent à Paris. Pourquoi donc abréger cet état et ne pas laisser s'accomplir la banqueroute? Si cet état de la Sardaigne la pousse à l'attaque, c'est justement la chose la plus agréable qui puisse arriver à l'Autriche. Et si on désarme en Sardaigne, est-ce que l'Autriche pourra réduire la dépense pour ses armements d'un florin seulement?

Non. Pour cette conditio sine qua non, il n'y a donc qu'une explication : L'Autriche veut se défaire du congrès. C'est compréhensible, mais c'est un jeu dangereux. Sir Paget, le nouvel ambassadeur anglais, me disait : Si l'Autriche insiste, elle est perdue. 11 est vrai que c'est là une opinion extrême, mais on peut en ôter beaucoup et il en reste encore assez.

11 faut aussi penser à une chose. Que fera-t-on de tout ce monde réuni en Piémont après le congrès? Les Lombards, les Napolitains peuvent avoir leur amnistie, à moins qu'ils soient transportés en lieu sur en Amérique.

En attendant, pour tenir ce monde en respect on aura encore besoin des troupes régulières. Mais si on fait valoir que l'Autriche ne peut avoir confiance dans le congrès et les puissances qui y sont représentées, si elles ne commencent pas par enlever les armes aux Sardes et désarmer par cela même l'avant-garde de la guerre, alors on objectera — au point de vue

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pratique naturellement — que, quand la paix sera rétablie, il n'y aura plus de raison de faire décider quoi que ce soit par voie de congrès. Qu'on se rappelle les conférences de Dresde.

Il me parait que la demande autrichienne aurait eu un effet bien plus considérable, si elle avait été faite en déclarant que, selon que l'on ferait justice à sa demande légitime, l'Autriche réglerait son attitude au congrès en conséquence.

Ainsi, on aurait déblayé le terrain et les autres puissances ne seraient pas dans cet embarras qui les ronge.

Le prince Metternich m'a communiqué hier une dépêche à M. de Koller à Berlin; elle était très bien écrite, mais elle fera faire du mauvais sang à Berlin; le désaccord a causé beaucoup de mauvais sang, et je crains que le prétexte de la « convenance politique » ne produise le même effet. Je vous écris tout cela aujourd'hui en vous priant de communiquer bientôt ces idées intimes venant du cœur à M. le comte de Buol, pour qu'il ne croie pas qu'on me les a soufflées à Berlin.

Signé : Beust.

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